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LE BLOG DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE

• 21/11/2006 - 1953 - La mort de Staline

5 mars 1953

LA MORT DE STALINE


 

Le 5 mars 1953, le Kremlin annonce la mort de Joseph Staline, malade depuis plusieurs jours. Désemparés, les Soviétiques perdent leur "Guide". L'Occident salue le vainqueur du nazisme. Il faudra plusieurs années pour que la terreur de masse et le Goulag soient connus de tous, plus longtemps encore pour qu'ils ne disparaissent totalement. A son apogée, Staline a régné sur un quart de la planète, de Varsovie à Pékin. Et, bien avant les multinationales, il a forgé la première entreprise "globalisée": le Komintern, instrument politique international entièrement à sa dévotion et à celle des intérêts de l'URSS.       

C'était il y a un demi-siècle, et presque rien ne semble subsister de ce continent disparu, l'univers stalinien, auquel Le Monde consacre un numéro spécial 50 ans plus tard.

Le 5 mars 1953, la radio soviétique annonce la mort de Staline. "Le Monde" a demandé à plusieurs témoins de cette journée extraordinaire de se souvenir. Aucun n'a oublié. Ils racontent les larmes, le désespoir, le soulagement parfois, mais surtout la peur.

MIKHAÏL KOURZANOV
Employé de bureau, il vit à moscou. En 1953, il avait 9 ans.

Nous vivions, quatre enfants et les parents, dans deux petites pièces d'un appartement communautaire dans le centre de Moscou. Ce jour-là, je me préparais à aller à l'école. Ma mère préparait à manger, quand soudain, du haut-parleur de la radio, a retenti la voix grave du présentateur : "Josef Vissarionovitch Staline nous a quittés..." Ma mère s'est figée et s'est aussitôt mise à verser des larmes. L'instant d'après, la voisine a fait irruption dans la pièce, les yeux gonflés, les cheveux défaits, le visage blême. Tous les adultes de l'appartement étaient réunis dans la cuisine. Il y avait des pleurs, des lamentations. J'entendais de temps en temps quelqu'un s'exclamer : "Que va-t-il nous arriver ?" Je ne comprenais pas ces larmes. Je pensais qu'on ne pleurait ainsi que des membres proches de la famille.

Les cours ont été annulés à l'école. Deux jours plus tard, avec un copain de la cour d'immeuble, on a essayé de se faufiler vers la Maison des syndicats, où était exposée la dépouille de Staline. Mais toutes les ruelles menant à la rue Gorki étaient bloquées par des camions. Des soldats et des policiers se tenaient en rangées, épaule contre épaule. Nous nous sommes glissés sous un camion mais, cinq minutes plus tard, la police nous a arrêtés et renvoyés la maison. Ma mère nous a grondés. J'ai compris plus tard ce qui aurait pu se produire, lorsque j'ai vu mon oncle qui revenait de la salle des Colonnes. Cet homme costaud est arrivé à la maison ravagé, comme battu, le manteau déchiré, sans son chapeau ni son écharpe... Le jour de l'enterrement de Staline, ma mère m'a emmené, avec mon jeune frère, sur la place Nikitskaia. Elle était pleine d'une foule silencieuse, habillée en gris et en noir. Soudain, les cloches et les sonneries ont retenti dans Moscou : pendant cinq minutes, les sirènes des usines ont fonctionné, toute circulation s'est arrêtée. Il me semblait que, tout autour, les gens pleuraient. Certains discrètement, d'autres en se couvrant le visage. A cet instant, j'ai eu un frisson et j'ai eu peur : "Qu'est-ce qui va nous arriver ?"


ANONYME
Ancien ambassadeur soviétique, 25 ans à l'époque, étudiant en droit international.

J'étais à Berlin-Est, au congrès de l'Union internationale des étudiants, organisation créée après la deuxième guerre mondiale par les étudiants qui avaient lutté contre le fascisme. Il y avait des Anglais, des Américains, des Africains, des Français, des jeunes d'Europe centrale. Ils étaient anti-impérialistes, anticolonialistes, pas tous communistes. Moi-même, j'étais l'un des dirigeants de la Jeunesse communiste soviétique.

