Le corps sec et musclé, Eusèbe Jaojoby se défait de sa chemise et de son jean noirs, s’enroule dans un long pagne aux tons chauds, boutonne à même la peau un gilet sans manches blanc cassé, plie sur son épaule une autre étoffe. Pieds nus, le «roi du salegy» est prêt à entrer sur scène. De la terrasse du Jao’s Pub, le cabaret qu’il a ouvert en 2011 sur une pente escarpée du quartier d’Ambohipo, on aperçoit les rizières qui bordent Antananarivo, la capitale de Madagascar. A l’intérieur, une grande scène, une mezzanine avec quelques tables, un comptoir où l’on commande de la THB, la bière locale, et du Bonbon anglais, une limonade trop sucrée. Partout sur les murs et les piliers, des fresques joyeuses. «Ici, c’est le New Morning de Tana, assure Jaojoby, en référence au célèbre club parisien. C’est chaud, très chaud. Quand Wawa est venu jouer, on a refusé du monde, on se bagarrait avec l’affluence. On a fait 1 000 entrées, ils ont tout cassé.» Ce jour-là, pas de foule serrée à craquer, mais une vingtaine de figurants embauchés pour le tournage d’une publicité pour des bonbons. La température monte vite, portée par les guitares, la batterie, les chœurs, les danseuses qui secouent leur chevelure et les sens.

«Bals-poussière»

A Madagascar, Eusèbe Jaojoby est une star, celui qui a fait d’une musique paysanne une machine à danser au-delà de l’océan. Il est né en 1955 à Amboamgibe, un village du nord-est de la Grande Ile, «le pays des orchidées, un endroit arrosé où il y a de la vanille à gogo». Et où règne le salegy (prononcer «salègue»), un des styles de musique les plus importants du pays. Basée sur un rythme ternaire (chaque mesure comprend trois temps), cette musique de transe accompagne les cultes de possession dans ce pays où l’on regarde plus vers le passé que vers l’avenir, où les morts sont aussi présents que les vivants. Toute l’année, les orchestres aux instruments électrifiés enchaînent les «bals-poussière» de la brousse, les mariages, mais font aussi danser dans les cabarets en ville et remplissent les stades dans des concerts géants. «A Madagascar, la plupart des gens vivent avec ce rythme ternaire, celui de la vie de tous les jours, celui qui nous accompagne quand on marche, quand on travaille», explique Jaojoby. Dans son bureau au-dessus du Jao’s Pub, ses mains s’animent, frappent ses cuisses, il se lève, frappe le sol, tout son corps devient musique. Aîné d’une famille de 13 enfants, il a commencé par chanter des cantiques avec son père à l’église. Le salegy se jouait encore avec un djembé, un kabosy (guitare rustique à coins carrés), une valiha (cithare tubulaire en bambou), et parfois un accordéon diatonique, débarqué sur l’île de l’océan Indien avec les colons français à la fin du XIXe siècle.

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Envoyé dans les années 70 étudier à Diego-Suarez (renommé Antsiranana), l’adolescent se consacre surtout à écumer les nuits chaudes de l’ancienne ville coloniale. «On jouait du salegy avec un synthé, qui prenait la partie dévolue normalement à la valiha, une batterie complète, une basse, une guitare, pour plus de décibels et pousser les gens à danser. On peut dire en blasphémant que le salegy laisse place au Saint Esprit pour venir posséder le corps humain. J’ai commencé à la messe et terminé dans les boîtes de nuit de Satan !» rigole Jaojoby. Les instruments électriques donnent au salegy un son parfois proche de l’electro. «A un moment, le cours du morceau se casse, c’est le "folaka" [un pont où le chant s’arrête et le rythme s’accélère, ndlr]. Ça se met à tourner en boucle, ça enivre facilement, ça pousse à la transe. C’est comme un train à vapeur qui démarre, accélère, et t’emmène. C’est sans fin», s’enthousiasme le musicien de 62 ans, sur lequel les années semblent passer sans s’arrêter. Il s’apprête à embarquer avec son groupe pour un voyage de quatre jours dans ce pays aux pistes défoncées pour retourner le temps d’un concert à «Diego». Là où les stars sont portées par la foule de leur hôtel jusqu’à la scène, où les groupes se vantent de jouer douze ou vingt heures d’affilée.

