14/6/2006 - Lire ou relire
Lire, relire ? Mon rapport à la
littérature se définit dans cet entre-deux : lorsque je lis un ouvrage
que je n’ai jamais lu, j’éprouve toujours une impression ambiguë. Bien
sûr, comme tout le monde — du moins je le crois mais comment être sûr
en cette matière ?—, il y a — ou non…— le plaisir de la découverte
(suspens, plaisir de rencontrer une écriture lorsqu’il y en a
une, approche d’un rapport original au monde, stimulation imaginaire…),
ce que l’on désigne je crois par la découverte d’une voix originale ou,
plus simplement, l’oubli un instant du moi dans la rencontre de ce que
peut signifier être autre, la distraction… Lire pour ne pas mesurer le
temps qui passe…
Mais, du fond de cette lecture sourd, chaque fois, une insatisfaction
car je sais que je ne retiendrai rien de la plupart de ce que j’aurai
lu : cette lecture, ce temps passé à lire, cette rencontre
intellectuelle (car même dans les plus mauvais livres, il y a toujours
un moment, un passage, qui me retient suffisamment pour que, m’arrêtant
dans l’avancée de la lecture, je reste un temps comme suspendu à un
prolongement imaginaire qui se traduit le plus souvent, lorsque je
dispose d’un crayon ou d’un stylo, d’un trait tracé sous le passage ou,
plus souvent, d’une annotation dans la marge), tout cela, bon ou
mauvais, tout cela qui, à ce moment-là (car je sais bien par expérience
que ce que j’ai souligné tel jour me paraîtra tel autre sans
importance) lève un écho en moi ; tout cela, dans la grande majorité
des cas, disparaîtra de ma mémoire.
Je ne peux m’empêcher alors de me dire que ces temps sont morts, que
tout ce temps passé à lire aura été jeté comme un déchet quelconque,
broyé par la grande broyeuse du temps, que j’aurais mieux fait de faire
autre chose. J’éprouve ainsi souvent la tentation de la relecture :
vérifier si, en effet, tout cela est perdu ou si, de façon
inconsciente, se sont en moi gravées des traces. Je prends un livre de
ma bibliothèque, commence à le lire… Le plus souvent je n’y reconnais
rien : je ne l’ai jamais lu. Et n’était l’évidence des annotations, des
diverses formes de marques que, Petit Poucet, j’ai jeté çà et là, je
jurerais faire une première lecture.
Rares, infiniment rares, sont les ouvrages qui, dès les premières
lignes me semblent familiers. Rares, infiniment, mes annotations qui me
paraissent pertinentes : tout ce temps s’est perdu. Accro au livre, je
me promets alors d’arrêter de lire. Sans succès jusqu’alors…
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