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LE BLOG DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE

• 6/4/2006 - 1954 Pierre Mendès-France chef du gouvernement



1954
Pierre Mendès-France chef du gouvernement

(1)
par Françoise Giroud
L'Express du 15/10/1992
«Irremplaçable Mendès!»
 

entretien réalisé par Sylvie Pierre-Brossolette et Sylvaine Pasquier

Voilà dix ans déjà... Le 18 octobre 1982, disparaissait Pierre Mendès France, l'un des plus grands hommes d'Etat de ce siècle. Un anniversaire salué par Le Citoyen Mendès France (éd. Seuil), quinze témoignages présentés par Jean Daniel et Jean Lacouture  tirés d'un film qui sera diffusé par France 2 le 21 octobre, à 22 h 15. Françoise Giroud, que l'on retrouvera ce soir-là, lui fut proche pendant trente ans. Aux commandes de L'Express, qui assura la popularité de «PMF», elle a mesuré l'envergure de cette personnalité d'exception. Mais aussi le paradoxe de son rapport au pouvoir. Mendès n'exerça l'autorité de l'Etat qu'un temps très bref. En 1944-1945, il est ministre, quelques mois, mais de Gaulle écarte sa politique économique, la jugeant trop austère. Pendant 232 jours, en 1954-1955, il gouverne enfin. A marche forcée: il liquide une guerre perdue, l'Indochine, entame, en Tunisie, la décolonisation de l'Afrique du Nord, amortit l'échec de la Communauté européenne de défense. Les premiers troubles éclatent en Algérie. Et l'Assemblée organise sa chute. Hormis un intermède, en 1956, il se tiendra désormais en marge, prenant peu à peu la dimension d'un mythe. Par sa rigueur, il réconciliait morale et politique. Il avait ce courage du «parler vrai» qui ne laisse pas le citoyen indifférent. Mendès disait: «Gouverner, c'est choisir.» Il nous manque.

L'Express: Comment expliquez-vous que Pierre Mendès France soit devenu une telle référence, malgré la brièveté de son passage au pouvoir?
Françoise Giroud: Il était différent. Il croyait qu'il faut dire la vérité au peuple et il l'a dite. Il n'essayait pas de séduire l'opinion, mais de la mettre en face des réalités. Quand il prenait des engagements, il les tenait, et, surtout, chacun se sentait sûr qu'il les respecterait. Voilà peut-être ce qui nous reste de lui. L'image d'un homme qui tient parole. En définitive, il a incarné la vertu, au sens romain du terme, la vertu républicaine. De temps en temps, il y a de quoi se sentir nostalgique...

Quand l'avez-vous rencontré pour la première fois?
A la fin du mois de décembre 1951. On était en pleine guerre d'lndochine. Un matin, Jean-Jacques Servan-Schreiber me téléphone: «Mendès intervient cet après-midi à l'Assemblée. Il faut absolument que vous l'entendiez.» Je n'avais, à l'époque, qu'une très vague idée du personnage, alors député de l'Eure. Nous nous sommes retrouvés dans cette enceinte, où les gouvernements se faisaient et se défaisaient à grande allure: le pays vivait sous la dictature du Parlement.


«Mendès admirait le de Gaulle de 40, mais s'opposait à celui de 58. On ne revient pas au pouvoir à la pointe des baïonnettes»

Que s'est-il passé?
Vers 18 heures, Mendès, pâle, concentré, monte à la tribune. Il va argumenter pendant deux heures dans un silence total. Il n'y eut pas une interruption. C'était un spectacle extraordinaire. D'abord parce qu'il était un très grand orateur, mais d'un style un peu particulier, surtout au regard des critères du temps: il parlait sobrement, sans périodes lyriques, sans emphase. Il n'en avait pas besoin, tant sa voix était belle, nette, bien posée. Il disposait d'un atout que je n'ai rencontré chez personne d'autre. Quand il parlait, on le croyait. Cette crédibilité va bien au-delà du pouvoir de conviction. J'y vois plutôt l'effet d'une remarquable sincérité, au service d'une analyse qui frappait, à l'évidence, par sa justesse. Ce jour-là, la fin de son discours fut saluée par des applaudissements sur tous les bancs, selon la formule d'usage. Alors qu'il venait d'exécuter sans appel la politique gouvernementale en Indochine.

Cette séance fut donc pour vous une révélation?
J'étais fascinée. Là-dessus, nous sommes allés dîner tous les trois. Au Véfour, je me souviens. Jean-Jacques devait prendre un train pour Megève. Il nous a quittés très vite. J'étais angoissée à l'idée d'affronter ce tête-à-tête, consciente de mon insignifiance. Que dire à Mendès? Que faire pour qu'il me raconte quelque chose? Il était impressionnant.