Mains baladeuses

Pendant ce temps, à Antananarivo, agenouillé sur la piste, le corps arqué, un accordéoniste met le feu sur la piste du Glacier. Dans ce cabaret décati, haut lieu de la musique et de la prostitution, une femme danse de tout son être, ondule des fesses et du ventre, rit et s’amuse, ivre de rhum et de musique sur ses talons démesurés. Le temps d’un morceau, elle échappe aux mains baladeuses de ses clients, hommes d’affaires malgaches ou chinois, vieux Français qui semblent traîner là depuis un siècle - certains avec leur garde du corps, tant Antananarivo s’enfonce dans la crise et la violence. «Vous êtes là pour la princesse ? » demande Zaina, qui attend le client en tapant des cigarettes. «La princesse», c’est Roseliane Jaojoby, une des filles d’Eusèbe, qui mène une carrière solo en France et profite de son passage à Madagascar, où elle enregistre un album, pour faire quelques dates. Compositrice exigeante, arrangeuse, chanteuse, elle est aussi une danseuse fascinante au corps souple et à la crinière blonde. C’est que dans la famille Jaojoby, femme, fils, filles, cousines, tout le monde chante, danse ou joue d’un instrument, accompagne le patriarche sur scène et en studio. Et cherche à se faire un prénom.

La plupart des musiciens malgaches, qui sont payés aux entrées (entre 1,50 et 4,50 euros dans le réputé Jao’s Pub, à multiplier par le nombre de clients, mais à diviser par tous les membres de l’orchestre), peinent à trouver des scènes où se produire. Issus en général de milieux très pauvres, ils travaillent pour un chef d’orchestre qui leur fournit un instrument, les héberge et les nourrit, espérant qu’un carton sur YouTube ou une diffusion radio leur amènera des contrats pour des cérémonies religieuses. Confrontés à l’absence totale de politique culturelle du gouvernement malgache, tous rêvent d’une carrière internationale. Roseliane Jaojoby, qui vit à Metz, a longtemps joué pour la communauté de France, d’Allemagne ou de Belgique. Mais elle cherche à élargir son public.

Wawa a connu le succès avec son clip «400 Volt». Photo Mohamed Ali Kevin

«Je ne veux pas dénaturer l’origine de ma chanson, mais j’essaie de l’adapter pour qu’elle passe partout, car les non-Malgaches la trouvent trop compliquée», poursuit Roseliane. La structure des morceaux traditionnels, qui enchaînent couplet, refrain, puis partent dans une autre direction quand arrive la folaka, déroute les non-initiés qui peuvent avoir l’impression qu’il y a quatre chansons en une, les musiciens ne craignant pas d’improviser durant une demi-heure. La diaspora, heureuse de communier dans la nostalgie du pays, est ravie de ces tours de force. «A l’étranger, les Malgaches peuvent être très conservateurs, remarque la jeune femme. Ils veulent se défouler sur la folaka, avec des grands orchestres, des danseuses. Mais en France, être douze ou seize sur scène, c’est lourd pour les organisateurs… Et les radios demandent de formater les morceaux. On doit évoluer si on veut faire partager notre musique.»