Ce jour-là, nous devions organiser le comité exécutif de notre organisation, sous la direction d'Erich Honecker, qui était à la tête des jeunesses communistes de RDA. Quand les étudiants allemands nous ont informés, nous avons décidé d'annuler la réunion.

La mort de Staline, c'était une grande tragédie. Nous sommes allés défiler sur Unter den Linden (la grande artère de Berlin-Est) en portant des portraits de Staline. On pleurait, on était malheureux, on avait perdu notre grand dirigeant. C'était Staline qui avait assuré la grande victoire contre le fascisme.

Nous ne savions rien des répressions, nous étions victimes d'une propagande permanente. Nous n'avions aucun doute : l'Union soviétique était encerclée par les pays capitalistes, toutes les informations négatives, c'était de la propagande ennemie.

Aujourd'hui, je suis un démocrate, mais nous sommes tous des staliniens. Il y a des choses, dans notre tête, qu'on ne peut pas éliminer. Dans la vie sociale, les méthodes staliniennes existent toujours. C'est pour ça que je préfère ne pas donner mon nom. Les staliniens durs me demanderaient des explications. La plupart de mes amis sont morts mais leurs femmes, leurs enfants, restent, et ils sont toujours staliniens. Ils vivaient bien sous le régime communiste, ils avaient des datchas, ils voyageaient. Ils ont tout perdu, ils ont de très petites retraites. Alors ils critiquent le régime actuel.

ANATOLI PRISTAVKINE
Ecrivain, militant pour les droits des détenus, 22 ans à l'époque. Auteur de La Vallée de l'ombre de la mort (Pauvert, 2002). Il est aujourd'hui conseiller du président Vladimir Poutine pour les grâces.

Cette année-là, je faisais mon service militaire dans la banlieue de Moscou et j'étais persuadé que j'allais mourir. Le traitement était inhumain. Je me faisais tabasser tous les jours, je passais de l'hôpital aux corvées, des corvées à l'hôpital. J'avais écrit une lettre au général pour lui demander mon transfert. Je la lui avais donnée, de la main à la main, ce qui était strictement interdit.

J'avais peur d'être fusillé.

Le 5 mars, le général est venu dans notre régiment. C'était exceptionnel. La hiérarchie devait montrer, en ce jour tragique, qu'elle se faisait du souci pour les soldats. C'était l'heure du déjeuner, le général passait le long des tables. Il s'est approché de la mienne, et m'a reconnu. Je me suis levé, je me suis rassis, emprunté, la cuillère à la main. Il m'a dit : "Pristavkine, tu as écrit cette lettre, je l'ai lue, j'ai demandé à l'état-major de te transférer."

C'était le jour de la mort de Staline et c'était un tournant dans ma vie. J'étais sauvé. Pour moi, tout ça était lié. La vie de chacun était liée à Staline comme à Dieu.

Quand j'étais jeune, j'écrivais des poèmes sur lui. Je connaissais une centaine de chansons à sa gloire. Entre copains, c'était à celui qui en connaîtrait le plus. J'ai même écrit des poèmes sur sa disparition. Sa mort, c'était la fin du monde, il y avait une sensation de tragédie, tout le monde pleurait. Moi aussi j'ai pleuré, comme j'ai pleuré, en 1956, quand j'ai appris la vérité.

Du 5 mars, j'ai gardé une lettre de ma sœur. Elle avait 16 ans et était parmi ceux qui voulaient rendre un dernier hommage à Staline. Pour éviter les mouvements de foule, elle a dû se réfugier sous un camion. De là-dessous, elle a vu les gens se faire écraser, piétiner. Elle était partie avec deux amies, l'une n'est jamais revenue. Elles ont retrouvé son corps dans un hôpital.


POLINA ELIVCHITS
Professeur de russe. Elle avait 9 ans.