Même dans un rapport privé?
Il y avait, d'abord, cette force, cette solidité, immédiatement perceptibles. Ensuite, il exerçait le type même de ce que j'appelle la séduction intellectuelle, dans sa façon de s'exprimer, d'aborder un sujet. J'ai passé une soirée merveilleuse. J'ai constaté par la suite qu'il était toujours attentif et bienveillant envers les femmes, parce qu'il n'était pas avec elles en position de rivalité. Il m'a donné, ce soir-là, mon premier cours d'économie. J'étais ravie, d'autant que je n'étais pas très calée en la matière.

Il était avocat de formation. Quand s'est-il intéressé à l'économie?
Très tôt: sa thèse de droit était consacrée à «La Politique financière du gouvernement Poincaré», qui avait opéré, à la fin des années 20, un rétablissement spectaculaire du franc. Il connaissait la doctrine de Keynes. dont il s'inspirait. Il avait, en 1944, représenté la France aux négociations de Bretton Woods. qui ont abouti, notamment, à la création du Fonds monétaire international - dont il sera l'un des premiers administrateurs, avant de siéger au Conseil économique et social des Nations unies. Ce parcours faisait ce lui quelqu'un d'assez exceptionnel dans la France des années 50. Rendez-vous compte que l'économie était alors une discipline complètement ignorée des Français, hommes politiques compris. Ni les grandes écoles ni l'Université n'en dispensaient la moindre notion. Donc, Mendès fut un précurseur. Très peu de gens en avaient conscience, sauf un petit groupe de fonctionnaires des Finances.   Quelle était l'attitude de la presse à son égard? Aucun journal ne le soutenait. Le lendemain de son intervention, en 1951, je me souviens d'avoir cherché un article, ou même une brève: il n'y avait pas dix lignes dans la presse. Bonne raison pour créer L'Express, qui a été fondé, en 1953, avec le projet explicite de mettre les idées de Mendès au pouvoir - et Mendès lui-même, mais c'était une autre paire de manches! Nous avons d'ailleurs publié un entretien avec lui, dans le premier numéro, intitulé «La France peut supporter la vérité».

Beau titre! Il lui ressemblait.
Les thèmes qu'il y développait sont éternels. Il est toujours aussi vrai qu'une politique d'investissements suppose que l'on règle le problème des charges improductives, et qu'un pays n'a pas une politique étrangère forte sans une économie saine.

Mendès avait-il bien accueilli cette initiative de soutien?
Ce n'est pas du tout le genre de choses dont il était susceptible d'avoir envie. Il se méfiait de tout et de tout le monde. Même de ses amis. Quand Jean-Jacques a décidé de créer L'Express, il est allé le voir: «Voulez-vous la direction du journal? Elle est à vous.» Mendès a répondu qu'il n'en était simplement pas question. Mais, enfin, il était assez heureux à cette idée. Après guerre, avoir un journal avec soi, c'était encore très important, plus qu'aujourd'hui. Il s'est engagé dans l'aventure. Il se ménageait avec nous plusieurs rencontres par semaine. Quand il est arrivé au pouvoir, en 1954, il est devenu, bien sûr, moins disponible. Il y a eu d'abord la négociation sur l'Indochine. qui l'a entièrement requis pendant un mois...

Ce délai, qu'il s'imposa pour parvenir à un accord avec le Vietminh, l'avait-il ou non formulé lui-même?
C'est un débat qui n'a jamais été vidé entre Mendès France et moi. Je maintiens, comme je l'ai écrit, que c'est Jean-Jacques Servan-Schreiber, un dimanche après-midi, qui lui en a suggéré l'idée. La tête sur le billot, je le soutiendrais...

Vous avez raconté la scène dans «Si je mens...».
Et Mendès a dit que je prenais beaucoup de risques avec le titre! Il a nié, en effet. Je me suis toujours demandée pourquoi. Il y avait des témoins.

