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LE BLOG DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE

• 6/4/2006 - 1981 Badinter et l'abolition de la peine de mort

 


1981

Abolition de la peine de mort en France

Robert Badinter, ancien garde des sceaux :
Contre la peine de mort, il fallait plaider la face nue"



"Vous abordez le début de la décennie 1980 en ayant sauvé à six reprises la vie d'un accusé. Vous apparaissez comme l'avocat chef de file des abolitionnistes de la peine de mort. N'étiez-vous pas épuisé, un peu désespéré ?

- Je n'étais pas épuisé mais j'avais dit à ma femme : ou Mitterrand sera élu et on abolira, ou il sera battu et je claquerai du cœur à l'audience. 

 Parce que, pendant ces procès, cela allait si profondément et si loin en moi... Quand on parle de peine de mort, on pense au débat politique, philosophique, religieux. Dans la réalité judiciaire, c'était tout autre chose. La peine de mort, c'était l'avocat général qui avec conviction demandait la tête de celui que vous entendiez, derrière vous, haleter et respirer. C'était sa vie qu'on demandait et vous entendiez son souffle.

Les parties civiles plaidaient toute une matinée, puis l'avocat général. Il fallait tenter de renverser ce qui était construit. Dans la salle, il y avait les parents, les amis de la victime et puis souvent des partisans de la peine de mort. Il régnait une pesanteur agressive. Je savais que la capacité d'attention des jurés était limitée : trente, quarante-cinq minutes de mots pour arracher quelqu'un à la mort. C'est une épreuve inouïe. Il fallait convaincre les jurés qu'eux-mêmes se perdraient s'ils condamnaient à mort, les dissuader de s'abandonner à ça. C'était émotionnellement épuisant.

- Comment fallait-il parler aux jurés ?

- Après l'affaire Patrick Henry, les jurés me voyaient arriver en se disant : il va essayer de nous faire son numéro sur la peine de mort. Il s'agissait de leur faire comprendre des vérités pour moi évidentes, pour eux dissimulées, des vérités simples, élémentaires. Ce qu'on leur demandait, c'était de faire tuer quelqu'un, de le tuer. C'est eux qui en porteraient la responsabilité. Ce n'était pas une discussion abstraite. Il fallait qu'ils mesurent l'abîme dans lequel nous glissions tous : eux par ce qu'ils avaient décidé, moi parce que je n'aurais pas réussi à l'arrêter. Il fallait plaider la face nue. Il fallait que ça vienne de très loin, parce que, s'ils avaient l'impression que c'était de l'art oratoire, c'était perdu. Je sais qu'il m'est arrivé de vraiment bafouiller. Là, il y avait des phrases que je commençais et que je ne finissais plus jusqu'à ce que je trouve l'ouverture, qu'ils se rendent compte que je voulais leur dire quelque chose d'essentiel, comme on dit à quelqu'un : ne fais pas ça ! Ne fais pas ça ! C'était hallucinant, obsessionnel.

- Vous vous sentiez seul ?

- Non. Il y avait les militants des droits de l'homme, des militants de la gauche socialiste et de nombreux enseignants abolitionnistes. Mais les deux tiers des Français étaient en faveur de la peine de mort. Pendant les procès, nous étions cernés par la haine. Quand on dînait au restaurant, avec ma femme et mes collaborateurs, les gens se mettaient loin de nous. Pour eux, nous étions un petit commando de l'abolition, des suspects, des gens à l'égard desquels on ressent une défiance. Nous n'étions certainement pas aimés et difficilement compris.

- Dans l'hypothèse d'une réélection de Valéry Giscard d'Estaing, y avait-il un espoir d'abolition ?

- Non, cela me paraissait impossible. Le président Valéry Giscard d'Estaing est arrivé au pouvoir en 1974 avec la réputation d'être un esprit libéral. Mais il y a eu un tournant décisif avec l'exécution de Christian Ranucci en juillet 1976. Celui-ci avait 22 ans, il a avoué d'abord un crime, puis il s'est rétracté. Il n'a jamais cessé de proclamer son innocence jusqu'à l'échaffaud. Cette affaire reste un mystère. Ranucci n'avait jamais eu de problème avec la justice. A partir du moment où Ranucci avait été guillotiné, c'était fini. D'autres devaient suivre inévitablement, sinon comment expliquer que seul Ranucci devait être guillotiné. Il y avait une espèce de dialectique dans laquelle Giscard était pris à cet instant-là. Pendant la campagne électorale, Giscard avait renvoyé l'abolition sine die, quand le climat d'insécurité aurait disparu. Tant que Giscard était président, il n'y avait aucune chance. Au sein de la droite, il y avait quelques militants de l'abolition comme Philippe Séguin, Bernard Stasi, Pierre Bas. Chirac était aussi partisan de l'abolition, mais cela n'aurait pas suffi. Il fallait l'alternance."

• Paru dans "LE MONDE" du 4 mai 2001


 
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