Je vivais dans une petite ville sur la Volga, près de Samara, où nous avions été évacués pendant la guerre à cause des bombardements. J'étais pionnière. J'allais dans une grande école où il n'y avait que des filles, on portait un uniforme marron avec un tablier noir – et le foulard rouge des pionniers. Ce jour-là, je m'en souviens très bien. On nous a toutes rassemblées dans la salle des fêtes, les élèves, les professeurs, tout le personnel. Sur la scène, il y avait un grand portrait de Staline avec un crêpe noir et une couronne de fleurs. On était toutes debout et on pleurait. Tout le monde sanglotait, c'était un long hurlement, sans fin. Moi je n'arrivais pas à pleurer, j'avais même envie de rire, mais je comprenais qu'il ne fallait pas, alors je me cachais le visage. Ça a duré longtemps, très longtemps, on n'osait pas s'arrêter de pleurer. Qui a mis fin aux sanglots ? Je ne sais pas.

Quand je suis rentrée chez moi, j'ai voulu aller jouer dans la cour de l'immeuble. Un garçon m'a crié : "Tu n'as pas honte ? Ce jour-là, on ne joue pas."

JACQUES ROSSI
Français, auteur du Manuel du Goulag (Le Cherche Midi, 1997). Kominternien en Espagne, rappelé à Moscou en 1937,il est, en 1953, détenu dans la prison de haute sécurité d'Alexandrovsk, où il a été envoyé pour "espionnage".

Le jour où a été annoncée la mort de Staline, j'étais au cachot. Ne me demandez pas pourquoi, on vous y envoyait pour n'importe quoi. Cinq jours après, je retourne dans ma cellule. Là, mes trois codétenus, des Allemands, des anciens communistes et des civils raflés pendant la guerre, me demandent : "Connais-tu la grande nouvelle ?" Je n'en savais rien. "Staline est mort !", m'ont-ils lancé. Je ne sais pas comment ils l'ont su, parce qu'il n'y avait pas eu d'annonce officielle. Mais, à la prison, tout le monde le savait.

J'avais attendu ça si longtemps. Je pouvais à peine y croire. Tout de suite, j'ai pensé : "Maintenant, le système va s'écrouler." Cependant, peu de gens réagissaient comme moi, pensaient que les choses allaient changer. Le Goulag rend apathique, indifférent, abattu. La plupart des détenus pensaient plutôt qu'après sa mort, ça allait être pire.

Autour de nous, rien de particulier ne se passait, comme si rien n'était arrivé. Les détenus ne manifestaient aucun sentiment, aucune émotion. Les gardiens ne disaient rien. Au Goulag, lorsqu'il se passe quelque chose de très important, il faut surtout ne pas être au courant, ne montrer aucune réaction. Parce que, quel qu'il soit, votre comportement vous expose à des risques, selon une évolution des choses imprévisible. Tout le monde a peur de l'avenir.

J'avais 42 ans. J'étais catalogué "prisonnier politique", la pire des condamnations. Je n'ai été libéré que fin 1955.

VASSILI AXIONOV
Ecrivain émigré aux Etats-Unis. Il avait 20 ans.

Je me souviens parfaitement de ce jour-là. J'étais étudiant à l'Institut médical de Kazan. Lorsque j'ai appris la nouvelle, j'étais tellement heureux que j'avais du mal à le cacher.

Nous étions trois copains qui vivions ensemble. L'un deux avait son père dans les camps. Il m'a soufflé : "Ne montre pas que tu es si heureux." On avait prévu bien longtemps avant d'aller au restaurant pour fêter l'anniversaire du troisième, ce soir-là. Mais là, on s'est dit que c'était suicidaire. Puis, le soir venant, on s'est dit : pourquoi pas ? "Juste pour manger. Pas de vodka, juste pour manger." On est arrivés dans le meilleur restaurant, qui était complètement vide. On a dit au directeur "on veut juste manger". Au bout d'un moment, quand on a commandé, le serveur nous a dit : "Je peux peut-être vous apporter une bouteille de vodka"... Et puis, au bout d'une demi-heure, la salle s'est remplie de joueurs d'échecs d'Europe de l'Est, des pays socialistes, qui étaient en ville pour un tournoi. Eux aussi ont dit qu'ils venaient "juste pour manger". Mais ils avaient l'air étrangement heureux... Il y avait aussi un orchestre de jazz de musiciens russes émigrés en Chine, qui avaient été exilés à Kazan. On a passé une nuit extraordinaire. C'était une drôle de nuit.