Comment expliquez-vous qu'il ait échoué face à la Communauté européenne de défense?
L'épisode est assez troublant. Mendès s'est montré hésitant, indécis, a l'opposé de sa détermination ordinaire. Il n'est même pas parvenu à se forger une opinion. En un mot, la CED empoisonnait la vie politique française depuis trois ans. Jean Monnet. Robert Schuman et René Pleven avaient lancé cette initiative pour contenir le réarmement de l'Allemagne, en l'insérant dans un ensemble européen intégré. Le traité était signé par six pays - France, RFA, Italie, et les trois du Benelux - et l'on n'attendait plus que la ratification des Parlements français et italien. En réalité. l'avenir de la CED dépendait de la France, et aucun gouvernement, jusque-là, ne s'était hasardé à faire venir le projet devant le Parlement. Je suis persuadée que, si Mendès avait eu la conviction qu'il fallait faire la CED, il aurait emporté la décision. Mais, là, il n'avait pas de conviction.

Pourquoi?
Il eût aimé que la Grande-Bretagne en fasse partie, il n'y a aucun doute. On pouvait également redouter les réactions de I'URSS, qui combattait cette affaire avec énergie. Mais, surtout, deux de ses collaborateurs ont joué un rôle considérable. Georges Boris, son ami et chef de cabinet, était violemment anti-européen. Quant à son conseiller économique, Simon Nora, il était déchaîné.

Mendès a-t-il eu des regrets, après coup?
Je ne l'ai jamais su vraiment. Il avait dans son entourage Léone Georges-Picot. très européenne déjà, comme je l'étais. Nous avons pris notre courage à deux mains pour intervenir. En pure perte. Près de trente ans plus tard, au cours d'une conversation, la CED remonte à la surface. Mendès me lance, textuellement: «Vous auriez dû insister, Léone et vous...» Je suis restée perplexe, hésitant à faire la part du regret et de la taquinerie rétrospective...

Etait-il européen de conviction?
Non. Parlementaire, il a voté contre le Marché commun. Il n'était pas hostile à l'Europe, mais il n'était pas européen. A la différence de François Mitterrand et de Gaston Defferre. Mais ni l'un ni l'autre n'avaient son oreille. N'importe: Mendès n'était pas quelqu'un de... moderne.

Sur ce plan-là?
Pas seulement. Il appartenait, en fait, à un autre temps. Il pouvait avoir des idées modernes dans tel ou tel domaine, par exemple, en économie, mais c'était un homme de la IIIe République plutôt que de la IVe. Un homme de préau d'école, avec une vision souveraine de la France laïque et républicaine. Jean-Pierre Chevènement a beau faire, il n'est pas près de le remplacer. Et ce patriotisme! Rugueux, ombrageux. Une valeur qu'il plaçait avant toutes les autres.

Cela explique-t-il qu'une partie de la droite revendique Mendès tout autant que la gauche socialiste?
Sans doute. Il n'avait rien de l'homme de gauche modèle d'époque, égalitariste, partageux, lyrique et aveuglé, regardant l'armée ou la patrie comme de vieilles lunes. Au contraire. Voilà des sujets qu'il prenait extrêmement au sérieux.

Sur ce terrain il aurait pu s'entendre avec de Gaulle.
Ces deux solitaires se portaient une estime mutuelle. Mais autant Mendès admirait l'homme de 1940, autant il s'opposait à celui de 1958. Dans les mois qui précèdent, alors que la situation algérienne empirait, le Général polarisait les regards. Chacun évoquait la possibilité de son retour au pouvoir. Mendès envisageait cette éventualité - je ne dirais pas avec plaisir, ce qui serait excessif, mais sans répugnance. Et puis, il y a eu les circonstances que vous savez. On ne revient pas au pouvoir à la pointe des baïonnettes. Mendès est intraitable là-dessus, il n'admettra pas le chantage à l'insurrection et au coup d'Etat militaire. Tant que de Gaulle sera chef de l'Etat, il ira répétant: «Cela se terminera par Sedan!» Et, finalement, Sedan a eu lieu, sous une forme inattendue: ce fut Mai 68.

Pourquoi est-il opposé à l'élection du président au suffrage universel?
Parce qu'il prévoit les dérives futures de la Ve République? Il ne pouvait les ignorer. Mais, fondamentalement, le principe même lui faisait horreur. Le démocrate, le républicain qu'il était ne pouvait s'accommoder d'un système de monarchie élective. Je me souviens d'avoir déjeuné avec lui, juste après l'élection de De Gaulle. Quelqu'un lui a dit: «Le prochain président de la République, ce sera vous.» Cette phrase l'a mis en fureur!


«Mendès était vraiment irréductible. Arrive-t-on au pouvoir sur le cheval blanc de la vérité? La question reste ouverte»

N'en savait-il pas assez long sur l'antisémitisme français pour se dire que cette route lui était barrée?
Sans doute l'a-t-il pensé. Sûrement, même. Mais ce n'est pas ce qui motivait son attitude. Pour lui, la Ve République est marquée d'une illégitimité originelle. Comment aurait-il pu briguer une fonction qu'il dénonçait?

