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Juliette

16/1/2006 - 4

L'opération s'est bien passée. Du moins c'est ce qu'ont dit les docteurs. Je ressemble de plus en plus à une momie sauf que les momies sont mortes depuis longtemps. J'ai maintenant un plâtre qui part de la cheville et qui remonte jusqu'au dessus du bassin. Plus le corset qui m'empêche de bouger le dos et le collier qui m'empêche de tourner la tête, plus aussi un pansement sur la joue gauche et un autre sur le coude gauche aussi. S'il y avait un concours du malade dont on voit le moins la peau je pourrais sans doute arriver sur le podium ! C'est pas mal, non ? Il me reste la jambe et le bras droit de libre. Ils ont dit qu'ils opéreraient la jambe la semaine prochaine. C'est vrai ça ! Pas trop d'un coup quand même ! Des fois qu'après, je m'ennuie...
Je n'en peux plus ! Les docs eux tiennent le rythme. Une opération par semaine depuis 3 semaines. Je me demande parfois ce que ça peut changer. À part le fait que maintenant, j'ai des vis partout sur les jambes et deux tiges le long de la colonne. Il paraît que ça va m'aider pour la « suite ». Je m'attends au pire ! La séance de torture n'est donc pas finie? Ils ont pas encore compris que c'était terminé ? Et que quoi qu'ils fassent, je ne marcherai plus ?
J'ai envoyé balader toutes les gentilles personnes qui sont venues me voir cette semaine. Il paraît qu'ils ont pas le droit de rester longtemps, que ça pourrait me fatiguer de les voir trop longtemps. Et puis des fois que ça soit contagieux, au moins ils prennent pas de risque. En plus ils peuvent pas entrer à plus de 2. Alors ils font la queue devant ma chambre. « Bienvenue au zoo ! L'entrée coûte 2 euros ! Veuillez attendre votre tour pour voir le prodigieux spécimen dans cette cage. » Ils me font suer ici. Ils veulent que je mange quand je n'ai pas faim, ils voudraient que je me laisse faire comme une gentille poupée qu'on habille sans qu'elle bouge, à qui on donne à manger. Une poupée bien sage. Il n'a pas compris, le gentil infirmier qui est venu ce matin, que j'avais pas envie de me faire tripoter par lui. Alors je pleure. On me dit : « Voyons Juliette sois raisonnable ! » et je continue de pleurer. Je pensais pas qu'on puisse avoir autant de larmes dans notre corps. Ils disent que c'est normal que ça va passer. Mais j'ai emmagasiné tellement de choses que je crois que ça ne s'arrêtera jamais. Ninon continue de venir. Avec elle, rien n'a changé. On continue de se regarder. Longtemps. Pour que l'une comprenne tout ce que l'autre à a dire. On ne dit quasiment rien mais on sait tout. Je sais qu'elle est triste, qu'elle s'en veut pour l'accident. Elle est fâchée avec ses parents. Ils veulent qu'elle arrête de penser à ça et qu'elle retrouve sa gaieté. Elle sait que c'est dur pour moi. Elle sait aussi qu'on ne fera plus la course jusqu'à la boulangerie en sortant des cours le vendredi soir. Mais elle est toujours là. Des copains du lycée, c'est la seule qui vient encore. Les autres ont autre chose à faire que d'aller me voir. Le bac de français approche et ils ont du boulot. J'aimerai bien, finalement, avoir des révisions à faire. Stresser pour le bac plutôt que me demander ce que les docteurs vont trouver à me faire et combien de temps ça va durer.
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14/1/2006 - 3