Punchs au gingembre

A 1 heure du matin, les grillades et les samossas sont terminés depuis longtemps au Glacier. Les sans-abris sont seuls dans les rues de la capitale livrées à l’obscurité et aux chiens errants, mais les Malgaches dansent encore sur les breaks déchaînés du guitariste. A Madagascar, où 24 millions d’habitants vivent sur un territoire plus grand que la France, le rythme ternaire en 6/8, «rond et pas carré» comme dit Jaojoby, est présent partout. On le retrouve sur les îles sœurs de l’océan Indien, dans le maloya et le sega de Maurice et de la Réunion. Mais aussi dans des variantes jouées sur les côtes indiennes de Goa, et à Cuba, transporté de l’autre côté de l’Atlantique avec la traite des esclaves. «Le salegy est plus sauvage, moins raffiné que le sega. C’est un peu comme le rock, ça groove et ça ne meurt jamais, assure Lucas, guitariste et benjamin de la famille, qui tourne en Afrique du Sud, en Europe, aux Etats-Unis. Il se modifie, s’enrichit en permanence. Les jeunes essaient de le fusionner avec le rap, le funk, le jazz. Ça peut devenir une marque universelle.»

Mais faire danser les Européens ou les Américains sur la «musique chaude» n’est pas gagné. A l’Is’art, un bar d’Antananarivo où se retrouvent les intellectuels branchés, les «vazaha» («étrangers») préfèrent combattre la fraîcheur de l’automne austral avec des punchs au gingembre plutôt que de se lâcher sur la musique live. Bekoto, chanteur folk engagé, comprend : «Comme avec la musique des Balkans, les Occidentaux ont du mal à danser sur le salegy, et la musique rituelle, a priori, n’est pas très commercialisable. La conquête internationale n’est pas gagnée.» D’autant qu’une des forces du salegy traditionnel est de parler de politique, d’amour, de répondre aux soucis quotidiens. Une richesse d’écriture qui échappe au public qui ne comprend pas le malgache, et qui pousse certains musiciens à composer en français ou en anglais.

Jaojoby sera présent au festival Rio Loco, à Toulouse, consacré cette année à l’océan Indien (lire ci-contre). Mais la nouvelle génération du salegy est aussi du voyage, et ne manque ni d’appétit ni d’énergie. Wawa, 32 ans, est souvent présenté comme la «relève». Dans son clip 400 Volt, il réussit à faire «danser Mamie et Papi» sur de l’electro. Joint par téléphone à Tamatave où il enregistre un nouveau clip, Wawa assure préparer «une grosse surprise». «Jaojoby, c’est le vrai salegy. Mais moi aussi, c’est le vrai salegy, avec un son moderne qui plaît à tous, s’amuse le jeune homme. Mon titre 400 Volt est déjà dans toutes les boîtes, c’est de la dance, ça capte. A Toulouse, on sera douze sur scène, on répète depuis quatre mois, il y aura de l’ambiance, les danseuses montreront comment bouger. C’est vrai que notre musique n’est pas simple, mais on va faire vibrer les Français.»


Rio Loco, la Garonne tropicale

Pendant quatre jours et (presque) quatre nuits, les alizés vont souffler sur Toulouse. Le festival Rio Loco, dédié chaque année à une région du monde, propose une immersion dans les îles de l’océan Indien. Celles qu’on connaît musicalement un peu (la Réunion), pas trop (Madagascar justement) voire pas du tout (Mayotte, Maurice). Aux côtés des cadences malgaches et du maloya réunionnais (Danyèl Waro, Christine Salem), on soulignera la présence de Deba, chœur de femmes de Mayotte d’une grâce infinie, et une surprise funky : créé pour l’occasion, le collectif Koool (oui, trois O) Kréol Konnection fait renaître le séga mauricien des années 70, imparable machine à danser, en mêlant vieilles gloires et jeunes talents. Notons enfin les démocratiques tarifs : 7,50 euros par jour (4 euros le dimanche), 22 euros le pass. F.-X.G.

Rio Loco, du 15 au 18 juin à Toulouse (Prairie des Filtres). www.rio-loco.org

Laurence Defranoux Envoyée spéciale à Antananarivo