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3/5/2008 - la stigmatisation

paix à tous les êtres  ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent à toi

 

La stigmatisation de l'obésité, la dure vie des personnes en surpoids, l'angoisse de ceux qui craignent de le devenir!


La lutte contre le surpoids et l’obésité s’intensifie. Elle s’articule majoritairement autour des questions alimentaires et de l’activité physique, sans grand succès jusqu’alors, laissant en marge tous ceux qui n’entrent pas dans les normes de poids qu'il conviendrait de respecter pour être en bonne santé et pour espérer vivre le plus longtemps possible.

Dès le plus jeune âge, la crainte de devenir gros isole ceux qui dépassent les courbes admises, pointant d’emblée la différence.

Difficile de cacher ce qui se voit dans un monde qui valorise la minceur et qui le rappelle inlassablement dans les messages publicitaires et les mises en garde contre les facteurs de risque.

Ce qui n’est pas conforme devient hors la loi et facteur de discrimination de façon presque inconsciente pour tous.

On se met à regarder avec inquiétude toute courbe qui s’accentue en se demandant de quel côté va pencher la balance. Le gros devient celui à qui on ne veut surtout pas ressembler.

Les conséquences de cette exclusion sont peu décrites. Pourtant elles contribuent à majorer les difficultés que rencontrent certains, et participent sans doute à l’accroissement de l’obésité.



Dimensions sociales de la stigmatisation

La stigmatisation a été décrite par Erwing Goffman comme un processus de discréditation qui touche un individu considéré comme «anormal», «déviant». Il devient alors réduit à cette caractéristique dans le regard des autres.
Cette «étiquette» justifie une série de discriminations sociales, voire d’exclusion.
Le stigmatisé se construit alors en fonction de ces rejets en développant une dépréciation personnelle altérant l’image de soi et légitimant ces jugements négatifs de façon irréversible le plus souvent.

«Par stigmatisation, nous signifions le rejet et la disgrâce qui sont associés à ce qui est vu (l’obésité) comme une déformation physique et une aberration comportementale» (Cahnman, 1968).

De nombreux auteurs ont envisagé l’impact social de la stigmatisation en montrant comment un certain nombre d’attitudes négatives à l’égard des sujets obèses peuvent se transformer en véritables discriminations.
Des liens statistiquement significatifs ont été démontrés entre l’obésité et:
- l’accès à l’enseignement supérieur (Canning et Mayer, 1966),
- l’accès à l’emploi (Matusewich, 1983, Benson et coll, 1980),
- le niveau de revenus (McClean et Moon, 1980),
- la promotion professionnelle (Hinkle et coll, 1968),
- la vie domestique (Karris, 1977, Myers et Rosen, 1999).

Ce jugement apparaît de façon très précoce. Les enfants, dès l’âge de trois ans, portent des jugements stigmatisants. (Cramer et Steinwert, 1998).
Les études de Jean-Pierre Poulain confirment ces résultats, ainsi que celles de Jean-François Amadieu sur les discriminations dans l’emploi.


Ces attitudes négatives sont largement représentées même au sein du corps médical:
De nombreuses études américaines valident le processus de stigmatisation de la part du personnel médical et paramédical au sein des institutions de santé (Maddox et coll., 1968 ; Price et coll., 1987 ; Najman et Munro, 1982 ; Myers et Rosen, 1999), ou encore chez les étudiants en médecine (Blumberg et Mellis, 1985).
De nombreux témoignages concernant cette situation dans notre pays confirment cette orientation, quoiqu'un changement semble se dessiner existe depuis quelques années.
Le
discours épidémiologique dominant, qui labellise l’obésité en la considérant comme une déviance, encourage a stigmatisation de façon indirecte, mais importante.
Le discours de prévention, aussi bien intentionné soit-il, est massivement repris par les médias qui servent de chambre d'écho. On distille en permanence la peur des facteurs de risque liés à l’obésité, on valorise dans le même temps les images de minceur et de maigreur et on présente l’obésité de façon strictement négative.


