3/3/2006 - Les mensonges des mots
Quel
mot employer ? Quel mot précis peut traduire ce que je ressens en ce
moment, par exemple la douleur qui perturbe mon coude gauche ? Mon
médecin parle de «tendinite» — lorsque j’insiste d’épicondylite ou,
selon les cas, d’épitrochléite — et lorsque je dis cela à un de mes
proches, je me rends bien compte à leurs attitude que ce terme médical
qui se veut précis est d’une imprécision absolue. Certains en effet se
comportent alors avec moi comme si j’étais infirme : «laisse-moi porter
ton sac… tu devrais arrêter de taper à la machine… ne va pas à la
piscine pendant quelques temps…». D’autres au contraire prennent cette
annonce avec une grande légèreté : «C’est trois fois rien, j’en ai eu
une à la jambe droite… il faut attendre, ça passera tout seul… j’ai
toujours une tendinite quelque part, c’est rien, absolument rien…»…
Je n’ignore pas, bien entendu, que toute douleur est psychologique,
donc individuelle, mais à quoi servent les mots si l’on ne peut
communiquer à autrui ce que chacun de nous ressent d’une façon
particulière ? J’aimerais trouver un mot qui désignerait une «
tendinite du coude gauche avec une douleur d’intensité 3 » et qui
pourtant n’aurait pas la sécheresse des termes techniques mais je
crains qu’il n’y ait pas de moyen terme… Cette imprécision des
mots est générale. Elle oblige l’homme qui veut communiquer à inventer
des stratégies de substitution — la poésie en est une ou, plus
généralement, la littérature — qui malheureusement ne peuvent avoir de
valeur universelle. Cette imprécision générale des mots, la nécessité
où je me trouve pour essayer, dans ce journal, qui est mon journal, de
ruser avec la communication, me rendent anxieux : comment être sûr de
me faire comprendre. Or, sans cette certitude, à quoi bon communiquer ?
Il y a quelques jours, je parlais ainsi de mes «petits rituels», depuis
ce terme me préoccupe : avez-vous compris que les actes dont je parlais
étaient «organisés d’une manière obligatoire et précise» ou «selon les
règles d’un livre qui doivent être observées à la lettre» ou
«obéissaient à des règles liturgiques précises» ou «selon une pratique
immuable liée à des coutumes», etc… Tout est différent; tout est
pareil; car il y a là plus que des nuances. L’image que vous pouvez
vous faire de moi en dépend totalement: être religieux dépossédé de ses
choix par des lois externes, individu-robot qui ne remet jamais en
cause ce qu’il a acquis dans sa culture, personnage obsessionnel et
méticuleux… Nommer c’est trahir, décrire c’est trahir… Mais comment
faire autrement si l’on ne veut pas que chacun d’entre nous soit une
île aux falaises sans failles ? Le seul fait d’essayer de dire
avec précision ce que nous ressentons, à tel ou tel moment précis, sur
tel ou tel fait, acte ou événement, nous confronte à l’impuissance des
mots : nous ne pouvons faire autrement que communiquer des mensonges,
mais ce sont ces mensonges qui sont notre vérité.
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