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<title>Débatons ensemble !</title>
<description>Que pensez vous de l&#39;Actu !?</description>
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<title>Une analyse d'El Qaïda</title>
<description>Chercheur à l’Institut de Recherche et d’Etudes sur le monde Arabe et musulman, CNRS, Monsieur François Burgat est l’hôte de notre quotidien, Le «&amp;nbsp;Citoyen&amp;nbsp;», &amp;nbsp;pour une discussion à bras le cœur autour de sa thèse sur l’Islamisme.
&amp;nbsp;
De Paris Samir MEHALLA
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Le Citoyen&amp;nbsp;: Après près de 20 ans en Algérie, en Egypte et plus récemment au Yémen. Vous avez approché les racines du terrorisme «&amp;nbsp;islamiste&amp;nbsp;» en Occident et dans le monde musulman. Qu’est ce que vous appelez la «&amp;nbsp;génération Al-Qaïda&amp;nbsp;»&amp;nbsp;?
&amp;nbsp;
F. Burgat&amp;nbsp;: Trois de causes. La première tient aux méthodes qu’emploient les Etats-Unis en particulier et l’Occident en général pour mettre en œuvre ce qu’ils appellent «&amp;nbsp;la défense de leurs intérêts&amp;nbsp;» au Proche-Orient et dans le monde arabe&amp;nbsp;; la seconde tient au caractère non démocratique et répressif de la majorité des régimes arabes sur lesquels ils s’appuient pour ce faire. La troisième est liée à l’évolution interne du courant islamiste.
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La défense des intérêts&amp;nbsp;?
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La génération Al-Qaïda est d’abord le produit de ce que l’on pourrait appeler la dérive «&amp;nbsp;unilatéraliste&amp;nbsp;» de la politique étrangère des Etats-Unis tout au long de la décennie 1990. La donnée fondatrice de cette décennie est la disparition de l’URSS comme contre poids traditionnel des Etats Unis. Ce retrait de l’URSS a inauguré une période où l’interventionnisme de Washington n’a plus de limite. Cette liberté de manœuvre s’est exprimée très spectaculairement dès la seconde guerre du golfe. Le conflit, destiné surtout à assurer l’approvisionnement pétrolier des Etats-Unis, a largement débordé l’épisode de la libération du Koweït et donné le prétexte à Washington pour s’installer militairement dans presque toute la péninsule Arabique. C’est cette main mise américaine sur la Péninsule qui a, rappelons le, été la cause première du passage de Ben Laden à l’action armée. La décennie 1990 est ensuite celle de l’embargo sur l’Irak avec les conséquences humaines dévastatrices que l’on sait. C’est également la décennie au cours de laquelle le conflit palestinien s’est aggravé sous les effets de la colonisation de la Cisjordanie et de Gaza et que s’explicite le caractère foncièrement trompeur et injuste de la «&amp;nbsp;Paix&amp;nbsp;» proposée par les accords d’Oslo et encore de l’horrible répression russe en Tchétchénie. La décennie 1990 voit d’une manière générale la doctrine américaine se radicaliser. On stigmatise désormais des «&amp;nbsp;Etats voyous&amp;nbsp;». Cette doctrine va également se confessionnaliser&amp;nbsp;: avec l’arrivée au pouvoir de Bush et des néo conservateurs, l’unilatéraliste de la vision qui triomphe est d’autant plus inacceptable qu’il est souligné par la place accrue qu’y prend peu à peu une référence religieuse chrétienne qui porte atteinte en quelque sorte à ses prétentions universalistes. 
