Le léger bruit d’une goutte d’eau qui tombait résonnait dans
l’obscurité, à intervalles réguliers. Sursautant dans mon sommeil,
j’ouvris les yeux. Au début, je n’y voyais rien. Normal puisqu’il
faisait noir. Puis mes yeux s’habituèrent à la faible lumière du
croissant de lune, qui tombait d’un soupirail, et éclairait la pièce
nue.
J’avalai
ma salive avec bruit. J’ignorais complètement où j’étais. Le robinet
gouttait toujours. Je me levai. Auparavant, j’étais à même le sol. Je
pris appui sur mes mains qui m’élançaient. Au toucher, je m’aperçus
qu’elles étaient constellées de cicatrices mal refermées. Je sentais
autour de mon corps les pans d’un tissu drapé et collé à ma peau par la
saleté. Mes cheveux balayaient mon visage.
J’avais
l’impression d’avoir été dans cette pièce depuis des mois. Et pourtant,
ce n’était pas possible. Quoique, après tout… Je réalisai soudain que
je ne me souvenais de rien avant mon réveil. Rien de rien. Ni qui
j’étais, ni où j’étais, ni ce que je faisais là.
Une
douleur dans mon dos me plia en deux. Haletant, je tentai de reprendre
ma respiration tout en me redressant, le dos contre le mur. Le son
continuait. Je tentai de le suivre. Le faible éclairage ne me
permettait pas de juger si j’étais libre de sortir ou non. Je décidai
donc d’essayer de le faire… Je dérapai, ayant posé mon pied nu dans une
substance gluante, et ne parvins à retenir une grimace de dégoût. Je
passai légèrement les doigts sur mon corps. Mes os saillaient presque,
comme si j’avais subi des années de privation. Ma peau était couverte
de cicatrices et d’égratignures. Il n’y avait pas une parcelle de mon
corps qui ne me fasse souffrir.
Que s’était-il passé ?
Mon
crâne commença à m’élancer. Je le serrai dans mes mains. Je chassai de
mes yeux des mèches de cheveux, gluantes de crasse. Que faisais-je donc
dans cet endroit ? Je frissonnai. Ma peau s’hérissait de chair de
poule. Je plaquai les mains contre le mur, dont suintait une humidité
glauque. Je pris conscience seulement à cet instant de l’odeur de moisi
qui baignait la pièce. Elle était suffisamment faible pour que je ne
l’aie pas remarquée auparavant.
L’atmosphère
était effroyablement humide. Je commençai à avoir froid. Je défis le
tissu qui m’habillait et je m’occupais à m’envelopper dedans quand je
sentis sur mon épaule un contact peu ragoûtant. Je fis un bond, lâchant
le vêtement, et me retournai. Je poussai un hurlement d’épouvante. A
hauteur de mes yeux se balançait une main… Une main sans bras, une main
morte et putréfiée. Je me laissai tomber à genoux et serrai l’étoffe
autour de moi. Je la nouai tant bien que mal. Je ne voulais pas rester
un instant de plus dans ce lieu… Je tremblais encore de cette macabre
surprise et, très lentement, me redressai. Avant de me rendre compte
que l’eau ne gouttait plus.
J’entendis,
par contre, un trottinement. J’eus une moue dégoûtée. Des rats… Il ne
manquait plus que ça. Ne manquaient plus que des serpents et des
mygales pour me combler. Encore, ce n’était rien par rapport au membre
qui m’avait sauté au visage. Où avais-je donc atterri ?
L’ambiance
qui régnait dans ce lieu inconnu me rendait complètement paranoïaque.
Je sursautais au moindre bruit, et Dieu sait qu’il y en avait. Ou
plutôt Diable sait… Un tel endroit ne pouvait appartenir qu’à Satan. Et
moi, qui ne croyais ni à Dieu ni à Diable, je me retrouvais avec de
pareilles pensées. Mais j’avais trop peur pour me trouver stupide. Oui,
j’avouais que j’avais effroyablement peur. Mais qui n’aurait pas
ressenti la même chose, à ma place ?