La plupart des gens étaient dans un état de confusion totale. Staline était une divinité. Moi-même, j'avais du mal à imaginer qu'il pouvait mourir. On n'avait jamais dit qu'il était mortel.

Dix ans plus tard, j'ai appris que j'étais sur le point d'être arrêté à ce moment-là. Le KGB préparait mon dossier. Mon père était responsable municipal, ma mère était une journaliste connue et il était fréquent d'arrêter les enfants des ennemis du peuple. Si Staline n'était pas mort, j'étais bon pour les camps.

MIKHAÏL KALASHNIKOV
83 ans en 2003, inventeur de l'arme automatique AK-47. il vit à Ijevsk, République d'Oudmourtie, Russie centrale.

Déjà cinquante ans ? Ce jour-là, comme on a pleuré ! On se disait que le pays ne pourrait vivre sans lui, qu'on ne s'en sortirait pas. Il faut se souvenir que c'est sous Staline que le peuple tout entier a vaincu le pire ennemi qui soit. C'est le peuple soviétique qui a réalisé cela. A l'époque, personne ne disait, comme maintenant, "je suis géorgien", "je suis biélorusse". Si on considère l'Histoire, chaque "tsar" a apporté quelque chose à la Russie. L'un a conquis des terres, l'autre a apporté l'accès aux mers, un autre encore a apporté les chemins de fer. Ce que nous avons observé après 1991, ce n'est guère un apport. Staline agissait avec dureté, mais il voyait peut-être loin. Il a déporté des populations, mais il pensait peut-être aussi, après tout, que cela permettrait de mieux exploiter des terres inhabitées de Sibérie.

Je suis d'une famille de paysans originaires de l'Altaï. Nous avons été déportés en 1930 vers la Sibérie. C'était la dékoulakisation. Pendant toutes ces années, alors que je travaillais pour l'industrie d'armement soviétique et que j'étais soumis à des restrictions de voyages par la réglementation sur les secrets d'Etat, je n'ai pas pu parler de cette mémoire familiale. C'était pour moi une sorte de boîte noire. Des informations que j'ai longtemps gardées secrètes.

VLADIMIR AROFEEV
Ancien conseiller de Molotov, ancien diplomate soviétique en France. Il a été interprète de Staline. Il vit aujourd'hui à Moscou.

Ce jour-là fut un grand choc pour tout notre peuple. Il semblait à tous que tout allait s'écrouler. L'avenir nous est apparu lourd d'incertitude. Le sentiment répandu était que Staline avait été, trente années durant, le dirigeant de l'Union soviétique au sens plein du terme, tenant tous les rênes du pays.

Ce jour-là, j'étais à Moscou. Je travaillais comme conseiller dans l'équipe de Molotov, au ministère des affaires étrangères. Je me suis rendu place du Manège, à la Maison des syndicats où était exposée sa dépouille, mais il était difficile d'avancer, des camions bloquaient le passage. J'ai vu une foule immense débouler de la rue Bolchoï Dimitrovka, des femmes en larmes. Je n'ai pas pleuré mais j'ai éprouvé un sentiment de perte. En 1945, j'avais assisté à San Francisco à la création de l'ONU (Staline n'avait pas autorisé Molotov à se rendre à cette conférence) et j'avais vu la réaction du peuple américain à la mort de Roosevelt, comparable à mes yeux.

Staline était un homme d'un grand charisme, d'une forte intelligence, qui impressionnait ses interlocuteurs. Il ne donnait jamais l'impression d'être pressé à son interlocuteur. Churchill a dit grand bien de lui. Même Truman a écrit, dans ses Mémoires, qu'il était un grand homme d'Etat. Quant à de Gaulle, je crois qu'il voyait en Staline des traits qui lui étaient propres, une largeur de pensée, une ambition nationale et une certaine solitude. Mais bien sûr, Staline était aussi un homme dépourvu d'une éducation élevée.