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La seconde cause, donc, procède du caractère répressif des régimes arabes…
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Oui. Al-Qaïda est ensuite le produit des contradictions du modèle politique dominant dans le monde arabe. Cette sorte de «&amp;nbsp;formule politique arabe&amp;nbsp;» se caractérise avant tout par&amp;nbsp; le primat de la répression sur la représentation. La répression et la contrainte (assorties trop souvent de torture et de toutes sortes&amp;nbsp; de manipulations de l’information sur la violence) tendent à pallier la faiblesse de la représentation parlementaire. Les forces politiques réelles ne sont pas autorisées à participer au jeu institutionnel. Les élections ne servent pas à désigner les titulaires du pouvoir mais seulement ceux qui acceptent de crédibiliser un pluralisme de façade. L’apparence pluraliste est en fait destinée surtout à l’exportation. Le seconde caractéristique majeure de la «&amp;nbsp;formule politique arabe&amp;nbsp;» c’est en effet que cette comédie démocratique ne produit pas la moindre protestation occidentale. Pire, elle bénéficie le plus souvent de sa participation active… Le premier sommet de Charm al-Cheikh au printemps 1996 peut être considéré comme l’un des symboles majeurs de cet ordre politique contre lequel s’est radicalisée la génération Al-Qaïda. Eltsine, Netanyahou, Clinton, mais également Arafat et un bon nombre de leaders arabes autoritaires y ont dénoncé un même ennemi&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;le terrorisme islamique&amp;nbsp;». Ils évitaient ainsi de rechercher les responsabilités évidentes que, chacun à la mesure de leur pouvoir, ils auraient du assumer.
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Et la renaissance interne des courants islamistes ?
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C’est le troisième facteur. Celui-ci est lié à l’épisode afghan qui a initié de profondes mutations de plusieurs sortes dans une partie du courant islamiste. L’épisode afghan et la défaite infligée à l’URSS a d’abord donné l’occasion à une génération d’activistes de prendre conscience de sa force et de l’efficacité d’une guérilla conduite fut-ce contre une grande puissance. Les terribles contradictions de la «&amp;nbsp;formule politique arabe&amp;nbsp;» ont parallèlement contribué à discréditer les références modernisatrices et les stratégies légalistes et modérées dont la composante majoritaire du courant islamiste, représentée par les Frères Musulmans,&amp;nbsp; s’était faite le défenseur. Les dynamiques de modernisation politique et sociale (et notamment la reconnaissance du jeu démocratique) promues par les Frères Musulmans sont apparues comme d’autant moins légitimes que les Frères avaient obtenus fort peu de résultats concrets. Dès 1988, Aiman al-Dhawahiri dénonçait cette «&amp;nbsp;récolte amère&amp;nbsp;» des Frères musulmans dans le livre où il fait le bilan de «&amp;nbsp;soixante années&amp;nbsp;» de leur action. 
Les stratégies plus radicales des «&amp;nbsp;jihadistes&amp;nbsp;» s’en sont logiquement trouvées confortées. Ces partisans de l’action directe ont recruté dans la mouvance «&amp;nbsp;salafite&amp;nbsp;», qui s’est autonomisée à partir des années 1980, ou en provoquant des défections chez des Frères Musulmans déçus. C’est manifestement cette double intransigeance de l’environnement politique arabe aussi bien qu’occidental qui est à l’origine de cette évolution vers l’action armée et une certaine intolérance politique. 
Le camp «&amp;nbsp;jihadiste&amp;nbsp;» a par ailleurs fait évolué sa stratégie et accepté l’idée de laisser provisoirement l’objectif de l’ennemi «&amp;nbsp;proche&amp;nbsp;» pour celui de «&amp;nbsp;l’ennemi lointain&amp;nbsp;». Une partie au moins de cette génération dont Aïman al-Dhawahiri, le leader de l’organisation égyptienne Al-Jihad est le représentant emblématique, s’est lentement convaincue que «&amp;nbsp;la route de Jérusalem&amp;nbsp;» ne passait pas obligatoirement «&amp;nbsp;par Alger ou par le Caire&amp;nbsp;», c'est-à-dire par le renversement des régimes qu’ils considèrent comme illégitimes mais qu’il fallait frapper la tête du dispositif, c'est-à-dire les Etats-Unis. 
Enfin,&amp;nbsp; l’Afghanistan rigoriste des Talibans a été en quelque sorte idéalisé et érigé au rang de référence religieuse et sociale. Voici, avec tous les dangers qu’il y a à résumer une situation à la fois complexe et évolutive, ce que je considère comme l’arrière plan politique de l’émergence de la génération Al-Qaïda. Il est en tout état de cause difficile d’ignorer cette problématique si on veut lutter efficacement contre la violence politique qui se répand aujourd’hui dans le monde.
&amp;nbsp;
La mouvance Al-Qaeda prend-elle l’ascendant sur tout le courant islamiste&amp;nbsp;? 
