|
L’huître et les Plaideurs J. de La Fontaine
Avertissement : Comme tous les apologues, l’étude de cette fable peut aisément suivre la grille de lecture suivante :
1/ Une récit court et plaisant : a. cadre spatio-temporel flou pour donner une valeur universelle au récit.
b. des personnages conceptuels ou iconiques, sans profondeur, qui eux aussi ont une portée générale. Pas d’identification, pas de psychologie, mais une simple caractéristique. D’où l’utilisation fréquente chez La Fontaine de la fable animalière.
c. Un élément perturbateur qui intervient le plus tôt possible dans le récit.
d. Des procédés rhétoriques permettant d’accélérer le récit : ellipse, figures d’atténuation, dialogue, minimum de description.
e. Beaucoup de style direct pour rendre l’apologue plus attractif, plus « oral », puisque les fables sont souvent lues à haute voix (plaisir du conteur et de l’auditeur) et des procédés poétiques rendant le récit accessible au plus grand nombre ( plaire à tous, telle est la volonté des Classiques)
f ; un schéma narratif très élémentaire.
2/ une portée morale :
a. Une morale explicite : un distique ou un quatrain d’alexandrins à la fin ou au début de récit, détaché de celui-ci, et sur le mode discursif, injonctif. Discours moraliste ou du philosophe selon les cas, présenté sous la forme d’aphorismes, faciles à retenir et proches du « bon sens populaire »
b. Ou bien, une morale implicite incluse dans le récit, ou prise en charge par le discours d’une des personnages.
c. L’intérêt de la morale réside dans son caractère polémique et s’attache à dénoncer soit les mœurs du temps, soit la nature de l’Homme, soit des faits historiques.
Suivons donc pas à pas cette grille de lecture pour l’adapter à notre fable :
1/ Un récit court et plaisant : a. un cadre spatio-temporel flou : Le cadre temporel est réduit à sa plus simple expression dans cette fable : « Un jour », tout comme le cadre spatial : « sur le sable ». Nous sommes n’importe où à n’importe quelle époque, pour que la fable, d’emblée, ait cette portée générale qui la caractérise.
b. Les personnages : - Deux pèlerins : désignation ici encore très floue et un tantinet péjorative ( le sens de « pèlerin » quand il n’a pas un sens religieux a déjà ce sens péjoratif de « type, quidam » attesté dans le Furetière, le Dictionnaire de la langue du XVIIe siècle et, rappelez-vous dans la réplique (I,1) de Sganarelle faisant le portrait de son Maître Dom Juan : « si tu connaissais le pèlerin ».
- Perrin Dandin : Emprunt à un personnage de Rabelais, donc d’emblée caricatural. Pensez peut-être aussi à George Dandin de Molière.
- N.B. L’huître ne peut pas être considérée, me semble-t-il, comme un personnage de la fable animalière, elle ne comporte pas de majuscule à l’initiale dans les éditions savantes ; elle ne prend pas la parole, et elle est plutôt l’élément perturbateur du récit.
Aucun portrait physique ou moral n’est fait de ces personnages qui sont avant tout des caractères (au sens des Caractères de La Bruyère, des types humains : deux « pèlerins » stupides et frustes, un Perrin Dandin, qui fait mauvais usage de son charisme (il agit « gravement » pour mieux tromper les pèlerins).
c. L’élément perturbateur apparaît dès le deuxième vers, mis en valeur par le rejet.
d. Tous les procédés rhétoriques de cette fable ont pour but d’accélérer le rythme du récit qui n’a qu’une fonction illustrative de la Morale explicite qui fera l’objet à la suite d’un quatrain d’alexandrins binaires.
- Les présents de narration, qui rendent l’action immédiate, la mettent directement sous les yeux du lecteur : « Rencontrent, l’avalent, la montrent, le pousse.... arrive, prennent, ouvre...»
-les métonymies : « Le flot, le dent, l’œil bon... »
- Les rejets mettant les verbes en début de vers : « Reprit, Dit,.. «
-Les propos des personnages sont transcrits au style direct. v.6 à v.14 puis v.20 à v.22.