Que pensez-vous de ce refus constant de prendre les moyens d'accéder au pouvoir?
Je l'explique par un rapport à l'échec très particulier. Non pas qu'il ait eu ce qu'on appelle une «conduite d'échec», qu'il se soit enlisé, inconsciemment, dans une attitude de perdant. Je laisse à d'autres cette interprétation. Lorsqu'on l'observe bien, le comportement de Pierre Mendès France dit tout le contraire. Il veut passionnément réussir ce qu'il entreprend. Mais il supporte mal la perspective de l'échec. Elle suffit à mettre en péril toute son économie intérieure. Il brûle d'agir, mais redoute l'échec. Pour passer outre à cette crainte, il avait besoin qu'on le pousse, de l'extérieur, à s'engager. Moyennant quoi, si les choses tournaient mal, il pouvait, dans son for intérieur, imputer à autrui la responsabilité de l'échec. Il ne cherchait pas à se dédouaner publiquement, pas du tout. C'était vis-à-vis de lui-même. Un système d'autoprotection très particulier.

Comment vous en êtes-vous rendue compte?
A de nombreux actes de sa vie, quotidienne ou politique. Il avait le sentiment ardent, vibrant qu'il pouvait apporter quelque chose à la France. Ce n'était pas du tout une ambition vulgaire, bien au contraire. Gouverner, il le souhaitait par-dessus tout. En même temps, il ne cessait de faire ce qu'il fallait pour ne pas y parvenir. Lorsque Vincent Auriol le convoque à l'Elysée, en mai 1954, pour l'inviter à former un gouvernement, Mendès cherche à lui démontrer qu'il a fait le mauvais choix. Alors qu'il se sent l'homme de la situation, et attend qu'Auriol le lui dise. Derrière cette attitude se cachait un formidable orgueil.

Et son refus de tout compromis avec le PC, sans lequel une carrière politique, à gauche, était alors impossible?
Souvenez-vous de cette séance de juin 1954, à l'Assemblée, où se joue son investiture. Mendès France rejette les voix communistes avec la dernière détermination. Sans doute fallait-il le faire. Elles risquaient de retourner l'Assemblée contre lui. Mais il était vigoureusement hostile au communisme, par raison et par sentiment. A Londres, pendant la guerre, il avait vu un député communiste, Fernand Grenier, tomber amoureux de la femme d'un autre membre du Parti, qui l'aimait en retour. L'ordre de rupture était tombé d'en haut. Ni elle ni lui ne s'étaient rebellés. Pour Mendès, cette histoire était l'abomination de l'abomination. Que le Parti ait pu intervenir dans la vie privée de Fernand Grenier suffisait à condamner le communisme. Il n'avait pas tort.

Les rapports entre Pierre Mendès France et François Mitterrand ont-ils toujours été conflictuels?
D'emblée, il y a eu entre eux une rivalité. Mendès soupirait: «Quel orateur Quel orateur!» Inutile de lui suggérer qu'il avait lui-même un fabuleux talent. Il n'écoutait pas. Il cédait à l'agacement. Mitterrand était raisonnablement respectueux, mais pas davantage. Or Mendès avait tout de même l'habitude de certains égards. Les deux hommes ont toujours eu des relations pour le moins complexes. A l'époque où il était ministre de l'intérieur du gouvernement Mendès France, Mitterrand était un homme complètement opaque. Etablir avec lui des rapports personnels était une entreprise surhumaine. Il a beaucoup changé.

Pas au point de devenir limpide...
Vous n'imaginez pas le personnage des années 50. Il était entouré de méfiance. Les bruits les plus fantaisistes couraient sur son compte. Plusieurs fois, j'ai sommé un interlocuteur de me citer un fait précis sur lequel fonder ses allégations calomnieuses. Personne n'en était capable, mais la rumeur circulait, elle était contre lui.

Mendès a-t-il douté de sa loyauté, lorsqu'on l'accusa de fournir des informations au Parti communiste?
A l'occasion de l'«affaire des fuites», Mendès France s'est comporté en homme d'Etat, et non en ami. On lui dit que son ministre est un agent communiste. Son premier réflexe, c'est la méfiance. Il veut en savoir plus avant de lui en parler. Il attendra d'être au clair avec cette histoire, ce que Mitterrand ne lui a jamais pardonné. Lui aurait fait passer l'amitié au premier plan.

