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[Vagabondage mental]

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[Sarah sait qu'il existe, sous les cerisiers blancs, l'espoir d'un rêve égoïste de vivre seulement...]

Doriane se précipita sur la porte de l'immeuble. Appuya sur le bouton de la sonnette. Une fois, puis plusieurs. Pas de réponse, bien sûr. Pourquoi n'ouvrait-elle pas ? Par pitié, mais qu'elle ouvre !
Rien à faire. Elle appuya sur un autre bouton, au hasard. Une voix d'homme.
« Oui ?
- Ouvrez, je vous en supplie ! C'est urgent ! »
Un trémolo dans sa voix. Ce ton de panique. La porte émit ce léger bourdonnement qui voulait dire qu'elle était ouverte. Doriane la poussa, si fort que le verre se claqua contre le mur et manqua s'ébrécher. Elle courut jusqu'à l'ascenseur. L'appela. Bien sûr, il ne répondit pas. L'ascenseur est toujours occupé quand on en a le plus besoin. Elle se dirigea vers l'escalier, monta les trois étages quatre à quatre. Son c½ur battait à toute allure. Et ce n'était pas seulement la course... Elle tenta d'ouvrir la porte. Fermée à clé, bien sûr. Pas besoin de sonner... personne ne répondrait. Et s'il était déjà trop tard ? Si elle était arrivée trop tard ? Elle avait eu ce sentiment depuis qu'elle avait senti son portable vibrer, il y a quelques minutes...
« Doriane ? Je vais me tuer. Ne m'oublie pas. »
Elle avait raccroché... et Doriane avait couru jusqu'ici. Elle fouilla dans son sac, les mains tremblantes. En sortit le double des clés qu'elle possédait, l'inséra tant bien que mal dans la serrure. Elle tourna la clé, ouvrit la porte.
Une détonation.
Elle lâcha son sac qui s'écrasa au sol avec un bruit sourd et courut. Jusque dans la chambre.
Elle poussa un hurlement inarticulé. Ce n'était pas l'horreur du spectacle qu'elle venait de découvrir qui lui faisait pousser ce cri d'animal, ce cri de douleur. Un cri de détresse qui venait du fond de ses entrailles...
« Sarah ! Non ! »
Les larmes commencèrent à brûler ses joues alors qu'elle se jetait à genoux près du corps sans vie de son amie. Elle était étendue au sol. Un revolver dans la main droite. Sur sa tempe, un petit trou circulaire. Ses cheveux bruns étaient maculés de sang.
Elle saisit le cadavre. Le serra contre elle. Aveuglée par les larmes. Elle ne réfléchissait plus, ne pouvait plus réfléchir. Celle qui était pour elle plus que tout. Plus qu'une amie, plus qu'une s½ur. Elle avait l'impression d'avoir perdu son âme. Elle embrassa les lèvres blanches, promena sa bouche sur le sang encore brûlant. Plus rien n'existait ici. Plus rien qu'elle, le corps... et sa douleur. Elle fut tentée de décrocher la main crispée de la crosse du revolver et de l'appliquer contre sa tempe, elle aussi... Mais non. Elle ne pouvait pas faire cela. Elle n'en avait pas le courage. Sarah, elle, avait eu le courage. Le courage de quoi ? De l'abandonner ? En cet instant, elle la haïssait. Ce qui ne l'empêchait pas de la serrer contre elle en gémissant doucement... Elle ne pourrait plus vivre maintenant.

