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[Vagabondage mental]

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[Une chauve-souris aimait un parapluie.]

Il grimpa lentement les quelques marches qui menaient au grenier. Il fouilla dans sa poche et en sortit la clé, toute rouillée, qu'il avait empruntée à sa mère en prétendant vouloir monter des vieilles affaires... Il eut un rictus amer. Si elle avait su ce qu'il comptait faire en réalité, il n'était pas bien difficile d'imaginer qu'elle aurait refusé de lui laisser cette clé...
Il poussa avec difficulté la porte vermoulue et tâtonna pour trouver l'interrupteur. L'ampoule nue s'éclaira. Il referma précautionneusement derrière lui et parcourut du regard le grenier poussiéreux. Dans les coins, des cartons. Au milieu de la pièce, une étendue vide. Contre un mur, l'escabeau. Au plafond, des poutres saillantes. Sa mémoire ne lui avait pas fait défaut... Son grenier était parfait pour ce qu'il comptait faire. Ressassant ces tristes années trop longues, il ramena l'escabeau vers le centre de la pièce et le déplia. N'allait-il pas faire une bêtise ? Mais maintenant... Il ne voulait plus revenir en arrière.
Il s'assit sur une marche et alluma une cigarette. La dernière clope du condamné à mort... Quelque part c'était tout à fait ça. C'était la vie qui l'avait condamné. C'était les autres. Car il n'était pas comme eux. Comme qui dirait, il ne rentrait pas dans les critères... Il était toujours trop ou pas assez quelque chose. C'était pour ça que personne ne l'aimait. Pour sa petite s½ur, il ne voulait pas assez être avec elle. Son grand frère le trouvait trop ringard. Ses parents disaient qu'il était trop grand, trop maigre, qu'il ne se préoccupait pas assez de lui, qu'il n'avait pas assez d'amis, qu'il n'était pas assez dans la réalité, qu'il lisait trop. Ses professeurs jugeaient qu'il était trop dans la lune, qu'il ne travaillait pas assez. Ses camarades le prétendaient trop intello... trop bizarre.
Même elle ne l'aimait pas. Il le savait bien. Il aurait bien voulu rentrer dans les critères, pour elle, s'il avait pu. Mais il ne savait pas. Car tout ce qui lui restait, c'était sa liberté. Et il ne voulait pas abdiquer. Rentrer dans les critères... C'était bien joli, mais son esprit ruait, se cabrait et refusait d'entrer dans l'enclos. Alors il allait le libérer du lasso qui le retenait dans les parages, et le laisser galoper, libre...
Il jeta son mégot par terre et l'écrasa du talon. Il s'agenouilla devant une caisse. Normalement, il y avait une corde. Il fouilla dedans, elle était remplie de tous les fils possibles et imaginables... Non, là, il avait dû confondre. Il n'allait pas se pendre avec de la laine quand même ! C'était à côté. Oui, là, il y avait une corde tressée bien solide. Il ne put retenir un sourire. Il souriait à la perspective de sa mort, lui qui n'avait plus souri sincèrement depuis des mois... Ca voulait bien dire ce que ça voulait dire...
Il grimpa sur l'escabeau et passa la corde autour de la poutre. Il fit un n½ud bien serré, et de l'autre côté, un n½ud coulant dans lequel, lentement, il passa la tête. Son c½ur battait à toute allure. Ca le stressait d'être sur le point de mourir quand même... Mais qui aurait été parfaitement calme à l'instant de se donner la mort ?
Il était sur le point d'envoyer valser son escabeau d'un coup de pied... quand la porte s'ouvrit en trombe. Il resta bouche bée. Un cri.