Appartiennent-ils à la même gauche?
Sans aucun doute: celle de la tradition démocratique, laïque et républicaine. Ce sont deux radicaux.

Mais François Mitterrand vient de la droite, catholique de surcroît...
En effet. A la différence de Mendès. qui fréquenta la franc-maçonnerie avant guerre. Je vous accorde qu'ils n'ont pas des racines identiques.

Comment interprétez-vous les larmes de Mendès France en 1981?
J'étais avec lui le soir du 10 mai. Il était bouleversé. Emu de toutes les manières. Emu par l'événement. Emu, bien sûr, parce qu'il était trop âgé pour y participer directement et pour accepter des responsabilités. Il savait qu'il ne pourrait plus les assumer. C'était en même temps la naissance d'un rêve réalisé - la gauche au pouvoir - la fin de sa jeunesse, mais il était sincèrement heureux.

Croyez-vous qu'il ait pardonné les moyens de la fin, par exemple, le Programme commun?
Il trouvait ce programme irresponsable, c'est évident. Il disait: «Maintenant, ça va tanguer.» Je me rappelerai toujours cette expression. Et le tangage, en effet, n'allait pas tarder. Mais ce qu'il a sans doute profondément regretté, c'est que François Mitterrand, devenu président, n'ait jamais manifesté le désir de le voir. Ils se sont rencontrés une seule fois, à l'occasion d'un déjeuner avec d'autres convives, où il a été question de la pluie et du beau temps. Mitterrand savait, bien sûr, que Mendès était contre chacune des mesures qu'il prenait à ce moment-là. Il savait aussi à qui il avait affaire. Marie-Claire Mendès France raconte une histoire qui éclaire bien le personnage: Mendès avait un vieux costume dont il refusait de se séparer. De guerre lasse, elle décide d'en faire cadeau. Un jour, Mendès réclame son costume. Marie-Claire avoue. Alors, il prend une paire de ciseaux, ouvre l'armoire de sa femme et taillade l'un de ses tailleurs. Commentaire: «On ne me met pas devant le fait accompli!»

On l'aurait cru plus pondéré...
Détrompez-vous. Il était vraiment irréductible, même sur des questions domestiques. Tellement têtu qu'on désespérait de le voir jamais changer d'avis. Alors, en politique! L'attitude de François Mitterrand a été aux antipodes de sa philosophie du pouvoir. Mais l'un y est parvenu, s'y est maintenu, et l'autre pas. Arrive-t-on au pouvoir sur le cheval blanc de la vérité? La question reste ouverte.

Est-ce un destin inachevé que celui de Mendès?
Plutôt un destin fauché. Mais, en 232 jours, il a laissé une trace profonde sur le siècle, alors que tant d'hommes de pouvoir venus après lui n'en laisseront aucune. C'est un destin extraordinaire.


(2)

Discours d’investiture de Pierre Mendès France
 

17 juin 1954 - Un an et seize jours après sa première tentative de 1953, le17 juin à 15H00, Pierre Mendès France monte à la tribune pour solliciter l’investiturede l’Assemblée nationale. Il fait une déclaration particulièrement brève, vingt minutes à peine, dans laquelle il présente son programme d’action.

La première partie de son discours porte sur le règlement du conflit indochinois .

Mesdames, messieurs, je me présente devant vous, investi par M.le Président de la République de la même mission qu’il y a un an, presque exactement.(…)

Depuis plusieurs années déjà, une paix de compromis, une paix négociée avec l’adversaire me semblait commandée par les faits, tandis qu’elle commandait, à son tour, la remise en ordre de nos finances, le redressement de notre économieet son expansion. Car cette guerre plaçait sur notre pays un insupportable fardeau.

Et voici qu’apparaît aujourd’hui une nouvelle et redoutable menace : si le conflitd’Indochine n’est pas réglé -et réglé très vite- c’est le risque de la guerre, de la guerre internationale et peut-être atomique, qu’il faut envisager.

C’est parce que je voulais une paix meilleure que je la voulais plus tôt, quand nous disposions de plus d’atouts. Mais maintenant encore, il y a des renoncements ou des abandons que la situation ne comporte pas. La France n’a pas à accepteret elle n’acceptera pas des conditions de règlements qui seraient incompatibles avec ses intérêts les plus vitaux. (Applaudissements sur certains bancs àgauche et à l’extrême droite). La France restera présente en Extrême-Orient.Ni nos alliés, ni nos adversaires ne doivent conserver le moindre doute surle sens de notre détermination.

