Ce
matin — mais pour quelle raison ?…— je regardais ma bibliothèque…
Plusieurs centaines de livres de toutes sortes : une bonne moitié de
romans, un bon tiers de poésie et le reste… essais, ouvrages techniques
sur des sujets variés de la philosophie à l’informatique en passant par
les sciences occultes… Quel fatras !… Et dire que j’ai lu tout ça. J’ai
lu tous ces ouvrages, certains même plusieurs fois et, pour la plupart,
je n’en ai plus aucun souvenir au point que si je prends en main au
hasard l’un ou l’autre, je ne sais plus la plupart du temps, si je l’ai
déjà lu. Heureusement j’ai la manie des notes, seul repère fiable :
tous mes ouvrages sont annotés, de la façon la plus variée. Je ne fais
pas comme Oriane qui tient à jour
un certain nombre de carnets
dans lesquels elle copie les passages qu’elle trouve remarquable et les
annote suivant un classement que je n’ai jamais bien compris et qui lui
est particulier. Non, je ne fais pas ça… J’écris sur les livres mêmes
comme si je ne pouvais supporter ce pouvoir qu’ils ont sur moi et que
j’avais besoin de me les approprier, en faire ma chose. En inscrivant
mes remarques — et beaucoup quelques années après deviennent
ésotériques —, je me place, en quelque sorte, à la hauteur de leurs
écrivains… Mais au fond cette prise en main n’est qu’une échappatoire
dérisoire qui ne change rien à la triste réalité des choses : j’ai
passé une part importante de ma vie à lire des livres dont je ne
conserve plus rien…
Je sais, vous allez me parler de culture,
d’imprégnation inconsciente, de richesse intellectuelle… Peut-être ?
Peut-être pas ? Vous allez me dire que mon métier de médecin, par
l’obligation où il me met de rester au niveau des choses, au ras du
réel, exigeait une forme de compensation et que, certainement,
l’imaginaire littéraire me permettait de résister à la trivialité
quotidienne de la maladie et de ses souffrances. A vrai dire je n’en
sais rien… je n’en suis même pas si sûr… N’aurait-il pas été tout aussi
important de me promener dans les bois, cultiver mon jardin, faire du
vélo, être amateur de roses ou de passereaux, pratiquer l’ébénisterie,
construire des maquettes ferroviaires ou découvrir la variété des corps
féminins ?
La vie présente tant de possibles et de
bifurcations, un choix s’impose ou s’installe pour des raisons
difficiles à cerner, souvent indépendantes de notre volonté : les
livres sont venus les premiers…
Mais le bilan est triste. Un
de mes amis poète, bien plus grand lecteur que moi encore, a calculé
que dans toute sa vie il n’avait pu lire qu’une petite trentaine de
milliers d’ouvrages (ce qui lui fait tout de même une moyenne
stupéfiante de 1,3 livre par jour) or il en est imprimé des millions.
Tout lecteur est un lecteur médiocre. On lit ce que l’époque permet
qu’on lise. On ne lit que ce qu’on peut lire et, jamais, ce ne sera
assez. La lecture est une source permanente d’insatisfaction. Conserver
des ouvrages — à moins que cela constitue une nécessité professionnelle
comme, pour moi, le Vidal, est une forme d’arrogance. Installant mes
livres, je montre à mon entourage le niveau de culture auquel je
prétends. Un livre n’existe pourtant que dans le temps de ma lecture :
je vais jeter la plupart de mes livres.