Le phénomène geek, une communauté à part entière L’explosion des techniques et la croissance du web ont donné naissance à une nouvelle catégorie de la population mondiale : les geeks. Accros d’informatique, inconditionnels du jeu vidéo ou fana de mondes elfiques, ces individus se sont mis en marge de la société « réelle » et ont formé une communauté où, paradoxalement, la plupart des membres convergent dans leurs goûts, activités et façons de penser.
Messieurs dames je vous présente les geeks et m’en vais enquêter sur cet étrange animal. Cependant l’entreprise est grande ; je risque de ne pas être exhaustive et d’oublier des références jugées incontournables par certains spécimens insaïens. Je prie les lecteurs choqués de bien vouloir m’excuser et vous invite à compléter si besoin mon article par vos commentaires.
What does « geek » mean ? Commençons par une définition. L’orthographe du terme laisse supposer qu’il vient de l’anglais ; dans le gros Harrap’s Shorter de 2002, la version encore palpable et papier, on trouve à l’adjectif geek les traductions « débile » et « crétin ». Rien de bien mélioratif. Toutefois si l’on s’adresse à Wikipédia, l’encyclopédie nous dit : « stéréotype décrivant une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis ». Par abus de langage, on désigne geek le jeune (ou l'adulte resté jeune) féru de sciences, de techniques et de super-héros.
Le Journal Le Monde (1) remonte beaucoup plus loin dans le temps et affirme que le mot ne vient pas du tout de l’américain, mais de l’allemand -« geck » - qui désignait, au Moyen-âge, un fou, une personne étrange, un homme des bois…
Il existe quelques nuances lexicales comme par exemple le « no-life », où là on insiste sur la quantité de temps consacrée à une passion pointue au détriment d’une vie sociale. On trouve aussi le « nerd », l’équivalent américain « d’intello » mais entaché d’une connotation péjorative et d’une représentation type du blanc maigre à lunettes.
Petite enquête sur cet étrange animal Un geek, c’est avant tout quelqu’un qui passe énormément de temps devant un ordinateur. Il peut être scotché devant sa messagerie instantanée, concentré sur son activité de programmation, absorbé par son jeu vidéo ou tout à la fois. Mais qu’ils soient chatteurs, codeurs, ou gamers, les geeks, certains habillés de T-Shirt noirs avec un texte orienté humour informatique, ont des goûts et des activités communes. Concernant la littérature, l’œuvre adulée est la trilogie du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Dune de Frank Herbert, les romans de Philip K. Dick et les tomes de Fondation d’Isaac Asimov sont forcément sur l’étagère. Majoritairement cinéphile, l’attirance pour la science-fiction et la fantaisie se retrouve dans les films : Spiderman, Matrix, Conan. Oui, les super-héros, pour la plupart issus de comics américains, sont à l’honneur. Le geek apprécie aussi les mangas japonais, ainsi que la culture nippone dans son ensemble. Mais surtout, il aime jouer. Pas au Monopoly, non plutôt à des jeux qui le transpose dans un Univers imaginaire, peuplé de trolls, d’elfes et de guerriers ténébreux. Tous les supports sont là : jeux de cartes Magic, figurines Warhammer minutieusement peintes de longues heures durant, jeux de rôle où l’on incarne un personnage souvent aux oreilles pointues. Les grands succès sont sur les jeux vidéo tels que les MMORPG, Massive Multiplayer Online Role Playing Game, dont le fameux World of Warcraft, malheureusement connu à cause des addictions et des morts qu’il a causés. (2) Dans tous ces jeux on retrouve un goût d’aventure, d’ésotérisme et de mondes fantastiques. Il lui faut de l’épique, à notre cher geek, pour favoriser sa propension caractéristique à l’évasion. Doté d’un imaginaire assez débordant, il possède une prétention à la création.
A tout ceci, il applique une belle philosophie : celle du partage.
Et c’est ainsi que les geeks se multiplient.
Phénomène difficile à chiffrer Combien y a-t-il de geeks sur la planète ? Impossible à dire. « Il y a autant de définitions de geeks que de geeks sur la planète ». (3) A l’origine, il ne s’agissait que d’un groupuscule d’intellectuels en science qui, du fait de leur isolement, « se sont réfugiés dans des mondes imaginaires. Et ça a coïncidé au milieu des années 1970 avec l’émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles, ainsi qu’avec la redécouverte du Seigneur des anneaux»(4). Amplifiés par des succès comme Star Wars ou Golderac, la communauté « grossit avec la vitesse de connexion. » Ce qui était appelé une sous-culture il y a dix ans est maintenant une tendance répandue.
