| Dans la série: "Je ne serai jamais publiée car je ne rentre pas dans les cases" ...! Sur un pupitre de bois, dans une salle de classe vide et muette, repose une plume cassée. Tout à l’heure, elle a commis une bavure, et l’enfant coléreux l’a jetée sur le sol. Le maître a puni l’enfant, ramassé la plume. Trop tard : quelque chose en elle s’était brisé malgré le masque de métal. Goutte à goutte, elle se vide de son encre. Brusquement, un courant d’air ouvre la vitre et chasse la plume. Elle roule hors de la salle, roule jusque dans les herbes sauvages, et comme elles, va se dessécher au pied du mur. Trois mois passent, le temps d’un été, le temps des vacances, le temps que trois larmes d’encre récalcitrantes s’évaporent enfin. Puis un écolier buissonier trouve la plume. Comme il la trouve aussi très belle, il l’emmène chez lui. Hélas, entre ses doigts, elle ne se réchauffe pas longtemps. Ce garçon-là n’est pas patient : il exige des mots sur le papier, des mots pleins et des mots déliés. « J’ai soif, murmure-t-elle. Donne-moi tes larmes, donne-moi ton sang, je ne peux écrire le ventre creux. » Mais ce malotru jette la plume comme une malpropre et va tâter d’un alphabet pré-formaté, du bout des doigts, sans se mouiller.
De
trottoir en eaux usées, la plume dérive sans fin. Elle se remplit de liquides
pas très nets qui lui donnent l’impression d’être moins vide. Arrive un jour où
son corps fragile n’en peut plus, où elle décide de sombrer une bonne fois pour
toutes, et ce jour-là, elle mord à l’hameçon d’un pinceau qui pêchait des
truites arc-en-ciel.
Ce pinceau-là lui tend une perche et
l’accueille à poils ouverts. Il la couvre de soies et de caresses, il la
chatouille, à lui en donner des frissons de bonheur. La plume découvre la joie de
rire, elle qui connaissait seulement les larmes noires qui s’écoulent et qui
sèchent. Il l’entraîne dans la danse. Le couple enlacé tourne sans se lasser,
tourne sans se lâcher. −
Ne trouves-tu pas cela poilant ? demande Pinceau. −
Oh oui, la vie avant vous, c’était vraiment la barbe ! répond Plume en
gloussant. Maintenant
qu’ils ont uni leurs destinées, et bien mérité un nom propre, ils décident de
mettre les voiles. Pinceau attrape une de ses truites, en extirpe l’arc-en-ciel
et le jette loin devant comme un serpentin.
Ensemble, ils ont fait un bout de
chemin. L’écharpe d’Iris les a
menés au firmament, et depuis,
ils glissent sur les étoffes célestes, poussés par le souffle aérien des Muses.
Plume, qui en voit maintenant de toutes les couleurs, écrit la vie en rose
avec des mots bleus. Pinceau boit ses paroles. Tant d’amour lui donne le
tournis, et pour tout dire, il en est ravi.
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