1/4/2006 - Conscience et conscience du corps
Révélation
du corps… Jusqu’à cette année je n’avais pas de corps. Ou plutôt mon
corps, me semble-t-il, n’existait qu’en fonction d’une autre entité
organisatrice et maîtresse, ma volonté — ou ma conscience… Bien sûr le
corps se manifestait à l’occasion, mais ses manifestations étaient
externes à mon être : je me cassais un poignet, je me coupais, je
faisais une chute de vélo, j’avais froid, chaud, soif… mon corps
dépendait du monde, ou plutôt, d’une certaine façon, existait contre le
monde et cette opposition n’était qu’une preuve de sa soumission à une
volonté qui abdiquait un temps ou commettait des maladresses. Tout
était en effet sous contrôle, même si ce contrôle parfois s’oubliait.
J’étais ainsi persuadé qu’il en était de même pour chacun, que tout ce
qui était du corps pouvait se contrôler ; ainsi je n’étais pas loin de
penser que toute maladie n’était qu’une abdication, une lâcheté devant
l’analyse et le combat nécessaires. Je n’ignorais pas qu’existaient des
virus, des bactéries et, comme tout le monde j’ai connu quelques
rhumes… mais ce n’étaient encore que des causes externes qu’il
suffisait de refuser avec force et obstination. Quoi qu’il en
soit, ces causes des altérations temporaires de mon corps étaient
analysables, compréhensibles, rationnelles : il ne s’agissait au fond
que de la condition d’être dans le monde, des conséquences de
comportements qui — parce qu’intellectualisables — pouvaient être
maîtrisés : un rhume résultait d’un mauvais comportement vestimentaire,
une indigestion d’un mauvais comportement alimentaire ; se casser un
bras, d’un mauvais comportement physique… Contrôle était le mot maître
: les désordres du corps s’attrapaient et ne s’imposaient pas. Je
n’étais pas loin de considérer qu’il y avait une morale du corps et que
chacun de ses désordres était une punition pour non-respect de ses
règles. Depuis peu, cependant, tout change dans ce
rapport personnel que j’entretiens avec mon corps : je ne me contente
plus, comme avant, de loin en loin, d’attraper des désordres, désormais
ils surgissent. Désormais ils viennent de l’intérieur. Ainsi depuis
quelques temps je subis des hémorragies nasales — rien de très grave
semble-t-il si ce n’est que ça change tout. Elles n’ont aucune cause
externe, pas d’accident, pas de choc, je saigne. Je saigne sans raison,
sans cause analysable. Comme si soudain ce corps sur lequel je comptais
sans y penser, qui n’était qu’une absence utile, se révélait dans la
révolte m’obligeant à prendre conscience d’une fragilité que je n’avais
jamais imaginée. Des douleurs, ici ou là, que je ne comprends pas… des
faiblesses… La vieillesse qui me tombe dessus se manifeste dans ces
petits désordres contre lesquels ni ma conscience ni ma volonté ne
peuvent plus rien. Dans ce nouveau contexte, je m’interroge :
est-il utile de lutter ou ne vaut-il pas mieux abandonner, laisser
cette dégradation intérieure que j’ignorais faire son travail et
m’abandonner à elle ou, au contraire, essayer de la combattre. Si c’est
possible résister. Mais comment si cet espace intérieur qui est à la
fois mien et étranger prend le dessus sur ma pensée. Après avoir ignoré
le corps, faut-il s’abandonner à lui ?
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