Ces dernières années, des sites dédiés aux geeks font leur apparition sur le web, comme des webcomics (xkcd.com), des boutiques d’articles geek où l’on peut s’acheter les toutes dernières pantoufles chauffantes branchées sur le port USB (thinkgeek), des forums de discussion geek (bashfr.com, viedegeek.fr) ou sur leurs passes-temps favoris (mmorpg.com, warhammeronline.com, magiccorporation.com). On trouve même une chaîne geek nommée Nolife (5), des séries (6) – à succès - où les protagonistes sont des geeks.
Le marché des jeux vidéo explose : Counter Strike compte plusieurs centaines de milliers de joueurs par jour dans le monde. World of Warcraft comporte plus de membres que Londres a d’habitants et s’est fait un chiffre d’affaire de 300 millions de dollards depuis sa création dans les années 90 !
Le 30 novembre 2007, la chaîne de télévision Canal+ consacre une soirée Spécial Geek. C’est la consécration pour les geeks en France : un documentaire de 52 minutes – Suck my Geek (7) – leur est dédié. Tout est abordé, du « poutrage » (meurtre) de zombies dans Warcraft à la nostalgie de Spiderman. En France, cette émission pionnière est un peu une officialisation d’un style jadis déshonorant en une communauté désormais revendiquée.
Références (1)Citation du Monde dans l’article Les Geeks sont parmi nous sur le site libertesinternets. (2)Reportage No-life sur France 2 le 12 Décembre 2007 concernant l’addiction aux jeux en ligne. (3)Citation du reportage Suck My Geek (voir note 7) (4)Article Les Geeks sont parmi nous sur le site libertesinternets. (5)www.nolife-tv.com (6)« Big Bang Theory », « IT Crowd » sont des séries à succès narrant les (més)aventures de geeks (7)www.suckmygeek.com
Article post_scriptum : Le phénomène geek Et bien sûr discussions, demandes d’avis avec des connaisseurs sur l’INSA... Être geek ou ne pas être geek, voilà une bonne question... Que penser des geeks ? Est-ce sain, d’être geek ? Que peut apporter ce grouge à la société ?
Je me suis tout d’abord interrogée sur l’homogénéité de ces personnes qui, quelque part, se sont écartées à un moment donné du modèle dit « normal » de la société. Pourquoi tant de points communs ?
La convergence peut s’expliquer par l’ouverture d’esprit et la volonté de partage du geek. Grand farfouilleur du net, il touche à tout, lit, découvre, aime et diffuse. Pas étonnant alors que, encapsulés dans leurs univers d’imaginaire, la palette soit ressemblante d’un geek à l’autre.
Mais pourquoi se renfermer derrière son ordi ?
Il ne faut pas oublier qu’au départ, la naissance d’un geek passe plus ou moins par un mal être sociétaire refoulé. Le documentaire de Canal+ avance l’argument d’une déception de la réalité, accentuée par l’isolement que le geek subit du fait de ses passions atypiques. Phénomène à l’origine masculin, ce peut être aussi une déception du monde sentimental, un blocage avec les filles, où « les aventures réelles sont bien moins à la hauteur qu’un manga » (citation dans Suck My Geek). Un geek proclamé serait donc une personne fuyant la réalité et s’entourant d’un univers imaginaire rassurant, qu’il maîtrise. Il refuse de grandir, cultive des passions infantiles et achète des gadgets « inutiles indispensables ». (www.thinkgeek.com, www.mageekstore.com)
Est-il vraiment doté d’imagination lorsqu’il se plonge dans des univers où tout est recréé, dans les moindres détails ? L’imagination active est étouffée, il n’y a place que pour la passivité de l’interprétation des beaux effets spéciaux. Etre geek, c’est aussi un moyen de se donner de la puissance, de relever le défi de comprendre les sujets les plus pointus de la science actuelle, de s’évader dans un jeu où l’on maîtrise le personnage comme on souhaiterait contrôler la vie réelle, de changer son apparence via ses avatars masquant un physique mal accepté. Peut-être que la comparaison est trop osée, mais je relie ce mal-être actuel des férus d’informatique au courant romantique du XIXème siècle. Les héros romantiques (là aussi le concept du héros revient) sont des jeunes dotés d’une sensibilité excessive et qui sont malheureux car nés entre deux époques. Celle de la révolution... révolue, où il n’y a plus rien à faire et celle d’une société future, qui commence à exister tout en n'étant pas encore là. Pour les geeks, deux cent ans plus tard, c’est un peu le même contexte qui se produit : notre société est dans un tournant où les techniques, réservées il y a à peine 50 ans à une minorité, envahissent et s’imposent dans notre quotidien. Les geeks sont en avance, maîtrisent le cyber-monde qui leur est familier mais ne s’épanouissent pas dans cet univers qui n’est pas encore implanté.
