Elle
avançait. Oui, envers et contre tout, elle avançait. Contre le vent qui
lui fouettait le visage et la poussait en arrière, contre le sable qui
s’infiltrait dans ses yeux, dans sa bouche, dans son nez. Contre la
chaleur oppressante qu’elle avait à subir depuis des jours et des
jours. Contre la boule de feu du soleil qui la brûlait. Contre sa peau
cuite et recuite, couverte de cloques. Contre la fatigue accumulée et
insupportable. Contre ses jambes meurtries qui la portaient à peine.
S’arrêter d’avancer signifiait mourir. Alors elle avançait.
Cela
faisait des jours et des nuits qu’elle marchait dans le désert, ne
s’arrêtant pour dormir que lorsqu’elle ne pouvait plus tenir debout.
Sans vivres, avec à peine quelques gouttes d’eau, s’arrêter trop
souvent et trop longtemps signifiait ne pas pouvoir arriver à son but.
Alors elle marchait, encore et toujours. Sans s’arrêter. Lentement, de
plus en plus lentement. Son dos voûté la faisait ressembler à une
ancêtre. Mais personne n’était là pour l’y comparer. Personne… Plus
personne.
Cela
faisait des jours et des nuits qu’elle n’avait pas vu la moindre
présence. A croire qu’elle était seule dans l’univers… Cette solitude
la faisait souffrir autant que le reste, que la douleur physique. Quand
arriverait-elle enfin ? Quand pourrait-elle manger à sa faim,
boire à sa soif, dormir tout son soûl, sentir l’eau couler sur son
corps et parler ? Parler à des humains… Ses lèvres craquelées lui
permettaient à peine d’ouvrir la bouche pour y verser une ou deux
gouttes d’eau. Alors parler… Encore moins.
Elle
ignorait si, une fois parvenue à son but, elle pourrait y survivre… Ou
si elle ferait comme ce messager grec de légendes qui avait couru entre
Marathon et Athènes et qui, une fois arrivé, s’était écroulé et était
mort d’épuisement.
A vrai dire, elle ignorait même si elle parviendrait à toucher à son but.
Mais
ces pensées, elle essayait de les éviter. Car si elle était découragée,
alors plus rien n’avait de valeur… Et elle pouvait aussi bien se
laisser tomber là et s’y laisser mourir. Se laisser recouvrir de sable
charrié par le vent… Sentir la vie la quitter peu à peu. Et la douleur
aussi.
Ce
serait sans doute un soulagement. Mais elle ne voulait pas s’y
résoudre. Elle s’était fixé un but. Elle y arriverait. Elle était
toujours parvenue à ses fins quand ses motivations étaient
insignifiantes. Aujourd’hui qu’il en allait de sa vie, elle y
arriverait aussi.
Elle y arriverait.
Elle
se cramponnait à ces mots, les psalmodiant dans son esprit. Elle y
arriverait. Elle toucherait au but. Elle atteindrait Corsten. Parce
qu’elle l’avait décidé. Parce qu’elle ne voulait pas mourir.
Quand
elle pensait à la vie qui la quittait, elle frissonnait. Pas de froid…
Comment pourrait-elle avoir froid sous ce soleil d’enfer ? Elle
tiendrait. Parce qu’elle l’avait décidé.
Sans
s’arrêter de marcher, elle fouilla sous ses amples vêtements sombres et
en tira la gourde. En l’agitant, elle n’entendait même plus l’eau y
clapoter… C’était fini. Elle dévissa néanmoins le bouchon et versa,
avec un léger soulagement, les quelques gouttes qui y restaient dans
son gosier sec. Plus rien… Elle referma la gourde et la lança au loin.
L’objet s’enfonça dans une dune, sans qu’elle se retourne pour la voir.
Pas une seule fois de ce long trajet elle n’avait regardé en arrière.
Toujours droit devant. Se dire qu’il ne restait plus beaucoup de
chemin… Que derrière cette dune il y avait la mer… Et puis elle
gravissait la dune et toujours rien. Le sable… Encore et toujours. Elle
était tentée de se laisser tomber à genoux et de laisser les larmes
brûlantes couler sur son visage endolori et se mêler au sable…
Mais
elle savait qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Plus beaucoup de
chemin à parcourir. Non, plus beaucoup… Mais toujours trop. Tant pis,
elle y arriverait. Elle tiendrait ! Oui, elle tiendrait… La pensée
du calme qui l’attendait là-bas la rassénérait. Elle ne voulait pas
mourir ici, seule… et oubliée…
Cela
ne se passerait pas ainsi. Son exploit resterait gravé dans les
mémoires… Même si la nouvelle qu’elle avait à annoncer était loin
d’être réjouissante.
