14/1/2006 - 3
Ca
fait maintenant plus de 3 semaines que je suis ici. Mes idées sont
claires maintenant, sauf quand la douleur vient tout envoyer valser. Et
la douleur est là tout le temps. J'ai compris qu'on ne meurt pas
d'avoir trop mal. C'est trop tard. J'ai laissé passer ma chance,
maintenant il faut faire avec. On me donne des cachets à longueur de
journée pour que j'ai moins mal. J'ose à peine imaginer ce que ça
serait sans. On me donne des cachets pour que je dorme aussi. Mais
quand je me réveille, rien n'a changé. La douleur, comme une obsession,
c'est fou ce que ça occupe les pensées. Par moments je n'arrive pas à
penser à autre chose qu'à ces poignards qui me transpercent de toutes
parts. Papa et Maman viennent me voir tous les jours. Ils ont l'air
épuisés et désemparés. Maman surtout. Quand ils viennent, j'ai remarqué
qu'elle me regarde toujours de haut en bas avant de me dire bonjour. On
dirait que je ne suis plus sa fille, qu'elle ne me reconnaît plus. J'ai
envie de lui dire « Maman c'est moi ! C'est Lilie ! » et de la serrer
dans mes bras. Mais je ne dis rien et je ne bouge toujours pas. Je sais
que mon état est grave. Je le lis dans le regard des docteurs quand ils
arrivent dans ma chambre. Ils ne sourient jamais. Le ton de leur voix
est toujours très grave quand ils me disent bonjour. Papa m'a dit que
j'étais comme un puzzle à reconstituer. J'ai l'impression qu'il manque
des pieces dans mon puzzle. Je ne l'ai pas dit à Papa, mais depuis
quelques jours, je me suis rendue compte que je ne sens pas mes jambes.
Et le regard des docteurs n'est pas là pour me rassurer. Ils savent.
Ils ne veulent pas le dire mais ils savent. Moi aussi je sais. Mais
c'est un peu pareil. Je n'ose pas le dire. Comme si le fait de
prononcer ces mots m'ôtait tout espoir de guérison. Ce
matin, ils sont plus nombreux dans ma chambre. Ils sont venus me dire
qu'ils allaient m'opérer. De toutes façons, je n'ai pas le choix. Ils
jouent à la poupée avec moi et je n'ai rien à dire. L'opération aura
lieu demain. Ils disent qu'il faut que je me repose en attendant. Je ne
fais que dormir depuis que je suis arrivée ici, mais je ne me repose
pas. Quand je me réveille rien n'a changé et la fatigue est toujours
là. Comme si leurs cachets me permettaient juste de fermer les yeux
comme tout le monde pendant une dizaine d'heure. Histoire que je leur
foute la paix avec ma douleur. Des
gens viennent me voir. Ils me racontent ce qu'il se passe dehors
pendant que je suis toute seule ici. Le dernier cousin qui entre en CP
l'an prochain. Le concert de la chorale la semaine prochaine. Ninon est
venue plusieurs fois. On ne se dit rien. Je lis dans ses yeux qu'elle
est triste. Parfois elle ouvre la bouche comme si elle allait dire
quelque chose et puis rien. Et elle s'en va. Ca doit être chiant une
personne sur un lit d'hôpital. Ils finissent toujours par partir l'air
un peu déçu. Comme si j'allais leur raconter ma journée ! Aujourd'hui
l'infirmière est venue me faire pisser ce matin, car même ça je suis
plus capable de le faire toute seule, et puis elle m'a donné à mangé,
comme à un bébé, par toutes petites bouchées, pour pas que je
m'étrangle... on ne sait jamais. Et après ? Après j'ai eu la visite du
docteur chauve. Celui qui dit toujours en entrant « Bonjour
mademoiselle, comment ça va aujourd'hui! » Crétin. C'est ton métier de
le savoir. T'as oublié ? Mes journées sont toutes les mêmes. Je passe
mon temps a essayer de dormir ou bien à faire semblant. Pour pas qu'on
me demande comment ça va. J'ai horreur de ça. Il faut bien répondre de
temps en temps alors je dit que ça va. Des fois que ça les rassure. Il
en faudrait bien plus pour me rassurer moi. Mon corps ne répond pas
mais là haut, ça fonctionne à cent à l'heure. Que vont-ils faire de moi
? Combien de temps ça va durer tout ça ? Quand me réveillerai-je de ce
cauchemar ? C'est quand la mort ?
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