« Cédric ! »
Adélaïde monta les marches et retira le n½ud coulant du cou de Cédric. Ensuite, comme un enfant, elle le prit par la main et descendit. Il était tellement surpris qu'il se laissa faire. Elle, elle lui avait pris la main. Mais qu'est-ce qu'elle faisait ici ? Il se laissa guider jusqu'à sa propre chambre. Elle s'assit sur son lit et l'attira à côté de lui. Il ne pouvait se lasser de la regarder. Quand elle serait partie, il y retournerait. Et il emporterait son image dans la tombe. Cela rendrait sans doute la mort plus agréable... Mais elle n'avait toujours pas lâché sa main.
« Pourquoi tu voulais faire ça ? »
Il ne pouvait détacher son regard de ses yeux, de ses grands yeux clairs. Pourquoi ? Comme si elle n'avait pas compris... Il lâcha sèchement sa raison. Même si elle le savait, c'était obligé.
« Je veux pas rentrer dans les critères. »
Maintenant, au moins, il était sûr qu'elle était au courant. Elle le voyait tous les jours, elle avait bien remarqué. Comme il était toujours solitaire, et comme il fuyait les autres. Il n'était bien que seul, le nez dans un livre. Ou avec elle... Il aurait voulu rester toujours avec elle. Et il avait toujours la main dans la sienne. Et il la regardait.
Mais il voulait quand même mourir. Il avait tenu seize ans comme ça. Ca serait suffisant.
Elle lui sourit.
« A quoi bon rentrer dans les critères... T'es trop bête. »
Il eut à faire un effort surhumain pour se retenir de directement se diriger vers la fenêtre. Ou la frapper. Même elle. Même elle le trahissait maintenant. Son visage se crispa. Elle dut s'en rendre compte car elle resserra son étreinte sur sa main. Il se dégagea et se leva.
« Laisse-moi... Je veux mourir. »
Elle ne bougea pas d'un pouce. Lentement, il se dirigea vers la fenêtre qu'il ouvrit. Il se pencha. Il était au cinquième étage. Une chute de cette hauteur lui laissait peu de chances de s'en tirer... Il se dirigea vers elle, la prit par les poignets pour la faire se lever.
« Va-t'en. Dis aux autres que je suis mort. »
Ca serait vrai dès qu'elle serait partie. Mais elle n'avait pas l'air de vouloir. Elle restait plantée là, au milieu de la pièce, le regardant fixement. Elle n'était pas idiote, quand même.
« Je ne te laisserai pas faire ça. »
« Tu n'as pas le choix. »
Il la poussa vers la porte. Mais elle résistait. Elle attrapa ses poignets.
« Arrête. »
Elle se haussa sur la pointe des pieds. Elle était petite par rapport à lui. Et elle fit une chose à laquelle il ne se serait jamais, jamais attendu. Elle l'embrassa. Sur les lèvres.
Il était tellement surpris qu'il la lâcha. En profitant, elle le poussa sur son lit où il se laissa tomber sans montrer de résistance. Elle s'assit à côté de lui, tout à côté.
« Je t'interdis. »
Vaguement remis de sa surprise, il la regardait avec ébahissement. C'était impossible, il avait dû rêver. Lui. Elle l'avait embrassé.
« Mais pourquoi ? »
« Je t'aime. »
Il ne put s'empêcher, bêtement, de se pincer. Non, il ne rêvait pas. Et il avait bien entendu. Il faillit lui demander confirmation. Mais c'était stupide, il ne tenait pas à plus passer pour un idiot qu'il ne le faisait déjà. Alors il se contentait de l'observer, l'air hébété.
« Tu mourras pas, hein ? »
Cette question le fit réfléchir. Il savait que ce qu'il répondrait l'engagerait pour un moment. Mais elle l'aimait. Elle. Elle l'aimait. Lui. Alors à quoi bon mourir ?
« Non. »

