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Commentaire sur Mort d’un commis voyageur ( ce support de cours est sur intranet à Philippe Lamour 1/ la dramaturgie (art de mettre en action théâtrale une histoire) : A/ toutes les caractéristiques d’une tragédie : pathos, pitié, l’effet catharsis,la fin est connue dès le début donc déplacement de la tension dramatique du quoi ? au comment ? la force du destin contre la volonté de se débattre B/ Une tragédie moderne cependant : les personnages sont proches de nous, il n’y a pas de distance tragique comme dans la tragédie antique ou classique ; le cadre spatio-temporel est nettement situé : les années 40, les Etats-Unis, côte est. C/ Des procédés issus du drame : les flash-back et l’usage de plusieurs espaces scéniques en tuilage (CF. la didascalie initiale), plusieurs espaces-temps, deux mondes : la réalité et l’espace imaginaire et intérieur de Willy, avec les clivages scènes extérieures/ scènes intérieures. Miller utilise aussi le mélange des genres (Tragi-comédie) On rit dans la scène des cartes Willy/Charley. On a une situation vaudeville dans la scène de la chambre d’hôtel (la maîtresse est dans la salle de bain comme l’amant est dans la placard dans la vaudeville). Nous ne sommes pas loin du Théâtre de l’Absurde ( Ionesco, Beckett) D/ Même si nous savons que Willy va mourir dès le début (tragédie), nous ignorons le secret que partagent Biff et Willy, donc il y a un certain suspens (drame) jusqu’à la fin de la pièce, entretenu par ce ressort dramatique fondamental. E/ Miller n’est absolument pas soucieux de l’illusion théâtrale puisqu’il la rompt constamment en jouant sur les espaces scéniques et les espaces temporels. On peut même aller jusqu’à dire que cette pièce est un défi aux règles de vraisemblance et de continuité au théâtre.
2/ La symbolique de l’objet Le théâtre de Miller est engagé. Dans cette pièce, il y a une critique acerbe du capitalisme et de la société de consommation. D’où les différentes références aux objets qui encombrent et perturbent la vie des personnages ; - le tuyau de caoutchouc de la chaudière à gaz - la voiture - les baskets de Biff sur lesquelles il a dessiné le logo de l’Université dans laquelle il n’ira jamais - les bas troués de Linda qui font écho au bas de soie que réclame la maîtresse de Willy dans la scène de l’Hôtel - Le gouda, les vitamines et le café du deuxième acte qui font écho aux mets savoureux du restaurant ( Homard, Champagne…) - le frigo dont les traites ne sont pas payées et qui est déjà détraquées ; - le magnétophone de Howard. - le pantalon ridicule de Charley - le stylo et les ballons que Biff dérobe. - le montre cadeau de Ben que Willy a vendue pour financer des cours particuliers Tous ces objets montrent ( et il faut montrer au théâtre) que les hommes sont prisonniers de ceux-ci, que leur vie se borne à en faire l’acquisition. Tous ces objets, inutiles, dérisoires, saugrenus, ne servent pas à grand-chose, mais ils sont à l’origine de toutes les convoitises puisqu’ils sont les signes essentiels de la réussite sociale, seul but que Willy et Happy se proposent contrairement à Biff qui rêve d’un bonheur plus authentique (une vie de cow-boy, proche de la nature). Les hommes sont prisonniers de leurs objets, c’est pour les acquérir et les entretenir qu’ils doivent travailler, et, pourtant, sans eux, il n’y aurait pas de travail pour Willy et les deux figures de patrons de la pièce (Charley et Howard). Beaucoup d’auteurs dramatiques contemporains font cet usage systématique de l’objet dans leur pièce. Pensez à Yasmina Réza dans Art ( un extrait dans votre Manuel), aux Chaises de Ionesco, au Bâtisseurs d’Empire de Vian, à l’œuvre d’Edward Bond.
3/ Un théâtre philosophique A/Cette pièce est aussi une réflexion philosophique sur la condition humaine.
