3/1/2009 - Se retirer du monde
Après une vie bien remplie, riche de péripéties diverses, je me suis retiré du monde et beaucoup de mes amis — le comte Duclos, la marquise de Saint-Point, Oriane Proust, Claudette Balpe, Ganançay, Albertine Mollet… mais je ne peux ici les nommer tous et toutes, tant ils sont nombreux — voudraient m’arracher à ma solitude et troubler ma tranquillité. Pourquoi ? Pourquoi ne peuvent-ils comprendre que je suis absolument décidé à vivre dans ma campagne ? Je n’y suis que depuis un an et il leur semble que ce soit une éternité, ma persévérance les étonne. Comment pouvez-vous, disent-ils, après avoir été si longtemps entraîné par le torrent du monde politique, y renoncer tout à fait ? Mais je ne le regrette pas, au contraire, je sens la plupart du temps que ce retrait m’est nécessaire et je suis moins surpris de leurs sentiments qu’ils ne le sont des miens. A leur âge, avec tous les droits qu’ils ont de plaire dans leur monde, il serait bien difficile que rester dans leur société leur soit devenu odieux.
En ce qui me concerne, je regarde comme une bénédiction de m’en être éloigné avant d’être devenu importun. Je n’ai pas tout à fait cinquante ans mais j’ai épuisé tous les bonheurs que leur perpétuels mouvement laisse croire inépuisables. J’ai trop usé de la politique, trop usé de l’amour, trop usé des intrigues sociales pour y trouver encore quelque saveur. Toutes les passions aveugles et tumultueuses sont mortes en moi. J’y ai perdu quelques plaisirs mais je suis aussi exempté de toutes les souffrances et tous les ennuis qui les accompagnent et qui sont bien plus nombreux. Cette tranquillité, ou si vous voulez, cette espèce d’indifférence au monde et à ses enjeux est un dédommagement bien avantageux et, peut-être, l’unique bonheur qui soit à la portée de l’homme.
Qu’ils ne me croient pas privé de tout plaisir, j’en éprouve sans cesse un plus sensible et plus pur que le charme de l’amitié que certains d’entre eux continuent à me témoigner, c’est l’équanimité de mon esprit, l’équilibre parfait que permet la vie à la campagne entre la plénitude d’être dans une nature stable aux rythmes immémoriaux et les mouvements d’une pensée autrefois si sujette à l’angoissante question de l’adaptation incessante à des événements souvent imprévisibles et chaotiques. Je n’ai plus à penser à demain, plus à agir pour un futur dont la construction échappe sans cesse car, ici, chaque jour qui vient est inscrit dans celui qui précède. Parce qu’il est d’une régularité absolue, le monde dans lequel désormais je vis laisse l’esprit s’épanouir dans toute sa plénitude et toutes ses saveurs. Aujourd’hui, enfin, dans ma relative solitude, je vis pleinement.
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11/9/2008 - Des salons
Je peux parler du brie, du taleggio, du maroilles, du gorgonzola, du country cheese ou de l’époisses avec assez de connaissances et de convictions pour que mon interlocuteur croie que le sujet m’intéresse. Je peux aussi parler de Venise, de littérature, de religion ou d’économie… Je crois que je peux arriver à parler à peu près de n’importe quoi et quand un thème me dépasse, je peux faire semblant d’écouter avec assez de conviction pour que celui qui m’entretient juge que je suis un convive agréable. Pourtant je hais ces conversations de salon où, pour établir ou maintenir le contact, il est de norme de participer faute d’apparaître comme associable. Je sais faire. lorsque c’est nécessaire (utile à une cause qui me paraît supérieure), je sais paraître comme un membre charmant, intelligent, peut-être même vif, si ce n’est parfois un petit peu ironique de la communauté… Il est même arrivé d'essayer de tenir une conversation avec une baronesse allemande ne parlant pas français et ne connaissant que quelques rudiments d'anglais. Mais le fond de ma nature n’est pas celui-là car je ne me plais et ne me supporte que dans la solitude, dans le commerce de moi à moi… J’ai tant fréquenté les salons, les cocktails, les soirées dites « mondaines » parce que l’on y rencontre du monde et, sous entendu d’importance, du « beau monde » que je m’en suis empli jusqu’à l’écœurement ; j’en connais toutes les règles, les non-dits, les sous-entendus, les nécessités pour chacun d’exister dans son apparence sociale, cette surface de miroir que chacun brandit pour être dans les yeux de l’autre, la vacuité de ces conversations, leur aspect mécanique, automatique, ritualisée où il s’agit de ne jamais émettre une opinion qui pourrait apparaître si originale qu’elle risquerait d’ébranler le fragile consensus du groupe. Surtout ne pas froisser. Se taire si c’est nécessaire, s’éloigner au besoin mais ne jamais risquer de heurter qui que ce soit en lui faisant remarquer que ce qu’il dit est stupide inepte, imbécile ou, pour le moins relève de la plus triviale des banalités.
Il faut que l’enjeu soit vraiment d’importance pour que, parfois, de plus en plus rarement, je me brime au point d’accepter de jouer ce jeu. Que m’importe en effet le contact avec les autres, pourquoi faudrait-il que j’éprouve le besoin de rester en société si c’est au prix du reniement, de la lâcheté intellectuelle, au moins de l’ennui le plus profond alors que, dans la solitude d’un bois, assis au bord d’un lac, écoutant de la musique chez moi ou dans ma voiture, j’éprouve des plaisirs immenses à me nourrir de sensations toujours neuves et toujours inouïes. Il n’est plus temps pour moi de perdre ainsi le temps qui me reste à vivre.
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A Propos
Journal de Charlus, lié à l'ensemble de l'HyperFiction "La Disparition du Général Proust"
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