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La faiblesse de la reconnaissance accordée par une large majorité des régimes arabes ou par la classe politique occidentale aux courants islamistes modérés renforce inévitablement la posture des partisans de l’&amp;nbsp;«&amp;nbsp;action directe&amp;nbsp;». En Europe, par ailleurs, la participation possible de musulmans européens ou résidant en Europe à la guerre entreprise par la génération Al-Qaïda aurait bien évidemment des répercussions négatives, comme on a commencé à le voir à Madrid et à Londres, avec les derniers attentats. En fait, la réponse seulement sécuritaire aux attentats du onze septembre a déjà nourri une tendance à la criminalisation indistincte et unilatérale des musulmans alors que l’examen lucide des causes profondes de ces attentats, qui sont en grande partie de nature&amp;nbsp; politique et non point religieuses, aurait du permettre de désigner un éventail de responsabilités beaucoup plus large.
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Reprenons ce puzzle&amp;nbsp;! Comment un chercheur de votre envergure définirez t-il&amp;nbsp; l’Islam politique ? 

Vaste question. Ma définition de l'islamisme est large parce qu'elle s'applique aux courants qui ont formé et formeront encore des majorités électorales et non aux seuls groupuscules radicaux. J'ai parlé (in L'Islamisme au Maghreb : la voix du Sud, Karthala 1988, Payot 1995) du &quot;recours, en politique, au vocabulaire de l'islam, opéré dans le contexte de la décolonisation, pour mettre en oeuvre un projet se servant de l'héritage occidental comme d'un repoussoir mais autorisant cependant la ré appropriation de ses principaux référents&quot;. Le retour du lexique politique de la culture musulmane ne préjuge donc pas pour moi de la nature du projet politique au service duquel il est mis et encore moins des modes d'action politiques de ceux qui en sont les acteurs : ils peuvent être violents ou pacifiques, démocratiques ou autoritaires, conservateurs ou modernisateurs, selon, notamment, le contexte social et politique, local ou régional, que traversent leurs sociétés. Ce retour, perceptible des l'apogée de la domination coloniale, est devenu explicite non point à la veille mais plutôt au lendemain des indépendances. De Bourguiba à Ben Bella en passant par Nasser, la première génération des élites nationalistes fut en effet en symbiose, au moins sémantique, avec la culture du colonisateur. L'islamisme, tel que je le conçois, se situe dans la dynamique anti-coloniale, qui consiste à rompre symboliquement avec la terminologie politique occidentale. J'ai donc acquis une vieille certitude : l'islamologie est une science passionnante pourvu qu'on ne cherche pas à lui faire expliquer l'origine des turbulences politiques de ce monde. Pas plus que la Bible ne peut expliquer l'ETA ou l'IRA, le Coran ne peut donc expliquer aujourd'hui Ben Laden. 
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L’Islamisme comme langage de protestation sociale et d'opposition aux pouvoirs en place vous parait-elle toujours pertinente ? 
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Hormis les situations ou les islamistes sont au pouvoir, notamment en Iran, le langage de l'islam politique est employé aujourd'hui pour contester deux ordres politiques : l'ordre étatique arabe né des indépendances (puisque aucune rupture significative n'est parvenue a ce jour a le remettre en cause) et les ordres régional d'abord, mondial ensuite, tels qu'ils résultent notamment de l'accession des Etats-Unis au rang d'unique super -puissance. Ses modes d'expression varient pour l'essentiel en fonction des méthodes qu'emploient ceux qui, au sein de ces deux ordres politiques, sont en situation de domination. 
&amp;nbsp;
Alors c’est quoi que l'islam politique à l’aube du troisième millénaire ? 
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Les islamistes, au sens ou j'ai pensé pouvoir expliquer leur existence sont moins ceux qui réclament &quot;l'application de la chari'a de Dieu&quot;, formule qui a l'inconvénient de dissoudre les neurones du lecteur occidental moyen, que ceux qui oeuvrent en politique a la restaur ation de l'hégémonie des catégories et du lexique de la culture musulmane. Cela laisse la place a toutes sortes de comportements et d'attitudes politiques : de l'application littéraliste et anhistorique de certaines expressions juridiques figées de la religion musulmane comme le font les Taliban, a une démarche plus complexe et infiniment plus répandue de réappropriation culturelle de la modernité, dans le respect de l'héritage, d'une grande civilisation. C'est le cas, dans une large partie au moins, de la tendance des Frères musulmans, d'Abdesslam Yassine le marocain à Rashed Ghannouchi le tunisien mais également dans le parti égyptien du Travail de feu Adel Hussein. 