Cette analyse, les cyber-commerçants l’ont bien compris. Les geeks présentent un filon commercial conséquent. Ce sont des passionnés qui n’hésitent pas à bien alléger leur porte-monnaie pour une figurine de Légolas ou pour une carte graphique plus performante. Forcément, vu que la population est en augmentation, les boutiques geek fleurissent et proposent des articles ciblés, souvent du gadget, mais ça marche. Je suis d’avis que l’homogénéité de la communauté geek est en partie due à l’arrière plan commercial et le développement d’un cyber-marché amplificateur et consolidateur du phénomène. Psychologiquement, il est bien connu que le sentiment d’appartenance à un groupe est très recherché par l’humain en quête d’identité. Le phénomène geek ne se serait pas autant développé si les produits dérivés des grands succès (Star Wars, Lord of the Ring) n’avaient pas été commercialisés.
Pour terminer positivement, je vois plutôt les geeks comme des précurseurs. Lorsque les petits boîtiers parallélépipédiques que l’on pouvait emmener partout pour téléphoner à distance ont été présentés par des gens bizarres, on se dit que ces personnes-là ont été un vecteur de progrès considérable en nous offrant un produit tel que le portable, outil jugé « indispensable » maintenant. Fana de nouvelles technologies et curieux sur tout, le geek est le garant du progrès de demain. Non seulement il est à l’image de cette société nouvelle où la cyberculture est de plus en plus présente, mais il la fait évoluer et agit sur son devenir. Aussi, les geeks viennent de tous les milieux sociaux. Il y a là un réel re-mixage des catégories socioprofessionnelles. Certaines personnes ne se seraient jamais rencontrées, ni même parlées hormis lors d’un tournoi de Warhammer ou une partie de jeu en ligne. C’est un bon point car ce nouveau schéma-url des classes sociales peut donner lieu à des échanges dénués de préjugés, peut casser des clans et sans doute en former d’autres. Mais dans tous les cas re-dessiner les réseaux sociaux.
Le geek, cet animal étrange, ne peut pas se résumer comme un simple féru d’informatique, de super-héros ou de mangas. Il contient une certaine gravité du fait de sa passion exacerbée, qui peut le rendre attachant. Néanmoins, sa curiosité débordante et sa volonté d’évasion vers des mondes elfiques peut masquer un échec social. Mais il partage et communique autrement, et c’est justement cette diffusion d’idées, aussi rapides que les connexions actuelles au web, qui développe la cyber-culture et le hisse au premier rôle dans le devenir de la société de demain.
Petit rajout :
Suite au commentaire de Monsieur Alava, j'ai commencé à effectuer quelques cyber-investigations sur l'aspect psychologique du phénomène. Je cherchais notamment des avis de psychologues qui sont spécialisés dans la cyberdépendance. Et là ô surprise : il n'existe pas beaucoup de sites "sérieux" mais énormément de liens vers des tests tels que "Quel geek êtes-vous ?", ou encore "Calculez votre pourcentage de geek" (comme si l'on pouvait résumer toutes les composantes en un seul nombre). L'enquête continue, car avec Nicolas Mounier nous allons, dans le cadre de la deuxième partie de ce module, nous pencher de façon plus approfondie sur la population geek, dont nous n'avons pas encore fini de parler.
Quelques sites :
http://cyberdependance.fr/
http://psychologie.fr/geeksetcyberdependants%20suite.htm
|
• 8/12/2008 - Commentaire sans titre