31/12/2005 - Savoir et certitudes
Je lis souvent des journaux… Il y a deux ou trois jours, Libération
a publié un de ses cahiers spéciaux imposés aux lecteurs sommé de payer
l’augmentation déguisée ou de se priver de son quotidien (passons… les
mœurs des entreprises m’échappent de plus en plus…), le supplément des
« écrivains commentant l’actualité ». Ces gens, quels qu’ils soient,
quels que soient leurs titres de gloire (la plupart d’entre eux me sont
totalement inconnus et je me demande bien par quels réseaux souterrains
d’amitiés ils sont choisis…) ont toujours quelque chose à dire, c’est
leur métier, quelque chose sur tout alors qu’aucun de nous ne maîtrise
l’interprétation de sa propre existence. Mon passé de médecin, mon
expérience de la vie sociale, le fait que pour des raisons diverses
j’ai été amené à me frotter à la politique, y compris dans des
circonstances difficiles, devraient m’accorder une parole en ces
domaines — il est vrai cependant que personne ne m’a jamais rien
demandé — mais pourtant je ne me sens jamais investi de ce droit.
J’éprouve toujours l’impression très forte que ma parole n’est en rien
supérieure à n’importe quelle autre et une méfiance instinctive envers
ces gens — que l’on rencontre si souvent dans n’importe quelle
conversation — qui savent tout sur tout et peuvent exprimer une opinion
péremptoire aussi bien sur la paysannerie bengali que sur le
gouvernement du Venezuela. Mes expériences de vie ne sont pas de cet
ordre : il me semble que tant de mes opinions les plus argumentées,
construites, réfléchies se sont trouvées démenties par les faits, que
toute affirmation n’ouvre que sur des incertitudes.
Peut-être suis-je pusillanime, peut-être suis-je de ces gens qui ne
savent pas se battre et ne prennent jamais le risque d’imposer leur
opinion — Napoléon, Hitler, Lénine, Staline, Mao Tsé Toung, etc. —
notre époque (mais il en a toujours été ainsi) est si riche de ces
certitudes qui mènent à des désastres que je ne peux que me retirer
dans mon Aventin. La tentation monastique, extrême, celle du stylite…
mais hélas, je ne crois en rien or seule une foi — quelle qu’elle soit
— peut rendre de telles vies acceptables.
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