Installé dans son confortable fauteuil de velours vert épinard, Henri Maveau lisait le journal lorsque la sonnerie de l'interphone le tira de sa rêverie. Il se leva pour répondre. Il n'attendait personne, pourtant.
« Oui ?
- Ouvrez, je vous en supplie ! C'est urgent ! »
Il ne connaissait pas la jeune fille à qui appartenait la voix. Mais, en effet, cela avait l'air pour le moins urgent, s'il en croyait le tremblement dans sa voix. Sans poser de questions, il ouvrit et reprit sa lecture.
Et pourtant, il n'allait pas pouvoir rester tranquille. Quelques minutes plus tard, il entendit le violent claquement d'une porte et un bruit fort. Qui ressemblait à une explosion... ou une détonation. Suivie de près d'un hurlement, un véritable hurlement de damné qui se terminait dans un sanglot... Apparemment, tout ce tintamarre venait de l'étage en-dessous de lui. Il se devait d'aller voir.
Il se releva, ôta ses charentaises pour passer des chaussures plus convenable. Il prenait son temps, mais ce n'était plus de son âge de se dépêcher. Il descendit les escaliers sans trop se presser. Il avait bien vu, c'était à cet étage : une porte était grande ouverte. Il entra dans l'appartement et entendit des pleurs étouffés. Il suivit le bruit et le spectacle qui lui faisait face le laissa un instant sans voix. Deux jeunes filles étaient allongées dans une mare de sang. L'une d'elles pleurait... Et l'autre... Il n'était pas nécessaire de l'observer très longtemps pour ne constater qu'elle ne respirait plus.
Il recouvra rapidement ses moyens et saisit le poignet de la vivante.
« Mademoiselle... Venez avec moi. »
Elle obéit sans broncher. Elle devait être trop abattue par le chagrin pour réfléchir. Il l'aida à se relever, et sortit de la pièce sans la lâcher. Il referma la porte sur cette lugubre scène et remonta chez lui.
« Vous devriez vous doucher... Vous êtes pleine de sang. Je peux vous prêter des vêtements de ma fille. »
Elle était partie il y a longtemps... Mais il avait encore quelques choses, et la fille était à peu près de la même corpulence. Elle le suivit alors qu'il lui montrait la salle de bain. Il passa dans le salon, pour appeler la police, les prévenir qu'un suicide avait eu lieu au 116, rue Auguste Jouvet. Il ne faisait aucun doute que c'était un suicide... Il alla dans la chambre d'amis, l'ancienne chambre de sa fille, et fouilla dans le placard, pour en sortir un jean et un pull qui iraient sans doute à la jeune fille. Il repensait toujours à la scène qu'il avait vu. Le cri qu'elle avait poussé n'était pas un cri d'horreur mais de douleur. Elle avait dû réfléchir avant de renoncer à saisir le revolver... Ce n'était pas franchement joyeux...
Il toqua à la porte de la salle de bains.
« Je vous apporte des habits. »
Il entrouvrit la porte, passa un bras avec le linge qu'il posa sur la coiffeuse. Il avait tout de suite senti une certaine sympathie pour cette pauvre fille. Il se redirigea vers le salon et reprit sa lecture, attendant qu'elle ait fini.
Quelques minutes plus tard, il entendit la porte s'ouvrir. La fille passa timidement la tête dans l'encadrement de la porte du salon. Ses longs cheveux châtain étaient emmêlés. Elle avait les yeux rougis de larmes et du mascara laissait de longues traînées noires sur ses joues. Elle tenait à la main son sac, gonflé à bloc, elle y avait sans doute mis ses vêtements.
« Merci beaucoup... Je vous rapporterai les habits. »
Il eut un sourire triste.
« Inutile, plus personne n'en a besoin. Comment vous appelez-vous ? »
- Doriane.
- Eh bien, Doriane... Bonne chance.
- Merci... »
Elle sourit tristement et renifla. Elle disparut de son champ de vision. Il l'entendit s'éloigner et fermer la porte. Pauvre petite...

Posté le 14/1/2007 à 15:49 sur Creations

[I burn your ribbons, I burn your clothes, as the wind whispers into my ears...]