Une négociation est engagée à Genève, en liaison avec nos alliés et avec lesEtats associés. Le gouvernement que je constituerai, si vous en décidez ainsi,la poursuivra, animé par une volonté constante de paix, mais également décidé,pour sauvegarder nos intérêts et parvenir à une conclusion honorable, à fairesentir le poids des atouts que la France possède toujours : l’implantation denos forces matérielles et morales dans des territoires étendus ; l’intérêt denos alliés et leur appui ; et enfin la valeur et l’héroïsme de nos soldats quisont l’élément essentiel sur lequel la France compte avant tout ; je le disbien haut en leur rendant un hommage solennel par l’évocation de la gloire douloureusede Diên Biên Phu et de tant de sacrifices consentis dans d’obscurs comme dans d’illustres combats. (Applaudissements à gauche, au centre, à droite et àl’extrême-droite ).

C’est pourquoi la sécurité du corps expéditionnaire ainsi que le maintien de sa force est un devoir impérieux auquel ni le gouvernement ni le parlement failliront.(…)

C’est pourquoi enfin celui qui est devant vous, et dont le sentiment sur leproblème de l’Indochine n’a pas varié, fait appel, pour le soutenir, à une majorité constituée par des hommes qui n’ont jamais directement ou indirectement épouséla cause de ceux qui nous combattent, d’hommes qui, en conséquence, peuvent revendiquer la confiance de nos soldats et négocier en toute indépendance avecl’adversaire. ( Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche et sur quelques bancs au centre, à droite et à l’extrême droite ).

J’ai étudié le dossier longuement et avec gravité. J’ai consulté les experts militaires et diplomatiques les plus qualifiés. Ma conviction en a été confirmée qu’un règlement pacifique du conflit est possible.

Il faut donc que le "cessez-le-feu" intervienne rapidement. Le gouvernementque je constituerai se fixera -et il fixera à nos adversaires- un délai de quatresemaines pour y parvenir. Nous sommes aujourd’hui le 17 juin. Je me présenterai devant vous le 20 juillet et je vous rendrai compte des résultats obtenus. Si aucune solution satisfaisante n’a pu aboutir à cette date, vous serez libérés du contrat qui nous aura liés et mon gouvernement remettra sa démission à M.le Président de la République. (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche et à l’extrême droite et sur quelques bancs à droite.) (…)
Sur le plan international, c’est en toute clarté que la France recherchera la paix.

Et je sollicite votre confiance, dans ce seul but, pour une mission sacrée quinous est dictée par le vœu ardent de la nation toute entière.

Une fois le problème indochinois réglé, Pierre Mendès Francese propose d’engager un plan de redressement économique et social .


(…) Le 20 juillet au plus tard, je vous soumettrai un programme cohérent de redressement et d’expansion destiné à assurer progressivement le relèvement des conditions de vie et l’indépendance économique du pays, le développement de notre agriculture par une politique coordonnée de la production et des débouchés,un effort accru et dynamique dans l’ordre du logement et des habitations à loyer modéré. (…)

Les propositions détaillées qui vous seront alors soumises constitueront la base d’un nouveau contrat en vertu duquel mon gouvernement disposera des pouvoirs nécessaires pour réaliser ses objectifs économiques dans le minimum de temps.

Les grandes lignes et les principes directeurs dont nous nous inspirerons, vous les connaissez d’ailleurs déjà ; je les ai décrits à cette tribune, voici un an. Qu’il me suffise de rappeler qu’une politique active de progrès économique et social est inséparable d’une politique de rigueur financière, comme le prouve l’exemple des pays d’Europe qui ont relevé au rythme le plus rapide le niveau de vie de leur peuple. C’est dans le respect de ce principe que seront appliqués les moyens de l’expansion, c’est-à-dire l’utilisation maximum, aux fins les plus productives, des ressources nationales, le plein emploi qui écarte des travailleurs la menace du chômage, qui leur assure la sécurité dans le présentet le mieux-être dans l’avenir, la large réforme fiscale dont le Parlement a déjà voté le principe et que le gouvernement pourrait être chargé de parachever par décrets.

Notre but est de refaire de la France une nation forte et prospère dont le progrèssoit une promesse de justice et de bonheur à sa jeunesse impatiente. (…)

Dans la suite de son discours, Pierre Mendès France annonceson intention de mettre fin aux divergences des Français en ce qui concerne la politique européenne de défense et de clarifier la positionde la France sur ce sujet .