- Les ellipses sont nombreuses.Les événements :découverte de l’huître, arrivée de Perrin Dandin, jugement expéditif de Perrin Dandin, se succèdent à un rythme très rapide, sans délais, alors que les débats des deux pèlerins, en comparaison s’éternisent.
- L’utilisation de l’hétérométrie (vers de longueurs différentes) des octosyllabes pour rompre avec les alexandrins et accélérer le rythme narratif.
e. Beaucoup de style direct pour rendre compte des raisonnements fallacieux des deux compères : qui a vu le premier l’huître ? Au « j’ai l’œil bon » (métonymie) répond la litote « je ne l’ai pas mauvais aussi ».Un chiasme interne pour montrer leur confusion au v.6 « En sera[A] le gobeur[B] ; l’autre[B] le verra faire[A] »L’opposition au v.14 entre « voir » et « sentir » : quel le sens, de la vue ou de l’odorat, qui l’emporte sur l’autre ?
Cette diatribe contraste avec l’aspect structuré et solennel de la sentence de Perrin Dandin aux v. 20/21 : deux beaux alexandrins, 2/4// 6 et 3/3//6, rythmes croissants.
- des allitérations servent de support à l’évocation des sentiments des personnages : v.3 Allitération en –L pour rendre l’envie de gober l’huître ;v.5 Allitération en –S pour rendre le crissement du sable ; v.13 Allitération en V pour illustrer le « voir » ; v.17 Allitération en –R : pour faire entendre l’ouverture de l’huître, etc...
- le champ lexical de la gloutonnerie, qui anime les trois personnages et les rend ridicules : « l’avalent, la dent, la proie, le gobeur,la joie, la gruge... » et celui de l’agressivité et de l’égoïsme : « contester, amasser, le pousse, la proie, incident ( au sein de l’oxymore « bel incident » qui montre le contraste entre le problème et les réactions excessives à ce problème).
- contraste encore entre certains termes : « pèlerins/ Messieurs ; Perrin Dandin/ président, Huître / proie. » Ces contrastes mettent en évidence un jugement de valeur sur l’Etre et le Paraître, nous avons affaire à trois individus médiocres qui jouent respectivement aux « Messieurs » et au « président ». Le registre utilisé par La Fontaine est ironique et polémique : il annonce dans le récit où il ridiculise ses personnages la moralité.
f. Un schéma narratif
Situation initiale : deux pèlerins sur un plage (aucun souci de vraisemblance, comme dans l’apologue en général)
Elément perturbateur : Ils trouvent une huître ;
Péripétie et paroxysme : Ils se la disputent sans trouver de solution.
Elément de résolution : Arrivée de Perrin Dandin qui gobe l’huître.
Situation finale : Perrin Dandin est repu, les deux pèlerins ont une écaille chacun. Notez que ce récit n’est pas sans rappeler (phénomène d’intertextualité) le Jugement de Salomon dont il serait une parodie.
2/ Morale explicite
La morale est ici explicite, en fin de récit et détache de celui-ci : c’est la forme la plus classique qu’on rencontre chez La Fontaine.
- Nous sommes sur le registre du Discours : présent de vérité générale, énonciation généralisatrice, absence de déictiques (cct, ou ccl, à l’exception de « aujourd’hui », qui rappelle la situation d’énonciation, XVIIe siècle) qui relativiserait malencontreusement la portée du propos.
- Nous sommes dans le discours injonctif : « Mettez, Comptez » qui met en valeur l’attitude du Moraliste.
- La morale s’adresse, notamment à travers la présence du déictique « aujourd’hui », aux contemporains de La Fontaine. Elle dénonce les abus de la Justice.
-Ici encore, pour que la morale soit plus plaisante, La Fontaine y utilise l’allégorie ( Dandin= la Juctice), la métonymie : « l’argent » pour parler des honoraires, l’antiphrase « Mettez ce qu’il en coûte... » ; la métaphore : « tirer l’argent à lui », et la comparaison légère « le sac et les quilles. »
|