Sa mort a représenté un certain soulagement pour Molotov, dont les relations avec Staline s'étaient dégradées. La situation menaçait de devenir très dangereuse, y compris pour nous, les collaborateurs de Molotov, car Staline était malade. Il avait fait emprisonner la femme de Molotov, en 1948. A la fin, Molotov arrivait au travail devant un bureau vide, où il n'y avait que les journaux soviétiques du jour. Après le décès de Staline, j'ai continué à travailler avec Molotov jusqu'en 1955, puis il a été nommé ambassadeur en Mongolie, et ensuite rayé du Parti.

MARIA ROKHLINA
Inspectrice sanitaire à la retraite, 28 ans à l'époque.

Je vivais en Sibérie, dans une caserne. J'avais suivi mon mari, qui était le commandant adjoint du régiment. Je me souviens très bien de ce jour-là. C'était une tragédie inouïe. Tous les hommes du régiment se sont alignés, en formant un carré, puis ils ont mis un genou à terre. Ça a duré un quart d'heure. Les drapeaux étaient en berne. A l'appartement, on écoutait la radio. On pleurait tellement ! C'était comme si on avait perdu un de nos proches. En fait, c'était un de nos proches.

Le 5 mars, on s'en souvient toujours, on y pense chaque année. Quand mon mari vivait encore, on buvait une petite bouteille de vin.

Maintenant, je vais sur la place Rouge déposer des fleurs. Je demande aux gardiens de les mettre là où il est enterré, derrière le mausolée (de Lénine). On y croyait tellement, au camarade Staline ! On y croyait plus qu'en nous-mêmes.

Pendant la bataille de Stalingrad, je transportais les blessés sur le champ de bataille. On mourait de froid. Je suis membre de la commission qui milite pour que Volgograd redevienne Stalingrad. On a recueilli 102 millions de signatures, dont des françaises. Jamais je n'ai eu de doutes sur Staline.

Avant nous étions pauvres. Grâce au pouvoir soviétique, nous recevions tout gratuitement. Nous aimions beaucoup notre patrie, l'Union soviétique. D'où viennent ces millions de morts dont on parle aujourd'hui ? C'est un chiffre gonflé, en réalité il y en a eu beaucoup moins qu'un million. A l'époque, la justice était juste.

VLADIMIR BORODINE
Militaire à la retraite, 30 ans à l'époque.

J'étais officier près de Moscou. Ce jour-là, on nous a dit d'aller dans la grande salle de la caserne. Il y avait plus d'un millier de personnes. Le général Pavel Artemiev, qui commandait la région de Moscou, nous a annoncé cette nouvelle tragique. Un millier de personnes se sont mises à pleurer. Moi aussi. Toute notre vie était liée au nom de Staline, la victoire de la grande guerre patriotique, les progrès du pays... Nous étions athées, mais Staline était notre dieu.

Quelques jours plus tard, nous avons voulu aller dire au revoir à Staline, à la maison des Soyouz. C'était pratiquement impossible d'entrer dans la salle où il reposait, la ville était pleine de gens qui voulaient lui dire au revoir. Grâce aux relations du chef de notre département militaire, on a pu y aller en groupe. Et j'ai réussi à garder le corps quatre fois, deux fois du côté des pieds, deux fois du côté de la tête.

J'ai eu la chance de le voir à seulement cinq mètres ! Ce qui m'a étonné, c'est la couleur de ses cheveux, une couleur cendre qu'on n'avait jamais vue sur les portraits. Son visage était calme. J'ai découvert qu'il était grêlé de traces de variole. C'était très dur, mais c'était important de pouvoir venir le voir. On disait adieu à notre dirigeant, à celui qui avait organisé pour nous la victoire contre le fascisme.

Le 5 mars, on se retrouvera entre amis. Mais chez nous, on fête plutôt les anniversaires de naissance. Chaque année, le 21 décembre (date de naissance de Staline), on se rassemble, on boit un coup.

MAÏA LÉVIDOVA
Ancienne enseignante, née en 1922. Elle vit aujourd'hui à Moscou.

