1/7/2006 - La célébrité
Je
suis célèbre — du moins c’est ce que m’affirment, la mine gourmande et
parfois un peu jalouse — quelques uns de mes amis revenant de tel ou
tel pays du monde ou participant à telle ou telle rencontre. Bien que
j’ai quelques difficultés pour appliquer ce qualificatif à moi-même, je
dois reconnaître qu’il y a du vrai dans ces remarques: j’ai publié un
certain nombre d’ouvrages dont certains ont eu des prix littéraires —
et le succès public qui va avec —, de nombreux universitaires ont écrit
sur «mon œuvre», des étudiants ont rédigé à mon sujet des mémoires de
recherche et des thèses, on parle de moi dans de multiples conférences
de par le monde, je suis passé plusieurs fois à la télévision, de
nombreux journaux et magazines m’ont interviewé, ont parlé de moi ou de
«mes travaux», j’ai été membre de plusieurs jurys importants dans la
vie culturelle, invité par des musées, des théâtres, des universités,
des festivals dans divers points de ce globe dont j’ai fait plusieurs
fois le tour, des dizaines de milliers de pages parlent de moi sur
Internet sans compter celles-ci ou je le fais moi-même… je suis dans le
Who’s who, des essais me
citent, des écrivains font référence à mon travail, me prennent comme
personnages de leurs écrits ou parlent de moi de façons diverses. Bref
j’occupe sur le territoire de la médiatisation une petite parcelle.
J’aurais pu être beaucoup plus célèbre encore, comme le disait un ami
écrivain connu sur le ton de l’incompréhension: «il pourrait être le
pape dans son domaine…».
En effet, j’aurais pu, si je l’avais voulu, être intégré à la vie
mondaine dont diverses coteries m’ont souvent invité, faire partie des
cercles politiques pour lesquels j’ai travaillé un temps, être dans
divers comités de rédaction, être franc maçon comme on me l’a proposé,
diriger une institution ou une autre… atteindre cette dimension de la
vraie célébrité qui fait que tout journaliste pour quelque sujet que ce
soit, pense immédiatement à vous. Je ne l’ai jamais désiré.
Tout cela est en effet toujours resté en-deçà de mon désir et si, pour
des raisons financières, parce qu’il fallait bien donner à ma famille
un confort minimal, j’ai de temps en temps cédé aux chants de l’une ou
l’autre de ces sirènes, jamais je n’ai trouvé en moi l’appétit, la
force, de faire ce que j’étais conscient qu’il fallait faire pour
passer au cran au-dessus. Il y a en moi un double qui voit toujours le
côté dérisoire des choses et m’interdit d’aller plus loin. Je suis un
être solitaire qui se débat comme il le peut dans sa question
existentielle: manger une feijoado dans une rue populaire grouillante
de Rio de Janeiro où je ne dois pas être pas observé mais observateur,
où je peux me laisser aller aux mille petits plaisirs de la vie — le
soleil dans le dos au printemps, les sonorités d’une langue étrangère,
les odeurs inconnues, les saveurs nouvelles, l’infini des visages…
Au-delà de ça, peu de choses comptent qui vaudraient que je perde une
seconde du présent de ma vie que, de toutes façons, je sais condmanée à
être trop brève.
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