Je
continuais à avancer, sans savoir où j’allais, maintenant que je
n’avais plus le moindre bruit pour me guider. Je sentis soudain une
présence dans mon dos… Un frôlement contre mon bras. Je retins un
nouveau cri, me retournai. Rien… Sauf peut-être une forme floue. Non…
J’avais dû halluciner. Il ne pouvait rien y avoir. Je pris une grande
inspiration et continuai à avancer, comme en apnée. Une lumière bleutée
s’alluma soudain face à moi. S’éteignit. Se ralluma. Se mit à
clignoter, hypnotisante. J’avançai encore vers elle, la fixant. Lorsque
mon pied ne tâta plus que le vide. Je sautai brusquement en arrière
avant de me pencher au-dessus du trou au fond duquel me souriait,
grimaçant, un crâne planté au bout d’une des piques acérées qui
hérissaient le fond du gouffre… Une chose était sûre, il n’y avait pas
d’issue par là.
Je
fis volte-face, lentement. Je tremblais de tous mes membres. Je savais
de moins en moins si j’allais m’en sortir. Je continuai à avancer. Il
s’en était fallu de peu pour que je ne tombe et ne me fasse lacérer.
Dorénavant, je vérifiais vraiment où je mettais les pieds… Je voyais de
moins en moins où j’allais. Tout se faisait au toucher dorénavant, si
je voulais rester en vie. J’avais la désagréable impression d’être la
victime d’un jeu macabre… Un brusque élancement dans l’épaule me fit y
porter la main, qui se couvrit rapidement d’un liquide épais et chaud.
Je saignais ! Mais pourquoi ? Etais-je la proie d’un sorcier
vaudou ou de quelque autre magicien aux noirs desseins ?
Dans
ma tête commença à résonner une petite musique macabre, aigrelette et
exaspérante. J’ignorais si c’était quelque chose que me rappelait
l’endroit, tout ce que je savais c’était qu’elle ne faisait qu’ajouter
à mon stress déjà grand. Cela ne m’aurait pas autrement surpris de voir
un vampire se jeter sur moi et planter ses dents dans mon cou. Dans un
lieu si lugubre, plus rien ne m’étonnait… Mais malgré tout, malgré la
terreur qui m’habitait, malgré les douleurs qui parcouraient mon corps,
je continuais à avancer. Je ne réfléchissais même plus à ce que je
faisais là, je n’avais plus qu’une seule obsession : sauver ma
peau… Et la tâche ne s’avérait pas tellement aisée.
Ma
toge de fortune tombait en lambeaux, comme je m’aperçus soudain.
Etrange, jusqu’à maintenant, elle avait tenu. J’y portai les doigts que
je retirai aussitôt avec dégoût : ce toucher ne m’avait que trop
rappelé celui de la chair en décomposition… D’un geste fébrile, je me
débarrassai du vêtement. Je me retrouvai donc en sous-vêtements.
J’ignorais ce qui se passait, mais de toutes mes plaies se mit à couler
du sang. J’avais renoncé à trouver une explication rationnelle aux
événements. Tout ce que je savais, c’était que je perdais du sang. Peu
rassurant, je devais l’avouer… Le sang m’obscurcissait même la vue. Du
bras, je m’essuyai les yeux. Rien à faire.
Brusquement,
le sol s’enfonça sous mes pieds. Enfin, pas exactement. Mais je me
sentais descendre. J’entendis un cliquètement au-dessus de ma tête.