Posté le 14/1/2007 à 15:44 sur Creations

[And isn't it exactly where you'd like me ?]

Il poussa en silence la porte, un léger sourire aux lèvres. Il se retourna une dernière fois vers le corps nu de la femme qui reposait en ces draps immaculés. Quelle surprise elle allait avoir en s'éveillant et en s'apercevant qu'il n'était pas à ses côtés... Mais elle aurait dû respecter ses conditions, après tout. Si on ne voulait pas avoir de mauvaise surprise, on faisait ce qu'il demandait et on payait d'avance, voilà tout. Ce n'était pas pour rien que, puisqu'ils ne pouvaient pas se rendre chez elle, il avait choisi l'un des hôtels les plus luxueux de la ville. Et qu'il avait versé un somnifère dans son champagne. Histoire qu'elle ne risque pas de le rattraper et qu'elle ait à payer la note. Qui allait être salée.
Il descendit à pied les six étages. La moquette était souple sous ses pieds. Il se sentait léger, léger. Absolument calme et tranquille. Il souriait vaguement. Clara allait être furieuse, c'était évident. Même si elle commençait à avoir l'habitude. Elle prétendait qu'on ne s'habituerait jamais à ces choses-là, à être trompée. Mais elle savait bien que ce n'était pas tromper. Il vivait chez elle et couchait avec elle, mais ne se faisait pas d'illusions. Elle savait bien qu'il n'était pas amoureux d'elle, qu'il ne restait avec elle que parce qu'elle l'acceptait... et qu'elle était riche. Elle n'ignorait pas sa vraie nature.
Il traversa l'immense hall dont le parquet ciré brillait de mille feux, et salua le groom d'un geste de la tête. Au moins ici, ils ne posaient pas de questions. Il se demanda s'ils avaient souvent ici des couples à la recherche d'un havre de calme... Sans doute. Ca avait l'air, en tout cas. Discrétion extrême. Il tira la porte vitrée et sortit dans l'avenue. La brise de la nuit caressa son visage. Une voiture passa devant lui. Un peu plus loin, un taxi attendait. Il allait rentrer à pied. Il n'était pas loin de chez Clara.
A propos, elle avait dû l'appeler... Il sortit son téléphone portable de la poche de son jean et l'alluma. Il pensait toujours à l'éteindre. Ca jetait tout de suite un froid quand Clara ou la femme chez qui il logeait à ce moment-là l'appelait alors qu'il était avec une autre fille... Il s'était pris plus d'une gifle parce qu'il avait oublié d'éteindre son portable. C'était stupide, pourtant. Elles savaient bien à qui elles avaient affaire, non ? Le téléphone bipa. Comme d'habitude elle l'avait appelé et lui avait laissé un message. Qu'il écouta aussitôt. Tiens, pour une fois elle ne s'énervait pas... Enfin, pas trop...
De toute manière, il allait rentrer rapidement. Elle se serait sans doute rendormie. Il la réveillerait en se glissant contre lui. Elle lui ferait une petite remarque. Puis s'assoupirait. Et le lendemain, il lui ferait son café pour se faire pardonner. Et ça serait oublié. Ca se passait toujours pareil. Mais curieusement, avec elle, il n'en était pas lassé.
Le hurlement d'une sirène de police sur le boulevard le tira de sa torpeur pensive. Sa veste jetée sur l'épaule, il était resté à contempler les sommets des immeubles qui le surplombaient. Il passa la main dans ses cheveux courts et se mit en route, le sourire toujours aux lèvres. Clara ne pouvait s'en prendre qu'à elle. Il ne comptait pas sortir ce soir. Mais elle s'était couchée tôt – mal à la tête, avait-elle prétendu... Il ne fallait jamais avoir mal à la tête avec un gigolo. Sinon, il partait voir ailleurs. Elle s'en doutait un peu, non ?
Ce soir-là, il n'aurait pas été payé. Mais il avait eu sa petite vengeance. C'était surtout ça qui l'avait attiré ce soir : la vengeance. Se défouler un peu. La femme n'était même pas vraiment belle. Trop maquillée, trop vieille. Sa peau était flasque. Rien de tellement ragoûtant, quoi... Mais il avait vu pire. Mais Clara était bien mieux en tout cas. Ca lui aurait fait une belle jambe si il lui avait dit ça, tiens...
Il était arrivé au pied de son immeuble. Il tira le double des clés de sa poche et ouvrit la porte. Elle avait longtemps rechigné à lui procurer ces clés... Jusqu'à ce qu'il commence à régulièrement la réveiller en rentrant à des 3 ou 4 heures du matin. Elle n'avait pas trop aimé et lui avait fait faire ses fichus clés.
Il monta toujours à pied les escaliers et tourna la clé dans la serrure. Il jeta un coup d'½il à sa montre. 00h26. Il était tôt, pour une fois. Clara ne lui en voudrait peut-être pas trop. Il évita d'allumer la lumière pour ne pas la réveiller. Il était habitué maintenant et n'avait pas son pareil pour éviter les meubles dans le noir. Il éteignit à nouveau son téléphone qu'il posa sur la table de chevet, et se dévêtit en silence. Il plia ses vêtements qu'il déposa sur une chaise. Une vieille habitude de rangement.
Clara l'avait entendu rentrer. Elle était éveillée, mais ne dit rien. Elle lui tournait ostensiblement le dos, ses longs cheveux blonds épars sur la peau blanche de ses épaules. Il se glissa dans le lit et se pelotonna contre elle. Pour se faire pardonner, comme il disait. Elle ne prononça toujours pas un mot... mais à sa respiration, il pouvait entendre qu'elle souriait. Cela lui mit du baume au coeur. Pas amoureux d'elle ? Vraiment ?
Il sombra doucement dans le sommeil.

Posté le 14/1/2007 à 15:42 sur Creations



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