J'enseignais à l'époque à l'Institut d'art national à Moscou. Mon fils Micha avait 10 ans. Dans les jours qui ont précédé l'annonce de la mort de Staline, les radios diffusaient de la musique classique. Cela indiquait qu'un ponte du parti était mort. Les informations disaient aussi que la santé de Staline était difficile. En fait, il était déjà mort. On a su par la suite qu'il était tombé de son canapé dàns sa datcha. Il inspirait une telle peur que personne n'avait osé le toucher pendant deux jours, jusqu'à ce que Beria arrive sur les lieux. Le 5 mars, ils ont annoncé sa mort et la voisine, une guébiste, a déboulé dans l'appartement, affolée.

Moi, je détestais déjà Staline à l'époque. Pendant les procès de 1936-1937, j'avais encore cru que les accusés étaient coupables, puisqu'ils reconnaissaient leurs fautes ! Mais, par la suite, j'avais vu tant de gens formidables arrêtés et éliminés... Mon père, Mikhaïl Levidov, un journaliste qui avait été en poste à Londres pour l'agence Tass, avait été arrêté à 6 heures du matin en juin 1941 au deuxième jour de la guerre. Puis il y avait eu l'élimination du merveilleux musicien Solomon Mikhoels, un ami de ma famille. J'avais compris que Staline voulait se débarrasser des personnalités juives.

Dans chaque immeuble, des listes d'habitants juifs avaient été établies. Staline avait un plan pour déporter les habitants juifs de Moscou vers le grand nord, en présentant cela comme des mesures de sécurité face à un soi-disant risque de pogroms, après l'affaire des "blouses blanches". En fait, sans la mort de Staline, de terribles malheurs nous seraient arrivés. Le jour de sa mort, j'ai ressenti une certaine joie, que j'ai dissimulée.

PIERRE JOXE
Français, membre du Conseil constitutionnel. Etudiant à l'époque, 18 ans.

Mon père était ambassadeur de France à Moscou. Je lui rendais visite, pour la première fois.

Le 5 mars au matin, vers 6 heures, le gendarme de garde qui allait chercher chaque jour les journaux au kiosque du métro me réveille. "Il se passe quelque chose, me dit-il, il n'y a pas de journaux mais il y a une queue de 300 mètres devant le kiosque." Y retournant avec François de Liancourt, le premier conseiller d'ambassade, la queue s'est encore allongée. "Staline est mort, dit-il aussitôt, il faut réveiller l'ambassadeur."

La radio diffusait une musique funèbre en permanence. L'après-midi, je suis retourné vers le centre ville, avec le fils de l'ambassadeur d'Afghanistan à Moscou. Le quadrillage de policiers et de militaires, avec blindés et barrages, était total.

Je bénéficiais d'un passeport diplomatique, avec un cachet russe. On a ainsi pu traverser tous les barrages et parvenir à la place du Manège, jusqu'à la Maison des syndicats. Il y avait des militaires partout. Et une queue déjà assez longue. Staline était allongé là, les gens faisaient la queue pour voir sa dépouille.

Tout à coup, la porte s'est ouverte. Il devait être environ 5 heures, et il faisait déjà nuit. On commençait par traverser plusieurs salles, entre deux rangs de militaires au garde-à-vous. Les lustres, typiquement soviétiques, étaient voilés de crêpe. On entendait, de plus en plus clairement, le son d'une marche funèbre, celle de Beethoven, jouée lentissimo. Elle était jouée par un orchestre de 300 musiciens, uniquement à cordes, violons, violoncelles et contrebasses. Le son était étonnamment soyeux, profond, imposant.

Le cadavre de Staline était exposé dans une salle, dans une conque de fleurs rouges. Derrière, en rang d'oignons, se tenaient les dignitaires, Beria, Malenkov, Vorochilov, Souslov... Les gens avançaient très doucement, mais sans s'arrêter. Certains, pas tous, pleuraient comme des veaux.

