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Le journal de Charlus

9/9/2008 - De l'amour

Posté sur Sentiments
Je vis l’amour dans une certaine abstraction idéaliste: j’aime l’être aimé à distance, lointain ; beaucoup moins celui qui est proche ; j’aime l’être aimé épisodique ; beaucoup moins celui à présence constante. L’être aimé idéalisé, l’absence gomme tous ses défauts et le rend désirable. Je préfère la photographie qui fige dans un moment de grâce que le visage réel dont les défauts apparaissent dans le mouvement des formes. La présence est une loupe à effets grossissants qui rend les imperfections si présentes, si évidentes qu’elles occultent les qualités et les charmes. D’où mes souffrances amoureuses : manque et passion, proximité et déception. Je ne sais jamais comment me situer dans un entre deux qui me permettrait de trouver un équilibre amoureux, partir… ou rester. Peut-être est-ce que j’aime davantage l’idée de l’amour que ses possibles concrétisations. Je suis toujours plus amoureux des femmes qui me sont inaccessibles que de celles que je peux posséder. Toute possession entraîne un rejet. J’aime l’idée d’aimer plus que celle d’aimer. L’idée d’aimer plus encore que celle d’être aimé car je redoute la perte d’autonomie qu’entraînent les passions qu’on me porte. Pourtant j’ai aimé, follement, éperdument mais ce ne furent que des moments, des parenthèses dans lesquelles ma conscience de moi s’est épisodiquement dissoute. La réalité, le retour au réel, la vérité des êtres et des rapports aux êtres m’ont, très souvent très vite, ramené vers des états plus calmes.

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30/1/2008 - Mal à l'âme

Posté sur Sentiments
La création se moque de la créature, lui décoche à tout instant des sarcasmes. Tout est indifférent à tout, chaque être, chaque chose vit ou végète par sa propre loi. Que je fasse ceci ou cela, que je vive ou meure, que je souffre ou jouisse, que je dissimule ou sois franc, que j'aime ou déteste, que je crée ou m'engloutisse dans l'indifférence, qu'est-ce que cela fait au soleil, aux fleurs, aux escargots, aux betteraves. Et même aux hommes?

Une branche tombe sur une fourmi et lui casse la troisième patte à la deuxième articulation; un rocher tombe sur un village et l'écrase; un avion s'engloutit dans les flots; un massacre se déroule au Kénya; je ne crois pas qu'aucun de ces malheurs arrache plus de larmes que l'autre aux yeux des étoiles.

L'homme n'est rien pour l'Univers.

Tu es mon meilleur ami, si ce mot signifie vraiment quelque chose; je mourrai demain… Il est bien évident que, si éploré que tu sois, tu ne te passeras pas de dîner ne serait-ce que deux jours et que, malgré cette épouvantable catastrophe, tu n'en continueras pas moins de jouer passionnément aux échecs. La vie poursuit sa route sans se soucier des victimes qu'elle laisse derrière elle. Quel est celui de mes amis, quelle est celle de mes maîtresses qui, dans vingt ans, se souviendra de mes noms et prénoms, rira de mes plaisanteries, qui me reconnaîtrait dans les rues si je venais à y passer vêtu comme un SDF, pantalon crasseux, veste percée au coude? Si l'on se souvient parfois de ceux qui nous ont quittés, ce n'est que par bribes, souvent de façon décousue, parfois même parce que notre compassion renforce notre image dans la société.

L'homme est indifférent à l'homme. Rares celles ou ceux dont la vie, ne serait-ce qu'un moment, s'arrête avec celle d'un autre.

Oubli et néant, c'est tout l'homme.

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Journal de Charlus, lié à l'ensemble de l'HyperFiction "La Disparition du Général Proust"

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