Tous les hommes sont des commis voyageurs lancés sur la route de la vie avec leurs valises (leurs bagages) et ils se débattent toute leur vie pour donner un sens à une existence qui n’en a pas vraiment. Etre utile aux autres ? Aucun des personnages n’y réussit, chacun est même nuisible à l’autre. Laisser une trace ? Willy échoue à faire de ses fils des gens bien, alors il se résout à planter des graines pour laisser une preuve de son existence. Réussir sa vie ? La sacrifier aux autres (la famille), à son travail (les patrons). Tous les personnages font le même constat désespérant et désespéré : au bout d’un certain temps l’homme, usé, fatigué, vaut plus mort que vivant. C’est le sens de cette assurance vie dont il faut payer la dernière échéance au début de la pièce et qui va constituer l’unique héritage des fils de Looman. L’assurance-vie, de manière très cynique, marque le début et la fin de l’histoire. B/ Cette pièce est aussi une réflexion sur la liberté et sur le destin : le personnage de Ben est là pour rappeler à Willy qu’il est en partie responsable de ce qui lui arrive. Il n’a peut-être pas su saisir sa chance, comme n’ont pas su la saisir ses fils.
Biff est aussi en partie responsable de ce qui lui arrive : il pouvait repasser son épreuve de maths, mais pour cela il ne fallait pas se mentir. Or, comme nous le verrons dans le paragraphe suivant, tous les personnages mentent et se mentent. D’autres grands auteurs dramatiques du théâtre philosophique : Sartre Le Diable et le Bon deDieu, Camus Les Justes, Beckett Fin de partie…
4/ Une tragédie du mensonge A/ Les personnages mentent :Willy ment à Linda qui lui ment et qui lui fait croire qu’elle ne sait rien de sa déchéance (elle le sait très bien puisqu’elle en parle à deux reprises avec ses fils (1er acte et 2e acte) Biff ment à sa famille, il fait croire qu’il veut rentrer dans les rangs, alors qu’il n’en a pas la moindre intention Happy ment à ses proches en prétendant les aider et les aimer , il n’aime que lui et il n’aide pas son père financièrement Ben semble mentir à Willy Willy ment à Howard qui lui ment (le 1er n’est pas un bon vendeur, le 2d a sûrement un emploi à lui proposer) Willy ment à Charley qui n’est pas dupe ( Charley sait que Willy a des difficultés financières) La maîtresse de Willy ment à Willy, elle ne l’aime pas, elle ne veut que quelques paires de bas ; B/ Les personnages se mentent :
Willy finit pas croire qu’il est un bon vendeur Linda joue la bonne épouse et la bonne mère alors que son action est nuisible par rapport à ses personnages ; elle traite son mari comme un enfant et ses enfants comme des maris. Happy se ment ; il n’a absolument pas envie de mener la vie de séducteur qu’il mène et de suivre les traces de son père. Il annonce ainsi à la fin de la pièce qu’il veut se marier, il en a peut-être assez de jouer les séducteurs. Biff était convaincu par son père qu’il était vendeur alors qu’il n’a jamais été que manutentionnaire. Tous ces gens croient, à un moment de la pièce, qu’ils sont exceptionnels, mais sont vite détrompés. Mort d’un commis voyageur est en cela une anti-tragédie, une tragédie des petites gens, sans grandeur, ni noblesse.
5/ un théâtre engagé Le théâtre d’Arthur Miller dénonce le Capitalisme qui exploite les individus et les rend malheureux : le capitalisme ne laisse aucun choix, l’homme doit être exploité ou jeté, selon les propos mêmes de Willy. Et pourtant l’homme est autre chose qu’un citron qu’on presse. Même le pitoyable Willy est comparé à deux reprises (par Linda et par Biff au restaurant) à un héros, qui chaque jour se bat de toutes ses forces contre l’adversité pour que ses fils s’en sortent. Noble dans sa médiocrité et sa banalité, ce pauvre Willy, noble dans sa décision de se suicider. Le théâtre de Miller n’est pas manichéen. Tous les personnages, patrons et employés, exploiteurs et exploités, sont également capables de faire le bien ou le mal, d’être nobles et d’être mesquins, c’est le sens de ces scènes enchevêtrées où tous montrent les meilleures et les pires facettes de leurs personnalités. Le théâtre de Miller repose sur des paradoxes sur les notions de courage et de lâcheté, de grandeur et de bassesse. Willy, pauvre commis pitoyable, vieux fou rabougri, est la figure même de l’anti-héros si cher au théâtre et au roman contemporains américains ( Tennesse Williams, Steinbeck, Faulkner…) qui sait si bien montrer la noblesse des pauvres diables.
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