A la sortie, dans une ruelle, un groupe de jeunes dansaient une farandole en chantant "Le tyran est mort ! Le tyran est mort !". Quelques vieilles femmes les invectivaient : "C'est une honte !" Pour moi, à 18 ans, Staline c'était Stalingrad, la victoire sur le nazisme ; je ne pensais pas un instant au Goulag. Cette scène était si ahurissante, dans une ville figée par le froid et sur laquelle avait été jeté un filet militaire. Liancourt m'a dit : "Notez tout, tout ce que vous avez vu." Encore maintenant, si je n'avais pas tout écrit, je me demanderais si cette scène était vraiment réelle. Mais je vous assure qu'elle l'était.

MARK BELINKY
Journaliste émigré aux Etats-Unis sous Gorbatchev. Ce jour-là, il avait 12 ans.

Mars 1953, c'est hier. Nous vivons à Moscou, papa, maman, ma sœur et ma tante dans deux chambres d'un appartement communautaire. Situation privilégiée : seulement une autre famille partage l'appartement. Mais notre voisin est "chef du personnel" quelque part, ce qui veut dire qu'il est flic. Et nous, on est juifs. Et un mois et demi plus tôt, la presse avait annoncé l'arrestation d'un groupe de médecins, dont 90 % de noms juifs, accusés d'avoir empoisonné des dirigeants. La vermine sioniste est dénoncée partout. A l'école, on a eu trois assemblées en un mois pour condamner les sionistes. Tous les yeux sont sur moi : je suis dans ma classe le seul juif "officiel". A la maison, c'est l'enfer. A travers le couloir, le voisin gueule à sa femme à la cuisine : "Ne laisse pas les casseroles, ils vont essayer de nous empoisonner !" Nous, on se parle à mi-voix.

Et au milieu de tout ça, début mars, on annonce que Staline est gravement malade. La peur est immédiate, viscérale : ils vont nous blâmer, nous. Puis à la radio : il est mort. Pour nous, le plus important est : qui a signé l'acte médical ? A première vue, pas de noms suspects. Le soir du 5 mars, on dîne dans la chambre des parents, dans un silence total. J'entends les autres marcher dans l'appartement. Et je me dis : qu'est-ce qui nous attend ? Rien de bien, c'est sûr.

NELLY TONKATCHEÏEVA
Ex-ingénieur en électricité. Elle avait presque 13 ans.

Je vivais à Dzerjinsk (du nom de Félix Dzerjinski, le fondateur de la police politique, la Tchéka). Je me levais très tôt, vers 6 heures. On avait une radio. D'habitude, on se levait avec l'hymne soviétique, mais ce jour-là on a entendu l'annonce de la mort de Joseph Vissarionovitch. J'ai éclaté en sanglots. Mon père, qui était une victime de l'idéologie stalinienne parce que mon grand-père avait été considéré comme un koulak, m'a consolée. Il m'a dit : "Ce ne sera jamais pire."

Je suis partie à l'école en courant, sans manger. Sur le chemin il y avait déjà des drapeaux avec des crêpes noirs. A l'école, tous les enseignants, tous les élèves, avaient les yeux rouges. On s'est tous rassemblés dans le préau, en lignes. Le professeur d'histoire pleurait à chaudes larmes. Les cours ont été annulés, on aurait été incapables de travailler. C'était une partie de nous-mêmes qui disparaissait. Je suis rentrée chez moi en me demandant comment on allait vivre sans lui.

A l'époque, on vivait dans le culte. Dans le seul cinéma de la ville, il y avait un immense portrait intitulé "Staline recevant des enfants à Yalta". A l'école, son portrait était partout. A chaque fête, on chantait des chansons, on récitait des poèmes à sa gloire. J'étais chef des pionniers. Après, j'ai lu beaucoup de livres, vu beaucoup de films. La haine est venue quand je suis rentrée à l'université. Quand on discutait, venaient des questions : " Où est ton grand-père ? Ta grand-mère ?" Il n'y avait pas une famille qui n'ait pas souffert.

Propos recueillis par Sylvain Cypel, Sylvie Kauffmann, Natalie Nougayrède et Marie-Pierre Subtil
• in Le Monde du 26.02.2003



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