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Le journal de Charlus

17/3/2006 - La tentation Soljenitsyne

Lorsque j’ai décidé de tenir ce journal, je m’étais promis de tenir compte de l’actualité, mais l’actualité n’est pas intéressante parce que la réalité n’a pas comme mission d’être intéressante. La réalité est la réalité est la réalité est… Je parodie bien sûr Gertrude Stein mais sa formule a le double avantage d’être forte et transposable à la majorité du vocabulaire d’une langue, ce qui en fait une des plus génératives que je connaisse…

L’actualité est déprimante. Cette affirmation n’est pas originale et c’est cette absence d’originalité qui en fait la force : nous sommes si nombreux à l’affirmer que cette affirmation ne peut être que la traduction d’un sentiment général. Pourquoi des manifestations étudiantes sont-elles déprimantes ? Parce que se répétant à intervalles proches et réguliers, avec les mêmes conséquences, leur nécessité ne fait que traduire que la société où nous vivons est incapable de se construire dans un dialogue permanent, seule condition pour qu’une société s’adapte dans l’harmonie. Il y a une telle incompréhension, une telle absence de recherche de compréhension chez les uns et les autres que rien ne semble pouvoir bouger. Je ne renvoie pas les protagonistes dos à dos : certains gouvernent, d’autres sont gouvernés et les responsabilités sont claires. Je dis simplement que tant que chacun se campe sur ces positions respectives rien ne peut avancer. Pour moi, gouverner c’est comprendre et écouter ; être gouverné, alors, devient accepter d’échanger… Nous en sommes loin. Il s’agit bien plutôt, dans la plupart des cas de montrer ses muscles — d’exhiber ses couilles, la formule vaut aussi hélas pour les femmes qui gouvernent d’autant que, de plus en plus les « femmes d’action » veulent, sur ce terrain particulier montrer qu’elles sont des hommes comme les autres alors qu’il serait peut-être plus intéressant de démontrer le reste : les hommes sont des femmes comme les autres ; adopter la position du plus faible pour construire un modus vivendi…

Il me semble — mais j’aimerais tant me tromper — que le monde (disons la civilisation mondiale même si la formule est théâtrale) n’évolue pas. Bien sûr, le progrès technologique est incontestable, bien sûr l’espérance de vie augmente et nous nous éloignons peu à peu des assujettissements primaire de l’animalité, mais l’entendement (l’entente, l’écoute, la compréhension…) humain est toujours aussi pauvre et rare : tout pour soi — ou pour son groupe, ce qui revient collectivement au même— et le moins possible pour les autres. Cela va de l’eau au paradis en passant par tout le reste.

Que de banalités n’est-ce pas ? Et c’est bien ce qui m’inquiète et m’a interdit de parler plus souvent de l’actualité : l’immobilisme général conduit à ne proférer que des banalités ou alors à se contenter de seulement rapporter ce qui est. L’écrit est une fuite : il permet de construire une réalité en partie rationnelle et de faire comme si cette rationalité recouvrait en partie le réel. La tentation Soljenitsyne…
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21/2/2006 - Petits rituels

Ma vie repose en grande partie sur de petits rituels, des séquences de gestes que je parcours sans en rien changer de façon à ne pas être perturbé dans mon quotidien, de ne pas avoir à remettre en cause ce sur quoi mon existence tient en équilibre.

Ces rituels me sont indispensables et toute perturbation dans l’un d’entre eux me déstabilise de façon plus ou moins durable. Je n’en donnerai ici que quelques exemples en détaillant les étpaes qui les constituent : le matin, je m’éveille — généralement très tôt et dès que j’ai l’œil ouvert je suis totalement lucide —

1.je prends mes lunettes sur ma table de nuit
2.je prends ma montre sur ma table de nuit
3.je prends le livre que j’ai posé par terre
4.je cherche à tâtons la lampe de poche posée à côté du livre
5.j’éclaire mon réveil pour vérifier l’heure (généralement j’en ai une bonne intuition)
6.je me lève

Si je me trompe dans l’ordre de l’un quelconque de ces micro-événements, j’ai aussitôt l’impression que quelque chose ne va pas, je m’arrête, je suis obligé de réfléchir à ce quelque chose qui ne va pas et je m’inquiète : comment ai-je pu me tromper, pourquoi me suis-je trompé ? Cette rupture dans la séquence qui peut paraître dérisoire m’interdit de laisser passer ma vie ordinaire sans avoir à y réfléchir… Or je préfère, et de loin, occuper ma pensée à autre chose qu’à la couleur d’une brosse à dents. Imaginez que, à chaque fois que vous devez ouvrir une porte, vous êtes obligé de vous demander « comment s’ouvre cette porte ? », chaque fois que vous mettez des chaussures « comment se mettent ces chaussures ? ». Ce serait une horreur totale : ainsi ces rituels me permettent de vivre.

Ce qui est un peu plus ennuyeux c’est que certains d’entre eux s’enchâssent au sein de certains autres. Par exemple, le petit déjeuner comporte une suite d’événements dont la plupart constituent eux-mêmes de petits rituels :

1.Je fais couler de l’eau pour l’avoir à une certaine température
2.Je mets la nappe sur la table
3.Je mets l’eau dans la théière
4.Je prépare le plateau pour le déjeunes
5.Je porte le plateau sur la table
6.Je vais rechercher la théière

Les événements 2, 3, 4 et 5 sont eux-mêmes constitués de petits rituels que je ne détaillerai pas ici. Mais si une erreur se glisse dans l’un d’entre eux, c’est le processus d’ensemble qui est compromis et que je dois réfléchir alors que, lorsque tout se passe bien, l’ensemble s’accomplit sans que j’y pense. Liberté et contrainte : ma liberté vient de ces contraintes qui rythment mes jours et engagent mon entourage mes proches y voyant ce qu’ils appellent des manies alors que ce refus du changement, de l’adaptation à des contextes multiples m’est une grande source de liberté.
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Journal de Charlus, lié à l'ensemble de l'HyperFiction "La Disparition du Général Proust"

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