J’ignorais totalement ce qu’il y avait autour de moi. J’étais
maintenant dans l’obscurité la plus totale. Je m’assis par terre et
pris mes genoux entre mes bras. Je posai mon front sur mes genoux avant
de sentir le désagréable contact du sang chaud. Je m’étendis. Je
n’avais plus froid, maintenant. A vrai dire, j’avais même plutôt
l’impression d’être dans une fournaise. Voulaient-ils donc me faire
cuire ?! Je n’étais pas un poulet après tout ! Décidant de ne
pas me laisser faire ainsi, je me relevai. Mes jambes tremblantes me
portèrent jusqu’à ce que je sente comme un mur. Je longeai cette paroi
et je sentis sous mes doigts une charnière. Je tâtonnai et finis par
trouver la poignée. Etait-il possible que j’eus une chance de
sortir ? J’eus un faible sourire et ouvris la porte. Non, elle
n’était pas verrouillée. Sous mes pieds se profilait un escalier que je
commençai à gravir. Un colimaçon. Je ne voyais pas la lumière du jour.
Au bout d’une dizaine de marches, j’entendis la porte se fermer
derrière moi… Et se verrouiller. Donc, je ne pouvais plus que monter,
au moins le choix était simple. Je continuai donc mon ascension, de
plus en plus lentement. Ma respiration se faisait difficile et ma
bouche était sèche. Enfin, je heurtai quelque chose. Et pourtant,
aucune porte ne semblait permettre la sortie… Je tâtai la paroi. Je
finis enfin par trouver une aspérité dans laquelle j’enfonçai
furieusement les ongles. Un déclic et le mur glissa. J’entrai dans la
pièce. L’issue que je venais de franchir se referma à son tour. Je
levai les yeux : du plafond tombait une étrange lueur verdâtre. Je
plissai les yeux pour mieux y voir dans la pénombre ambiante. J’arrivai
enfin à apercevoir une trappe. Mais comment l’atteindre ?
La
réponse s’imposa à moi alors que du sol suintait un liquide. J’ignorais
de quoi il s’agissait, je savais juste que ce serait l’engin de mon
salut. Je me laisserais porter jusqu’à l’ouverture et sortirais par
là-bas. Alors que je fondais des plans, je m’aperçus que cette
substance visqueuse ne me permettrait qu’avec difficultés de m’en
extirper… Non, mes craintes étaient infondées. C’était tout de même
assez liquide pour me permettre de sortir. Le niveau montait
rapidement. Je me retrouvai avec de l’eau jusqu’au cou, enfin, si l’on
pouvait appeler cela de l’eau. Je sentis mes pieds se décoller du sol.
Ca y était, la trappe était à ma portée. Je la poussai, avec une
certaine difficulté, et m’accrochai à ses bords. En effet, un léger
courant menaçait de m’en écarter. Je finis par réussir à me hisser
dehors à la force des bras. Je claquai la trappe pour que le liquide ne
puisse me suivre. Précaution inutile… La pression était trop forte. La
trappe se rouvrit bruyamment et la substance, qui s’écoulait de plus en
plus vite, commença d’envahir cette nouvelle pièce. J’allais finir par
me noyer ! En effet, j’avais déjà de l’eau jusqu’aux hanches. Le
courant, de plus en plus fort, me déséquilibra. Je tentai néanmoins de
rester debout. Sinon, cela signifiait la mort. Le liquide saumâtre
était maintenant presque au plafond. Je remplis mes poumons d’air et
ouvris les yeux dans le flot verdâtre. Un mur glissa soudain, laissant
apparaître une grille aux barreaux largement espacés… mais pas assez
pour me laisser passer à travers. Le liquide continuait à remplir la
pièce. Le courant se faisait de plus en plus fort et de mon côté
apparut une autre grille. Je m’y cramponnai, pour éviter de me faire
jeter sur l’autre. Mes efforts étaient pourtant inconséquents face à la
force du torrent… Mes bras, proches de la dislocation, relâchèrent leur
étreinte. Le liquide me précipita donc sur l’autre côté. La dernière
chose que je fus capable de ressentir fut une atroce et fulgurante
douleur dans la nuque. J’eus une dernière pensée. Je n’avais pas réussi
à survivre à ce jeu macabre… J’ouvris inconsciemment la bouche et la
mort se précipita dans mes poumons.
[Inspiration : Sopor Aeternus - Cinema Strange.
Image : "Signature", montage à partir d'images trouvées sur DeviantART, faite sur fond de Sopor Aeternus.]