Dimensions individuelles de la stigmatisation

Le rejet social induit chez la personne en surcharge pondérale une perte de l'estime de soi. Dans certains cas, la mise à l'écart a commencé tôt dans la vie de l'individu. Elle a induit ou majoré des troubles du comportement alimentaire et des perturbations identitaires.
Le professionnel à qui il est demandé de prendre en charge les personnes en souffrance avec leur poids et leur comportement alimentaire est vite aux prises avec les conséquences individuelles de la stigmatisation:

Honte et culpabilité
Manger est, dans notre culture, profondément lié à la culpabilité.
Le fait de ne pas être "aux normes", l'échec renouvelé des régimes amaigrissants, les pertes de contrôle qu'entraînent les privations, c'est-à-dire l'état de restriction cognitive, tout cela induit de la culpabilité.
Pour Serge Tisseron, (1992), cette culpabilité une forme d’intégration sociale car elle tient compte de l’infraction aux règles établies.
A l’inverse, la honte serait une forme de dés-intégration, qui crée une rupture dans la continuité du sujet. L’image qu’il a de lui-même est troublée.

"L’individu est renvoyé à une impuissance radicale (il n’a plus de prise sur rien, il ne peut plus rien maîtriser) qui est en fait la traduction mentale d’un effondrement qui peut toucher chacun des domaines de ses investissements psychiques narcissiques, sexuels ou d’attachement." (Tisseron. S.La honte. Psychanalyse d’un lien social. Dunod, Paris, 1992, p.3)
Cet auteur distingue la culpabilité, qui peut être confiée pour être expiée, et la honte qui ne peut qu’être niée ou dissimulée, même du sujet, donc difficile à atteindre.
Il considère la culpabilité comme une adaptation de la honte au même titre que la résignation, l’ambition, la dénégation et le déni, la projection et l’indentification projective.
Il propose d’aborder la honte avec :
- l’affect (avec les différents sentiments qui peuvent s’y entremêler);
- les perceptions actuelles qui l’accompagnent;
- les images ou traces mnésiques qu’elle mobilise chez le sujet honteux;
- les représentations verbales qu’il s’en donne à lui-même et qu’il peut éventuellement en donner aux autres;
- les possibilités d’action que la honte mobilise et qui incitent le sujet honteux à s’en dégager ou, au contraire, à s’y engager davantage.

Mais qu’est-ce que la honte ?
Elle apparaît chaque fois que le sujet est confronté à un regard extérieur remettant en question l’idée qu’il se fait de lui-même.
Vincent de Gaulejac (1996), évoque le sentiment d’illégitimité, le sentiment d’infériorité, un sentiment de déchéance privé ou public, le non-dit qui restreint les capacités de symbolisation, et l’inhibition. (de Gaulejac V. Les sources de la honte, Desclée de Brouwer,Paris, 1996).

Pour l’individu obèse, la honte est intériorisée. Elle devient durable et s’enkyste dans l’appareil psychique.
La honte peut débuter dans l’enfance ou l’adolescence et se consolider, envahissant l’ensemble de la vie psychique. Elle a des effets sur la confiance en soi et la construction de la personnalité.
L’intériorisation du sentiment de honte s’effectue par paliers jusqu’à former un "nœud socio-psychique". Nous sommes particulièrement vulnérables à la honte à certains moments du développement :
- le stade du miroir et le narcissisme,
- le stade oedipien ou la confrontation à l’interdit et à l’ordre symbolique,
- la fin de la période de latence et la découverte du monde social,
- l’adolescence et les choix sexuels et sociaux,
- ou l’entrée dans la vie d’adulte et la recherche d’une place dans la société.

Ces phases sont délimitées arbitrairement, sachant qu’il existe un continuum dans le développement de chacun, qui prend en compte les éléments internes et externes.
A chacune de ces étapes, l’individu cherche un équilibre entre un Idéal du moi plus ou moins grandiose et inaccessible, et une représentation de soi qui se construit de façon négative. Il est ici confronté à la fois à lui-même et au regard d’autrui.
La soumission au regard de l’autre est d’autant plus intériorisée qu’il correspond à la norme en vigueur.

