21/11/2009 - Le tic tac de l'horloge
Le
tic tac de la grande horloge de l’Univers m’effraie, sa régularité, ses
répétitions : le soleil — ou la lune — qui apparaissent toujours au même
point de l’espace, la prévisibilité absolue de leurs horaires ainsi que celle
de la position des étoiles et de leurs configurations qui ne changent jamais…
Cette mécanique céleste, cette exactitude absolue des déplacements et des
emplacements qui font que chaque jour est un jour identique à celui qui précède
et le sera à celui qui va suivre et cela depuis la fin des temps, me
perturbent.
Je
me souviens enfant de l’effroi que, dans le silence presque total de mes nuits,
m’inspirait la régularité parfaite de battement du balancier du carillon que
j’entendais à travers la cloison mince de ma chambre. J’attendais, avec une
crainte immaîtrisée le moment où sonnerait le coup unique des quart d’heure de
chaque heure, puis les trois coups des demi heures, cycle clôt provisoirement
par la musique des cloches des heures annonçant à la fois la fin et, dans un
même son, le recommencement d'un nouveau cycle identique, inchangé, infini… Je
percevais dans ces éternels retours une interdiction totale d’une liberté dont
j’aurais pu, par moments, croire l’illusion possible. Mais non, le tic tac ne
se trouble jamais… Cette perfection n’était alors pour moi qu’une imperfection
despotique me privant de toute possibilité de liberté. Quoi que je fasse, quoi
que j’entreprenne, quoi que je rêve, le carillon, imperturbable, battrait, sur
le même ton, ses secondes uniformes : je devrais toujours me confronter à
la même machine.
Ainsi
nous ne sommes que cela, des incidents infimes dans l’immense mécanique de la
physique du monde, rien… même pas des grains de sable capables d’y introduire
un semblant d’imprévu, de fantaisie, d’imagination. Quoi que nous fassions,
quoi que nous pensions, quels que soient les incidents, les accidents et les
imprévisibilités qui nous affectent, l’horloge, imperturbable tourne sans nous,
sans se soucier de nous. Que nous soyons là — vivants —, ou que nous n’y soyons
pas — morts —, elle tourne sans nous sur ses axes inchangés, n’a aucune
sensation de notre présence ou de notre absence. Nous qui ne pouvons nous
empêcher de nous considérer comme importants, uniques même, nous voici à chaque
instant, face à nos nullités : nous sommes nuls et non advenus, des
erreurs, au mieux de minuscules productions imparfaites telles ces gouttes
d’huile que la mécanique trop huilée, sans en être le moins du monde affectée,
rejette de ses rouages.
S’il
est un dieu, c’est l’Univers et le big bang est sa mythologie, son récit
légendaire d’une origine possible car, en fait, en ce qui nous concerne, il n’a
ni temps ni lieu, il est, indéfiniment, temps et lieu, et dans cette
immuabilité parfaite, ce que nous croyons être notre originalité, notre imagination,
nos pensées, tout ce qui fait que nous croyons être quelque chose plutôt que
rien, n’a aucune place. Et même si nous croyons être, de fait, nous ne sommes
pas.
|
|
Commentaires (0) :: Poster un Commentaire! :: Lien Permanent
|
3/1/2009 - Se retirer du monde
Après une vie bien remplie, riche de péripéties diverses, je me suis retiré du monde et beaucoup de mes amis — le comte Duclos, la marquise de Saint-Point, Oriane Proust, Claudette Balpe, Ganançay, Albertine Mollet… mais je ne peux ici les nommer tous et toutes, tant ils sont nombreux — voudraient m’arracher à ma solitude et troubler ma tranquillité. Pourquoi ? Pourquoi ne peuvent-ils comprendre que je suis absolument décidé à vivre dans ma campagne ? Je n’y suis que depuis un an et il leur semble que ce soit une éternité, ma persévérance les étonne. Comment pouvez-vous, disent-ils, après avoir été si longtemps entraîné par le torrent du monde politique, y renoncer tout à fait ? Mais je ne le regrette pas, au contraire, je sens la plupart du temps que ce retrait m’est nécessaire et je suis moins surpris de leurs sentiments qu’ils ne le sont des miens. A leur âge, avec tous les droits qu’ils ont de plaire dans leur monde, il serait bien difficile que rester dans leur société leur soit devenu odieux.
En ce qui me concerne, je regarde comme une bénédiction de m’en être éloigné avant d’être devenu importun. Je n’ai pas tout à fait cinquante ans mais j’ai épuisé tous les bonheurs que leur perpétuels mouvement laisse croire inépuisables. J’ai trop usé de la politique, trop usé de l’amour, trop usé des intrigues sociales pour y trouver encore quelque saveur. Toutes les passions aveugles et tumultueuses sont mortes en moi. J’y ai perdu quelques plaisirs mais je suis aussi exempté de toutes les souffrances et tous les ennuis qui les accompagnent et qui sont bien plus nombreux. Cette tranquillité, ou si vous voulez, cette espèce d’indifférence au monde et à ses enjeux est un dédommagement bien avantageux et, peut-être, l’unique bonheur qui soit à la portée de l’homme.
Qu’ils ne me croient pas privé de tout plaisir, j’en éprouve sans cesse un plus sensible et plus pur que le charme de l’amitié que certains d’entre eux continuent à me témoigner, c’est l’équanimité de mon esprit, l’équilibre parfait que permet la vie à la campagne entre la plénitude d’être dans une nature stable aux rythmes immémoriaux et les mouvements d’une pensée autrefois si sujette à l’angoissante question de l’adaptation incessante à des événements souvent imprévisibles et chaotiques. Je n’ai plus à penser à demain, plus à agir pour un futur dont la construction échappe sans cesse car, ici, chaque jour qui vient est inscrit dans celui qui précède. Parce qu’il est d’une régularité absolue, le monde dans lequel désormais je vis laisse l’esprit s’épanouir dans toute sa plénitude et toutes ses saveurs. Aujourd’hui, enfin, dans ma relative solitude, je vis pleinement.
|
|
Commentaires (0) :: Poster un Commentaire! :: Lien Permanent
|
|
A Propos
Journal de Charlus, lié à l'ensemble de l'HyperFiction "La Disparition du Général Proust"
Amis
|