La
boule rouge du soleil baissant sur l’horizon l’éblouissait. Elle
regardait néanmoins toujours droit devant, droit devant. Dans le soleil
qui la forçait à fermer les yeux. Elle continuait à avancer droit
devant, yeux fermés. Ses jambes avançaient automatiquement. Elle
n’avait même plus à réfléchir. C’était la première fois qu’elle
marchait ainsi depuis le début de son voyage. Yeux fermés… Sans
l’étendue de sable autour d’elle, devant elle, derrière elle pour lui
dire qu’elle ne sortirait jamais de cet océan de sécheresse. C’était
tellement soulageant, de marcher ainsi… Alors elle avançait. Concentrée
sur le mouvement automatique de ses jambes, pour oublier la douleur et
la fatigue qui l’habitaient. Elle pensait aussi à Corsten, le village
qui l’attendait là-bas. Le sourire joyeux des femmes, le rire des
enfants. Le bon accueil qu’ils lui réserveraient. Et elle ne put
s’empêcher d’imaginer ces sourires s’effacer, ces rires s’éteindre
alors qu’elle leur ferait part de son message… Un message de guerre et
de mort, comme tout ce qu’était devenu le monde. Pourquoi tout
s’était-il déroulé ainsi ? Etait-ce donc inévitable ?
Sans doute.
La
couleur rouge qui envahissait son esprit, avec le soleil en face
d’elle, s’estompait peu à peu. Elle rouvrit les yeux, le soleil avait
disparu sur la mer de sable. Le ciel prenait une belle teinte violacée,
comme tous les soirs. Elle devait avouer que durant sa longue marche,
elle avait vu de splendides paysages, gardé dans son esprit des images
que peu de gens connaissaient. Ce périple l’avait sans doute endurcie,
autant physiquement que mentalement. Elle développait petit à petit une
grande résistance à la douleur et aux privations… Et à la solitude
aussi, à la souffrance mentale. De plus, elle garderait de cette
traversée solitaire de magnifiques souvenirs… Oui, quelque part, elle
avait bien fait d’accepter cette mission qui la renvoyait à son village
natal.
Elle
repensa au jour où elle l’avait quitté. Cela n’avait rien à voir avec
le retour… Oh non, vraiment rien. La 4x4 jusqu’à l’aéroport de Kweny,
puis l’avion au-dessus du désert. Elle ne se souvenait même plus des
images… Cela faisait tout de même bien une vingtaine d’années… Elle
avait tout oublié.
Et
elle n’était plus retournée là-bas depuis. Tous ceux qu’elle
connaissait y étaient morts… Elle faisait partie des rares réfugiés qui
avaient survécu à la bombe. Tout avait été détruit. Et elle avait
appris que tout avait été reconstruit, que les rescapés étaient revenus…
Sauf
elle. Elle n’avait là-bas plus de famille, plus de souvenirs. Plus
rien. Elle était restée au loin. Et aujourd’hui, elle reviendrait, tel
un oiseau de mauvaise augure… Ils la maudiraient, sans doute. Quoique…
Les habitants de Corsten étaient loin d’être stupide. Elle avait
accepté cette mission. Supporté des jours et des nuits de marche pour
retourner là-bas. La proximité constante de la mort. Mais… Elle avait
de mauvaises nouvelles. Mais ce n’était pas sa faute… Pas sa faute à
elle. La faute à pas de chance, comme qui dirait. La faute à ce monde
détruit, la faute aux humains maléfiques. Elle était dégoûtée de tout
cela. Elle l’avait découvert, petit à petit. Si elle était restée à
Corsten, s’il n’y avait pas eu cet attentat, elle aurait sans doute
toujours vécu dans une bulle de paix et de bonheur. Sans rien savoir de
ce qui les attendait, de cette lente déchéance du monde. Cette
déchéance qui avait asséché les océans, détruit les villages et ranci
le cœur des hommes… Eux qui n’étaient déjà pas gâtés à ce niveau…
Elle
prit une grande inspiration. Ressasser de telles pensées ne l’aiderait
à rien. Elle devait continuer à avancer, sans se préoccuper du reste.