La honte persiste alors que l’humiliation a cessé, par exemple même en cas d’amaigrissement.
Elle peut être réactivée à chaque nouvelle situation de rejet et se potentialiser.

L’estime de soi est remise en cause par la mésestime des autres.
Une tension particulière se développe en rapport avec un refus de soi qui fait écho à ce qui est perçu du jugement d’autrui.
La nature de la souffrance dans ce sentiment de honte est liée à la dignité.

Elle au carrefour du social et du psychique.
Elle est formée d’émotions, d’affects, de fantasmes, liés les uns aux autres: rage, culpabilité, amour, haine, colère, agressivité, peur, sidération… Pour celui qui l’éprouve, elle est une souffrance psychique particulièrement douloureuse.
Tous les registres de l’existence sont contaminés, ainsi que toute l’identité dans ses aspects personnels et sociaux.
Chez autrui, elle suscite la pitié ou la compassion, la gêne ou le mépris. Le plus souvent elle isole, car elle est difficile à dire, mais aussi à entendre.


Psychopathologie de l'exclusion

La psychopathologie de cette exclusion n’est pas spécifique. Elle rejoint toutes les situations de rejet et de mise à l’écart.
Pierre Mannoni parle d’abdiction et de conduites abdictives avec comportements de retrait ou d’éloignement de l’objet.
L’estime de soi est défaillante. Un sentiment de honte diffus se construit au fur et à mesure des situations de rejet (regards significatifs dans les lieux communautaires, quolibets, injures).
La culpabilisation d’être gros s’entretient et se potentialise en induisant des jugements dévalorisants souvent très paralysants, et qui s’inscrivent comme des blessures, de façon définitive.
Certains luttent pour dépasser ce système de fausses valeurs tandis que d’autres, allant d’échec en échec, s’enferment , contractant de véritables phobies sociales qui les mettent en marge de tout partage social.
La violence perçue et intégrée peut être retournée contre soi, avec des passages à l’acte majorant ou induisant l’addiction et les troubles du comportement alimentaire.
Une auto-dépréciation de soi empêche parfois les relations sociales et la construction d’une relation d’amour.
Cela peut conduire à une forme de deuil de soi.

La stigmatisation ne crée probablement pas le surpoids et l’obésité, mais elle l’aggrave et l’entretient, dans un cercle vicieux difficile à vaincre et à stabiliser.
Elle désocialise le rapport à l’alimentation, accroît l’anxiété du mangeur, ce qui brouille les signaux internes de faim et de satiété, et favorise les conduites de compensation.

En somme, la stigmatisation des obèses aggrave leurs troubles du comportement alimentaire et les conduit à prendre du poids!




Prévention et stigmatisation implicite

Face à la question préoccupante de l’obésité et de son développement:

Les épidémiologistes tirent la sonnette d’alarme et cherchent des solutions pour enrayer ce phénomène.

Les hommes politiques,
en réponse à la préoccupation générale, examinent ce problème de santé publique prioritaire afin de légiférer.

Les médecins
compétents en la matière, qui ne peuvent faire autrement que de constater que les solutions univoques ne correspondent pas à la réalité clinique, sont partagés entre la poursuite des solutions proposées jusqu’alors (et qui n’ont rien réglé) et la remise en question de la médicalisation systématique du surpoids et de l’obésité.
Une minorité s’interroge sur le bien-fondé des solutions classiquement proposées, et sur les conséquences de leur généralisation à toute la population. Cette minorité, dont nous faisons partie, s'oriente alors vers une prise en charge d’emblée bio-psycho-sociale.

Les sociologues
qui étudient les conséquences de ces luttes pour combattre l'obésité, de ce désir effréné de minceur dans nos sociétés, constatent de façon unanime combien ils peuvent induire une stigmatisation des obèses, qui, on l'a dit, entretient et majore les problèmes de poids.