Je range lentement dans ma poche la boîte d'allumettes que je tenais à la main. Je suis debout. Je reste, fascinée, devant mon oeuvre.
Cet incendie qui se découpe sur le sombre ciel de la nuit.
Une nuit parfaite. Nuit sans lune, et même si la lune avait été présente, son unique oeil aurait été voilé par les lourds nuages d'orage. Ma silhouette entièrement vêtue de noir est masquée par l'obscurité.
Personne ne me verra.
Je contemple le feu. Pourquoi ai-je fait ça ? Je n'en sais rien. Si on me demandait de me justifier, je n'y arriverais pas. J'ai fait cela pour la beauté du geste. Je sais que le bâtiment était rempli. Que des personnes périront sans doute à cause de mon geste. Mais le vague remords que j'éprouve ne suffit pas à effacer la satisfaction que j'éprouve devant ce spectacle sublime, ses langues aux couleurs chaudes léchant le ciel nocturne.
Suis-je folle ? Egoïste ? Je l'ignore, et ne veux pas le savoir. Ceux qui trouveront la mort, je ne les connaissais ni d'Adam ni d'Eve. Je ne nourrissais aucune rancune particulière envers eux. Et penser cela me soulage presque. Ils devraient être reconnaissants envers moi de les libérer de leur prison de chair.
Un éclair éclate soudain. Coup de tonnerre. Pas une goutte de pluie, cependant. C'est l'été. Orage sec. Le Ciel est avec moi et encourage mon oeuvre. Il cherche même à la renforcer. Je vois au loin un arbre sec s'embraser soudain.
Mes mains sont imprégnées de l'odeur de l'essence que j'ai déversée tout à l'heure autour de la bâtisse. Tout est vide, tout dort. Ils seront bientôt réveillés. Je me demande s'ils se réveilleront tous. Y en aura-t-il qui ne se rendront même pas compte qu'ils sont en train de mourir ? De brûler vifs ?
Immolés par le feu. Quel honneur je leur fais là. N'est-ce pas une manière sublime de mourir ? Comme les sorcières. Les gens qu'on craignait. Cela prouvait que d'une certaine manière, ils étaient importants. Suffisamment importants pour qu'on se préoccupe d'eux.
Je ne les connaissais pas, mais je leur rends là un fier service.
Je m'approche peu à peu du bâtiment. Si quelqu'un regardait à cet instant par la fenêtre, il distinguerait vaguement ma silhouette dans la lueur des flammes. Vaguement seulement. Il fait encore trop sombre.
Un nouvel éclair. Je distingue un visage, collé à une vitre. L'enfant me regarde avec effroi. Je lui souris. A la fois maternellement et cruellement. Je me réjouis de sa mort, de leur mort. Pas de la manière dont un assassin se réjouirait de la mort de son ennemi qu'il vient de tuer de ses mains. De la manière d'un bienfaiteur qui est fier de ce qu'il vient d'accomplir pour son protégé.
L'incendie me fascine. M'attire. J'avance encore de quelques pas. Si je dois être prise, je n'hésiterai pas à sauter dans les flammes. Plutôt mourir que d'être arrêtée. Oui, j'ai commis un crime. Oui, je suis une criminelle. Non, je n'ai pas d'alibi. Rien que ma propre folie. Cette pensée s'infiltre dans mon esprit, s'impose, finit par me harceler. Je suis folle. Et je le sais. Et je ne m'en préoccupe guère.
Je suis folle, animée d'une folie sauvage et meurtrière. Mais je suis en paix avec moi-même. Et pour moi, c'est le principal. Ma propre conscience, même si elle n'est pas forcément très nette pour le commun des mortels, est le plus important pour moi. Je ne veux pas mourir torturée de l'intérieur.
Si je dois mourir, ça sera maintenant. Par le feu. Une image traverse mon esprit. Une femme se tordant de douleur sur un bûcher. Une sorcière. Moi dans une vie antérieure, peut-être. Par le feu je suis déjà morte, par le feu je mourrai encore. Par le feu qui me fascine, qui sera l'instrument de ma grandeur et de ma décadence.
Je divague. Je divague totalement. Je veux mettre fin à tout cela. A ces pensées anormales. Il faut que je m'en tire. Pourquoi mourir si tôt ? Je suis jeune. J'ai la vie devant moi. J'ai fait cela, j'ignore si je le regretterai. Mais je refuse de regretter mon acte.
Je commence lentement à me reprendre. Je recule. Je me fonds à nouveau dans l'ombre. La fillette qui me regardait a disparu. Que lui est-il arrivé ? Je suis du côté opposé à la façade. J'ignore ce qui se passe. J'ignore combien de personnes ont pu s'en tirer.
Je reviens à la réalité, petit à petit. Mes pensées trop envahissantes m'avaient coupé du monde et étouffaient les bruits qui m'entouraient. La sirène d'alarme, stridente, me vrille brusquement les tympans. Les pompiers doivent être prévenus depuis longtemps. Il ne faut pas qu'on me voie.
Je recule encore dans l'obscurité, qui se comporte avec moi comme un ami prévoyant, un abri sûr. Je contemple une dernière fois le résultat de mon acte, les flammes dévorant la maison, partant à l'assaut du ciel.
Je me retourne et je m'enfuis en courant au travers des taillis.

Posté le 14/1/2007 à 15:46 sur Creations



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