Ca fait maintenant plus de 3 semaines que je suis ici. Mes idées sont claires maintenant, sauf quand la douleur vient tout envoyer valser. Et la douleur est là tout le temps. J'ai compris qu'on ne meurt pas d'avoir trop mal. C'est trop tard. J'ai laissé passer ma chance, maintenant il faut faire avec. On me donne des cachets à longueur de journée pour que j'ai moins mal. J'ose à peine imaginer ce que ça serait sans. On me donne des cachets pour que je dorme aussi. Mais quand je me réveille, rien n'a changé. La douleur, comme une obsession, c'est fou ce que ça occupe les pensées. Par moments je n'arrive pas à penser à autre chose qu'à ces poignards qui me transpercent de toutes parts. Papa et Maman viennent me voir tous les jours. Ils ont l'air épuisés et désemparés. Maman surtout. Quand ils viennent, j'ai remarqué qu'elle me regarde toujours de haut en bas avant de me dire bonjour. On dirait que je ne suis plus sa fille, qu'elle ne me reconnaît plus. J'ai envie de lui dire « Maman c'est moi ! C'est Lilie ! » et de la serrer dans mes bras. Mais je ne dis rien et je ne bouge toujours pas. Je sais que mon état est grave. Je le lis dans le regard des docteurs quand ils arrivent dans ma chambre. Ils ne sourient jamais. Le ton de leur voix est toujours très grave quand ils me disent bonjour. Papa m'a dit que j'étais comme un puzzle à reconstituer. J'ai l'impression qu'il manque des pieces dans mon puzzle. Je ne l'ai pas dit à Papa, mais depuis quelques jours, je me suis rendue compte que je ne sens pas mes jambes. Et le regard des docteurs n'est pas là pour me rassurer. Ils savent. Ils ne veulent pas le dire mais ils savent. Moi aussi je sais. Mais c'est un peu pareil. Je n'ose pas le dire. Comme si le fait de prononcer ces mots m'ôtait tout espoir de guérison.
Ce matin, ils sont plus nombreux dans ma chambre. Ils sont venus me dire qu'ils allaient m'opérer. De toutes façons, je n'ai pas le choix. Ils jouent à la poupée avec moi et je n'ai rien à dire. L'opération aura lieu demain. Ils disent qu'il faut que je me repose en attendant. Je ne fais que dormir depuis que je suis arrivée ici, mais je ne me repose pas. Quand je me réveille rien n'a changé et la fatigue est toujours là. Comme si leurs cachets me permettaient juste de fermer les yeux comme tout le monde pendant une dizaine d'heure. Histoire que je leur foute la paix avec ma douleur.
Des gens viennent me voir. Ils me racontent ce qu'il se passe dehors pendant que je suis toute seule ici. Le dernier cousin qui entre en CP l'an prochain. Le concert de la chorale la semaine prochaine. Ninon est venue plusieurs fois. On ne se dit rien. Je lis dans ses yeux qu'elle est triste. Parfois elle ouvre la bouche comme si elle allait dire quelque chose et puis rien. Et elle s'en va. Ca doit être chiant une personne sur un lit d'hôpital. Ils finissent toujours par partir l'air un peu déçu. Comme si j'allais leur raconter ma journée ! Aujourd'hui l'infirmière est venue me faire pisser ce matin, car même ça je suis plus capable de le faire toute seule, et puis elle m'a donné à mangé, comme à un bébé, par toutes petites bouchées, pour pas que je m'étrangle... on ne sait jamais. Et après ? Après j'ai eu la visite du docteur chauve. Celui qui dit toujours en entrant « Bonjour mademoiselle, comment ça va aujourd'hui! » Crétin. C'est ton métier de le savoir. T'as oublié ? Mes journées sont toutes les mêmes. Je passe mon temps a essayer de dormir ou bien à faire semblant. Pour pas qu'on me demande comment ça va. J'ai horreur de ça. Il faut bien répondre de temps en temps alors je dit que ça va. Des fois que ça les rassure. Il en faudrait bien plus pour me rassurer moi. Mon corps ne répond pas mais là haut, ça fonctionne à cent à l'heure. Que vont-ils faire de moi ? Combien de temps ça va durer tout ça ? Quand me réveillerai-je de ce cauchemar ? C'est quand la mort ?

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A Propos

Voici l'histoire de Juliette qui me hante depuis tant de temps et que je me suis finalement décidée à mettre sur papier. J'espère qu'elle vous plaira. Je vous encourage à me laisser des commentaires pour me dire ce que vous en pensez. Bonne lecture à tous.

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