Des associations d’usagers
offrent un espace démédicalisé de reconstruction sociale en organisant des activités liées à l’estime de soi et à la lutte contre l’isolement.
Certaines associations vont dans le sens d’une acceptation du poids. Elles considèrent en effet que le remède a souvent été pire que le mal, et qu’il convient à chacun de choisir entre la poursuite de la course à l’amaigrissement ou bien l’acceptation de son poids et la recherche d'une stabilisation.
D’autres associations développent une information à destination des personnes en difficulté avec leur poids afin de les rendre plus autonomes, et se centrent sur la réparation de l'estime de soi.
D’autres encore accompagnent les usagers dans leur quête d’amaigrissement, se centrant parfois sur une méthode spécifique.


Comme on le voit, les intérêts et les actions des différents acteurs sociaux sont disparates. Comment, dans ces conditions, parvenir à harmoniser les efforts des uns et des autres afin de proposer des solutions efficaces et qui n’aggravent pas les problèmes?

Et ce d'autant plus que les actions de prévention peuvent être en elles-mêmes des facteurs de stigmatisation. Ainsi en est-il des personnes qui ne sont pas en mesure de maigrir, d’entrer dans des normes,de tous ceux qui ont grossi de façon irréversible au fil des tentatives d’amaigrissement.
Le problème de la stigmatisation est donc indissociable des mesures préventives proposées pour lutter contre l’obésité.



Comment lutter contre la stigmatisation de l'obésité?


Jeffrey Sobal propose un modèle pour "faire face à l’obésité" qui s’articule sur quatre étapes (Sobal 1991):
— La reconnaissance. Il s’agit de permettre l’identification et la prise de conscience des mécanismes de la stigmatisation.
— L’anticipation.
Elle prépare les obèses aux effets de la stigmatisation, leur permettant de repérer les différents contextes sociaux où elle se manifeste et certaines catégories de personnes qui sont les acteurs concrets de la discrimination ("les grands stigmatiseurs" de Goffman).
— La réaction.
Elle rassemble différentes attitudes psychosociales et techniques comportementales immédiates et à long terme, permettant de mieux assumer la stigmatisation.
— La réparation.
Elle cherche à faire reconnaître, par la société et les autorités sanitaires et administratives, le phénomène de stigmatisation et tente de promouvoir les actions de communication, voire des réformes législatives susceptibles de transformer les attitudes sociales envers l’obésité.
(Propositions reprises par le sociologue Jean-Pierre Poulain (Jean-Pierre Poulain, Rossana Proença, Sandrine Jeanneau et Laurence Tibère. "T’as vu comme t’es gros? Faire face à la stigmatisation sociale des obèses", p 11 et 12)

La lutte contre la stigmatisation peut être envisagée sous 2 angles :
— Assistance et accompagnement des sujets obèses en vue de les aider à mieux supporter la stigmatisation et d’y faire face.
— Actions auprès des acteurs sociaux dans le but de leur faire prendre conscience des mécanismes de la stigmatisation et d’en limiter les effets.

Les actions peuvent se situer au niveau de :
— Communication/publicité:
via les orientations de santé publique.
— Ecole/enseignants
/ surtout professeurs de gymnastique. L'exercice physique pourrait constitue un levier d’intégration des enfants obèses et pourrait contribuer à leur valorisation, plutôt qu'à leur dévalorisation.
— Milieu médical:
il y a, de ce côté là, sans doute beaucoup à faire…
— Grand public:
on pourrait par exemple envisager d’intervenir dans le processus social qui organise, légitime et propage les représentations qui sous-tendent la stigmatisation. Pourquoi pas des campagnes de communication de masse, des actions de soutien aux organisations de défense des obèses, voire, comme vient de le décider l’Espagne, l’interdiction de la diffusion d’images de mannequins et de top models au look trop anorexique et dont l’IMC est inférieur à certaines valeurs?


"Un gros espère toujours un peu malgré ses innombrables échecs. Le regard de l’autre lui demande d’espérer. Un regard lourd à porter, beaucoup plus lourd que notre poids."
Anne Zamberlan (co-fondatrice d’Allegro Fortissimo)





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A Propos

Je voudrais montrer que le monde est beau à tous ceux qui sont dépressifs, déçus, isolés.

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