En même temps que
les poèmes de JP Balpe que je ne connaissais pas je viens de découvrir sa série des
Cent un poèmes du poète aveugle
entièrement illustré par des représentations, de toutes époques, du
mythe de Ganymède. On sait que Ganymède est ce prince-berger, fils du
roi de Troie Laomédon dont Zeus (Jupiter si vous préférez, le dieu des
dieux) tomba amoureux lorsque, dans la campagne, il le vit garder son
troupeau. Comme Zeus (dieu suprême) ne met jamais de frein à ses désirs
impérieux, il prit la forme d’un aigle et l’emporta dans les cieux pour
en faire son échanson. Bien entendu, comme dans une grande part de la
mythologie orientale (les ghazals ouzbeks sont clairs sur ce point)
l’échanson, celui qui sert le vin — et donc indirectement procure
l’ivresse, le raptus…— est souvent l’amant de son maître. Hera la femme
de Zeus ne s’y trompa d’ailleurs pas qui obtient de son époux que
Ganymède soit changé en constellation.
Le mythe de Ganymède est ainsi devenu comme une représentation
symbolique de la pédérastie. C’est ainsi d’ailleurs que Rembrandt
l’interprète avec son Ganymède presque enfant hurlant de peur dans les
serres de l’aigle, interprétation tout à fait opposée à celle de
nombreux autres peintres dans les tableaux desquels Ganymède est
consentant, parfois même ravi de cet enlèvement. Je crois que cette
vision des choses est un peu courte car elle ne peut rendre compte ni
de la persistance du mythe, ni de son importance pour les classiques et
les romantiques.
La grande variété des représentations porte en effet d’une part sur
l’âge de l’otage qui va de l’adolescent à peine sorti de l’enfance à la
maturité presque adulte. Elle porte aussi sur l’aspect plus ou moins
féroce de l’aigle. Ces deux variantes permettent une grande diversité
de la symbolique. Lorsque l’on examine objectivement les dizaines de
représentation — mais Balpe n’en utilisera certainement que cent une —
ce qui fait toute la force du mythe c’est la relation force sauvage et
esthétique aboutie. D’une part, l’aigle — symbole même de la puissance
naturelle irrésistible et impitoyable— est charmé par la beauté
fragile, élégante, que la culture a patiemment construite ; d’autre
part cette beauté — qui est, j’insiste, un produit, non une origine —
ne redoute pas (sauf chez Rembrandt) cette violence parce qu’elle sait
qu’en fait c’est elle qui domine. C’est toute la relation
nature-culture qui est ainsi présentée comme une relation de séduction,
davantage même une effusion, chacun s’abandonnant totalement à l’autre
dans une relation constructive.
Balpe a raison d’utiliser ce mythe comme un symbole de la poésie:
pouvoir d’une esthétique élaborée sur la brutalité du réel. Je pense en
effet que la poésie est la langue qui n’a pas peur des mots, de leur
manque de rationalité, de leur violence, de leur banalité mais qui sait
se laisser enlever pour s’épanouir pleinement dans une totale relation
d’abandon amoureux.