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Les jeunes impliques dans les attentats de New York et Washington ont fait des études dans des pays occidentaux, ils ont quitte leur pays d'origine depuis des années et souvent ils coupent les liens avec leur proche. La radicalisation de ces jeunes semble être intervenue lors de leur séjour en Occident. Comment expliquez-vous ce parcours ? 
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&amp;nbsp;Les élites islamistes en exil sont prises dans des dynamiques d'apparence contradictoire en raison de l'environnement occidental dans lequel elles évoluent. Tandis que les univers de référence se rapprochent, la rhétorique &quot;anti-occidentale&quot; semble en même temps se renforcer. La modernisation qui s'affirme chez les exilés islamistes ne réduit pas nécessairement l'ampleur des fractures plus politiques que religieuses ou idéologiques qu'ils ressentent avec l'environnement occidental. Si le vocabulaire (re)devient commun, le contenu politique de la revendication véhiculée par la rhétorique islamiste se durcit du fait de cette nouvelle proximité. L'ordre international ressenti comme l'oeuvre d'une coalition américano-israélienne suscite un réel sentiment d'injustice de même que le déficit de représentation sociale et parlementaire dont souffrent certaines communautés musulmanes en Europe. Ce ressentiment s'exacerbe a mesure que le langage qui les exprime, jour après jour, en se &quot;modernisant&quot;, gagne en précision ce qu'il perd en ...exotisme. Les écrits islamistes les plus percutants ne viennent plus aujourd'hui, du fond du Sa'id (campagne) égyptien mais bien des banlieues, ou du centre ville, des métropoles européennes ou américaines.
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Ben Laden ne s'attaque pas aux régimes saoudien ou israélien comme l'a fait l'islamisme du Moyen-Orient mais aux Américains. Est-ce pour vous une évolution logique ou une rupture ?
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&amp;nbsp;Oussama ben Laden semble vouloir s'adresser à Dieu plutôt qu'à ses saints. Il considère les Etats-Unis comme les vrais maîtres d'oeuvre de la politique dans cette région du monde, ce en quoi il n'a sans doute pas totalement tort. 
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Quel avenir après tous ces actes de violence ?
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&amp;nbsp;J'aimerais pouvoir vous faire une réponse optimiste : une fois les réseaux de Ben Laden démantelés, l'Irak purgé de son dictateur, le Liban du Hizb-Allah, Gaza du Hamas etc, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes laïque, républicain et humaniste. Il n'en est malheureusement rien. A mes yeux, seule une réelle moralisation des méthodes que nous employons pour défendre nos intérêts d ans toute une région du monde serait à même de faire briller quelques lueurs d'espoir. Mais il faudrait pour cela accepter de mettre un terme à la domination arrogante d'un camp politique par l'autre. Je n'ai malheureusement pas le sentiment, bien au contraire, que cette direction courageuse soit inscrite sur les agendas de MM Bush et Blair. 
&amp;nbsp;
Parlons enfin des caricatures… un autre acte d’agression&amp;nbsp;de l’occident sur&amp;nbsp; l’Orient ?
&amp;nbsp;
Curieux timing&amp;nbsp;! Etranges protagonistes…. Au lendemain du formidable camouflet monté du fond des urnes palestiniennes, comme il est étrange cet engouement des régimes arabes exsangues à vouloir s’approprier, à l’occasion de l’affaire des &amp;nbsp;caricatures, les ressources «&amp;nbsp;religieuses&amp;nbsp;» de leurs opposants&amp;nbsp;islamistes&amp;nbsp;!