 La paix en Indochine étant rétablie et les décisions essentiellespour le redressement de notre économie étant prises, la France devra se prononceravec clarté sur la politique qu’elle entend suivre à l’égard d’un problème capitalet longtemps différé : celui de l’Europe. Vis-à-vis de ses amis comme vis-à-visd’elle-même, la France ne peut plus prolonger une équivoque qui porte atteinteà l’alliance occidentale. ( Applaudissements sur certains bancs à gauche etsur quelques bancs au centre ).

Or, cette alliance à laquelle la France appartient en vertu d’une vocation découlantde la géographie et de l’histoire, il suffit qu’elle semble compromise pourque les pires dangers se profilent à l’horizon.
Pour lui conserver sa pleine efficacité, c’est notre devoir de la pratiquerdans un esprit de réalisme qui est aussi un esprit de loyauté. Notre règle serade ne jamais faire de promesses que nous ne sachions pouvoir tenir, mais detenir coûte que coûte celles que nous ferons.

La Communauté européenne de défense nous met en présence d’un des plus graves cas de conscience qui ait jamais troublé le pays. C’est un spectacle affligeant-et auquel nous ne pouvons pas nous résigner- de voir les Français profondément divisés sur une question aussi intimement liée à la sensibilité nationale. Maisn’est-il pas possible de poser avec objectivité un problème dont des facteurs affectifs obscurcissent trop souvent les données réelles? L’une de ces donnéesest la nécessité d’un réarmement occidental imposé par la situation internationale et qui a conduit à envisager -perspective cruelle pour tous les Français- les conditions de la participation de l’Allemagne à une organisation commune de défense.

Que la nation soit déchirée, dans un pareil moment, par la controverse passionnée qui s’est élevée sur les formes, les modalités et les institutions de cette communauté défensive, que, depuis des mois, notre pays retentisse d’une grande et douloureuse querelle et que cette querelle risque de se prolonger pendant des années encore, voilà ce à quoi un patriote ne peut consentir, voilà ce àquoi nous avons tous le devoir de mettre un terme, au nom de l’unité nationaleelle-même. ( Applaudissements sur certains bancs à gauche ).

Je m’adresse aux adversaires comme aux partisans de la Communauté européennede défense pour qu’ils renoncent aux intransigeances qui, en fin de compte,ne peuvent avoir d’autre effet que d’affaiblir durablement le moral du payset l’armature de sa défense.

Je ne peux pas croire que des hommes d’égale bonne foi entre lesquels existesur l’essentiel un accord assez large, ne puissent se rapprocher, se réconcilier, même s’il leur est demandé, de part et d’autre, des efforts qui leur paraissent, aujourd’hui encore, difficiles.

Le gouvernement que je voudrais constituer organisera cette confrontation nécessaire, ce rapprochement que veut le pays. Il mettra en présence des hommes, des patriotes de bonne volonté et il leur demandera, pendant le bref délai durant lequel notre action sera consacrée en priorité au règlement du conflit d’Indochine, de jeterles bases d’un accord qui sera aussitôt soumis au Parlement. Et si ces consultations devaient se révéler infructueuses, c’est le gouvernement lui-même qui prendrait ses responsabilités.

Il s’agit, je l’ai dit, de définir les conditions qui, tenant compte des aspirations et des scrupules du pays, nous permettent de créer le large assentiment national qui est indispensable à tout projet de défense européenne. 

De toute manière, l’Assemblée sera saisie, avant les vacances parlementaires, de propositions précises dans ce but. Nos alliés sauront ainsi, et dès maintenant, que, dans un délai rapproché, ils auront, de la part de la France, la réponse claire et constructive qu’ils sont,depuis longtemps, en droit d’attendre d’elle. (…)

Pierre Mendès France poursuit son discours en évoquant lasituation en Tunisie et au Maroc .

L’accomplissement des tâches qui viennent d’être énumérées doit aller de pair avec le rétablissement de la concorde et de la sécurité dans ces deux pays d’Afrique du Nord qu’endeuillent, en ce moment même, le fanatisme et le terrorisme. Le Maroc et la Tunisie auxquels la France a ouvert les voies du progrès économique,social et politique, ne doivent pas devenir, sur les flancs de nos départements algériens, des foyers d’insécurité et d’agitation ; cela, je ne l’admettrai jamais. Mais j’ajoute avec la même netteté que je ne tolérerai pas non plus d’hésitations ou de réticences dans la réalisation des promesses que nous avons faites à des populations qui ont eu foi en nous.