Le ciel s’obscurcissait peu à peu avec la nuit tombante. Le froid
allait arriver. Elle le sentait déjà s’infiltrer dans ses os. Elle
dénoua de sa taille la veste de lanké qui y était accrochée et
l’enfila. Une chaleur bienfaisante parcourut son corps. A chaque fois
qu’elle mettait ce vêtement, elle avait l’impression de sentir un corps
chaud contre le sien. Le bien que cela lui procurait était inimaginable
tant qu’on ne l’avait pas connu. Elle devait avouer que ce tissu était
l’une des rares inventions modernes qu’elle trouvât réellement utiles…
Mais là, elle l’était.
La
nuit tombait et, peu à peu, des étoiles s’illuminaient dans le ciel.
Elle y jeta un regard. Après tant et tant d’années d’explorations et de
recherches, on n’avait toujours pas pu dire s’il y avait de la vie
là-haut ou non. Et puis les savants s’étaient détournés des étoiles, se
consacrant uniquement à leur œuvre de mort. Et on ne le savait toujours
pas… Elle qui s’était toujours interrogée sur des points métaphysiques
comme celui-là. Si encore ils avaient cherché ce qu’il y avait après la
mort. Mais non, même pas : juste comment la donner. C’était tout
de suite beaucoup moins intéressant. Du moins à ses yeux.
Encore
et toujours, elle avançait. Ses jambes tremblantes ne la portaient plus
qu’à peine. Elle sentait qu’elle allait s’écrouler… Elle tenait de
moins en moins chaque jour. Heureusement qu’elle n’en avait plus pour
longtemps. Son instinct ne l’avait pas trompé. Ses jambes plièrent sous
elle et elle s’écroula à genoux puis le visage dans le sable… Elle eut
à peine le temps de se tourner avant de sombrer dans le sommeil.
Lorsqu’elle
rouvrit les yeux, le ciel commençait à pâlir. Elle se releva à
grand-peine et, sans avoir ne serait-ce qu’une goutte d’eau pour
humidifier son gosier asséché, elle reprit sa marche. Lentement. De
plus en plus voûtée. Elle économisait ses forces, comme elle avait
appris à le faire au cours de ces longues journées. Elle marcha et
marcha encore. Les lueurs de l’aube grisaient le jour et le sable.
Lorsqu’une bouffée de vent lui approcha un léger bruit, et une odeur
reconnaissable entre mille. L’odeur des embruns… Cela faisait si
longtemps…
Elle
accéléra le pas autant que ses maigres forces le lui permettaient. Elle
gravit encore et encore des monticules de sable alors que le ressac se
faisait plus fort dans ses oreilles.
Et
là, enfin… Elle le vit. Là, devant elle. L’océan. Le soleil commençait
à se lever, elle en sentait la brûlure dans son dos. Elle tenta un
sourire mais ses lèvres crevassées le lui refusèrent. Elle arracha sa
veste en lanké, se débarrassa des diverses étoffes qui recouvraient son
corps et tenta de se mettre à courir. Elle n’y parvint point mais cela
ne l’empêcha pas de se laisser rouler dans le sable. Jusqu’à ce qu’elle
sente l’eau tiède sur son corps, sur sa peau sèche. Depuis tant et tant
de jours. De l’eau. Elle s’enfonça dans l’eau, s’y plongea, y batifola
tel le dauphin. Cette eau lui procurait un tel soulagement, même si
elle ne pouvait la boire.
Une
fois qu’elle se fut rafraîchie tout son soûl, elle étendit l’un de ses
voiles sur le sable et s’y allongea pour y sécher. Elle était toujours
aussi épuisée, mais déjà plus fraîche… Et elle savait qu’elle touchait
au but. Elle en était si près. Elle se laissa aller puis, une fois
sèche, se drapa à nouveau dans les tissus. Elle accrocha à sa taille la
veste en lanké et prit ses chaussures à la main. Elle se dirigea vers
la mer et commença à marcher, les pieds dans l’eau, vers le nord.
Tellement soulagée. Elle n’avait plus que quelques kilomètres à
parcourir. Elle voyait déjà au loin les bâtiments de Corsten.
Elle
s’approchait peu à peu… Puis fronça les sourcils à la vue du nuage de
fumée qui s’élevait au-dessus du village. Elle accéléra le pas autant
qu’elle pouvait. Et finit par arriver à l’entrée du bourg.
Pour
découvrir un spectacle de désolation. Corsten n’était plus que ruines
et murs encore chauds de l’incendie qui l’avait dévasté. Alors qu’elle
s’avançait dans les rues, le sol était jonché de cadavres déformés et
carbonisés…
L’horreur…
Elle avait parcouru tout ce chemin pour rien. Pour tomber sur le
village de son enfance ravagé et détruit. Saccagé. Son cœur aussi en
était saccagé…
Elle se laissa tomber à genoux et pleura.