Et quid de notre propre empressement à souffler de conserve sur des cendres où, plus de 4 mois après les premières publications concernées, le feu avait quasiment disparu&amp;nbsp;? Ne serions nous pas, à prendre tout cela trop au sérieux, les «&amp;nbsp;idiots utiles&amp;nbsp;» d’une farce dont la recette est aussi simple qu’elle est ancienne&amp;nbsp;? Les généraux dictateurs refont le plein de ressources religieuses. Pour faire oublier l’évidence politique du message des urnes palestiniennes, leurs protecteurs occidentaux «&amp;nbsp;théologisent&amp;nbsp;» un peu plus encore la lecture des résistances dont ils font l’objet dans le monde en général, au Proche-Orient en particulier. Pour ne pas avoir à assumer l’évidente responsabilité d’un conflit de type colonial, quoi de mieux que de le masquer sous le voile d’une guerre des religions&amp;nbsp;? Et qu’importe si une partie de la planète s’enflamme, pourvu que de solides intérêts partagés en réchappent, fut-ce provisoirement&amp;nbsp;!
&amp;nbsp;
Si l’on ne se méprend pas dans la construction des catégories, le «&amp;nbsp;fond&amp;nbsp;» religieux du débat sur les caricatures s’avère donc en fait n’en être qu’une «&amp;nbsp;forme&amp;nbsp;» imposée pour mieux brouiller les cartes. 
&amp;nbsp;
L’enjeu n’est donc que politique selon vous&amp;nbsp;?
&amp;nbsp;
L’enjeu n’est pas théologique en tout cas. Il est bien, plus que jamais, politique. Bien sûr qu’il est loisible de «&amp;nbsp;critiquer Dieu&amp;nbsp;». Bien sûr que les préceptes d’une religion (tel l’interdiction faite aux croyants musulmans de représenter leur prophète) ne sauraient aucunement s’appliquer à toute la planète. 
&amp;nbsp;
C’est quoi ce dérapage alors&amp;nbsp;?
&amp;nbsp;
Je dis que la question est d’abord de définir si la liberté d’expression des nantis de la politique mondiale leur donne le droit de stigmatiser, par un procédé qui relève du plus classique racisme, les marqueurs identitaires des autres. Ce dérapage des caricatures est souligné par la dichotomie flagrante qu’opèrent leurs auteurs, ces &amp;nbsp;«&amp;nbsp;défenseurs&amp;nbsp;» autoproclamés «&amp;nbsp;des libertés&amp;nbsp;», entre les tabous des autres, qu’ils affrontent si «&amp;nbsp;courageusement&amp;nbsp;» et… leurs propres tabous, devant lesquels leur courage parait bien vacillant. Car le vrai fond du problème est bien cette insolente ambivalence de la lutte - à géométrie variable- qu’ils nous disent mener pour cette «&amp;nbsp;liberté d’expression&amp;nbsp;» et cette «&amp;nbsp;défense des&amp;nbsp;Lumières&amp;nbsp;», qui seraient, prétendent-ils, menacées par les tabous des musulmans.
En fait, bien plus sûrement que dans le tabou «&amp;nbsp;du prophète des dominés&amp;nbsp;»&amp;nbsp;le vrai danger qui menace aujourd’hui en Europe la liberté d’expression réside dans le tabou «&amp;nbsp;de &amp;nbsp;l’argent des dominants&amp;nbsp;»! Le risque de voir l’essence même de la liberté de la presse — c’est-à-dire son pluralisme et sa capacité à représenter le monde avec les catégories et les sensibilités de toutes les familles politiques et de toutes les «&amp;nbsp;tribus&amp;nbsp;» du monde — se fondre dans le conformisme de la vision d’un seul camp est plus réel que jamais. La concentration de la presse occidentale dans les mains de groupes industriels a atteint un seuil sans précédent. Cette presse est aujourd’hui presque unanime à présenter comme une guerre de religion un conflit proche-oriental qui a tous les attributs de nos veilles dominations impériales. Le déséquilibre de la répartition de la parole publique, chaque jour plus flagrant et plus arrogant, entretient toutes les frustrations et nourrit toutes les radicalisations. Pourtant, nos «&amp;nbsp;impertinents &amp;nbsp;briseurs de tabous&amp;nbsp;» n’exercent jamais leur talent contre ce scandale là. La hauteur du mur de l’argent excéderait-elle leur force et leur courage&amp;nbsp;? Tel prophète serait-il donc plus redoutable que tel autre&amp;nbsp;? 
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Propos recueillis par Samir MEHALLA
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François BURGAT Politologue, Aix-en-Provence (auteur de L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaïda, La Découverte, 2005)
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