Nous leur avons promis de les mettre en état de gérer elles-mêmes leurs propresaffaires. Nous tiendrons promesse et nous sommes prêts dans cette perspective à reprendre des dialogues, malheureusement interrompus. Je suis sûr, en effet, qu’il est possible de concilier l’existence de structures communes au sein del’Union française avec l’exercice constamment perfectionné des institutions propres à chacun de ces deux pays. (…)

Après un court résumé sur son plan d’action par étapes, Pierre Mendès France expose ses conceptions sur les rapports qu’il entend entretenir avec l’Assemblée Nationale .

Il est entendu -encore une fois- que si, à l’une de ces étapes successives, je n’ai pas réussi à atteindre l’objectif fixé, mon gouvernement remettra sa démission à M. le Président de la République.

Aujourd’hui, je ne demande donc la confiance de l’Assemblée que pour un premier délai de quatre semaines qui seront consacrées à mon premier objectif : le "cessez-le-feu" indochinois.
Je vous demande une réponse claire.

Si elle est affirmative, elle implique que, durant une période qui sera brève, mais combien chargée pour le chef du gouvernement, l’Assemblée s’efforcera dene pas alourdir sa tâche et qu’elle renoncera volontairement, pendant ce court délai, à détourner son attention, qui sera concentrée sur ses responsabilités dans une négociation décisive.

Mesdames, messieurs, je vous offre un contrat. Chacun de vous pèsera en conscience les sacrifices que je lui demande, mais aussi les chances que je peux apporterau pays. Si vous estimez -après des débats au cours desquels je comprendrai vos scrupules- que je puis être utile, que je puis contribuer au rétablissement de la paix à laquelle tout le pays aspire, si vous croyez que mon programme est conforme à l’intérêt national, vous devrez m’accorder votre appui et, plusencore, m’aider dans l’accomplissement de ma tâche. Comment refuseriez-vous de contribuer activement à la réalisation d’objectifs que, par votre vote, vousauriez reconnus vitaux et urgents ?

Mais le gouvernement sera ce que seront ses membres. Je ferai appel, si vous me chargez de le constituer, à des hommes capables de servir, à des hommes decaractère, de volonté et de foi. Je le ferai sans aucune préoccupation de dosage. Je ne m’interdis même pas -tant est vif mon désir de constituer la plus large union nationale- de demander éventuellement leur concours à des députés qui,pour des raisons respectables, n’auraient pas cru pouvoir, en première instance, m’accorder leur suffrage. (Mouvements divers. Applaudissements sur certains bancs à gauche et sur quelques bancs au centre, à droite et à l’extrême droite ).

Il n’y aura pas de ces négociations interminables que nous avons connues ; je n’admettrai ni exigences ni veto. Le choix des ministres, en vertu de la constitution, appartient au président du Conseil investi, et à lui seul. Je ne suis pas disposé à transiger sur les droits que vous m’auriez donnés par votre vote d’investiture. (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche, à droite et à l’extrême droite et sur plusieurs bancs au centre )

Dans sa conclusion , il répond à ceux qui l’ont accusé de jouer les Cassandre:

Mesdames, messieurs, on m’a accusé parfois de pessimisme comme si je goûtais quelque sombre plaisir à prédire les catastrophes et à prêcherles pénitences. La sévérité de mes jugements ne reposait, en réalité, que sur un profond optimisme à l’égard des moyens de la France et des chances qui lui sont offertes. C’est parce que nous pouvons nous redresser en prenant appuisur les réalités que j’ai dénoncé les illusions. 

Les difficultés et les périls ont rendu aujourd’hui chacun plus conscient des efforts à fournir ; c’est pourquoi, plus encore qu’hier, je crois à la renaissance nationale, vigoureuse et rapide.
Elle exige avant tout le rétablissement de la paix.

J’ai pleinement le sentiment des responsabilités qui m’incomberont dans une négociation, sans aucun doute difficile et ingrate. Mais je serai soutenu par la conscience des grands intérêts dont vous m’aurez chargé. Et j’aurai aussi présents à l’esprit le sacrifice des combattants, la souffrance et l’angoisse des familles, le sort des prisonniers.
Pour l’homme qui est devant vous, ce sera un émouvant honneur d’avoir contribué à tirer le pays d’une ornière sanglante ; et, pour vous, représentants du peuple, ce sera le plus beau titre d’avoir rendu à la France l’inappréciable bienfaitde la paix. (Applaudissements à gauche, sur de nombreux bancs de l’extrême droite et sur divers bancs à droite ).

Après les explications de vote, le scrutin, qui intervient le 18 juin à 1H55, donne 419 voix contre 47 à la motion d’investiture présentée par Yvon Delbos. La majorité absolue requise pour l’investiture était de 314 voix .






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