26/12/2005 - Le monde et moi
J’ai
toujours essayé de me tenir à l’écart du monde. Pourtant, comme le
savent probablement mes lecteurs — du moins s’ils ont aussi parcouru,
même distraitement le récit de Marc Hodges intitulé Général Proust
— j’ai échoué. D’ailleurs est-il possible, à moins de choisir de vivre
en ermite, de faire autrement ? Disons que je me suis tenu le plus
possible à l’écart du monde passant l’essentiel de ma vie à m’efforcer
à conforter mon espace personnel. Le bien vivre, voilà ce qui m’a
toujours motivé. Est-ce ma profession de médecin qui m’a très tôt
convaincu que la vie était trop aléatoire, chaotique, incertaine,
fragile pour être risquée dans des entreprises qui, quel qu’en soit le
résultat, nous dépassent ? Comment savoir, les trajectoires des êtres
sont sans cesse déviées par de multiples petits incidents apparemment
sans importance et qui, pourtant, à leur façon, contribuent tous à les
conduire vers une fin inévitable. Alors que j’écris ceci, deux autres explications s’imposent à ma mémoire : La
première est la disparition de mon père au Vietnam, dans des
circonstances que je me suis toujours, sans l’avoir jamais fait, promis
d’éclaircir avant même que j’ai eu conscience de son existence. Cette
disparition, cet énigme familial se traduisant par des silences lorsque
par hasard quelqu’un évoquait mon père. L’absence de tombe, la rareté
de ses photographies… ont toujours nourri mon enfance d’un grand sens
de la relativité des choses et de l’inimportance des événements. La
deuxième — plus anecdotique mais non moins marquante pour ma
psychologie — est le souvenir d’un incident qui aurait pu me coûter la
vie. J’avais quatorze ans. Ma mère et moi, nous étions, depuis quatre
ans, installés à Quimper où elle enseignait la musique. Un jour, un
jour quelconque, alors que, comme à mon habitude, revenant en flânant
du lycée par les rues de la vieille ville, je descendais la rue Toul Al
Laër, un fer à repasser — peut-être mis à refroidir sur un rebord de
fenêtre par une ménagère inattentive tomba à quelques centimètres
devant moi, se fracassant sur l’asphalte où il creusa comme un petit
cratère. Mon crâne n’y aurait pas résisté. Ma vie non plus qui n’avait
tenu qu’à ses dix ou vingt centimètres, un demi-pas. Aussi
je ne sais si mon comportement jouisseur relève de l’égoïsme ou de la
sagesse… et peu m’importe, athée, matérialiste, étant le seul à la
vivre par toutes les fibres d’un corps qui n’appartient qu’à moi,
j’estime ne devoir compte de ma vie qu’à moi-même.
|