2/11/2008 - Surveillance : Maître mot des temps à venir - Nicolas MOUNIER - nmounier@etud.insa-toulouse.fr
Surveillance : Maître mot des temps à venir !
La vive polémique qui a suivi l'adoption du décret EDVIGE, fichier permettant à la police «de centraliser et d'analyser les informations relatives aux personnes ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique », a ravivé en septembre dernier le spectre de Big Brother. Pourtant aujourd'hui, le danger ne vient pas des états dont les moyens financiers sont trop limités pour menacer sérieusement les libertés civiles fondamentales mais de l'interconnexion croissante de technologies miniaturisées dites «nomades» avec des fichiers informatiques. Ces technologies nomades alimentent ainsi, pour le compte d'entreprises privées des bases de données croisées et interconnectées permettant de suivre le mouvement des hommes et de tout savoir sur les origines des produits. En d'autres termes, ces objets nomades en traçant celui qui est connecté annonce une société d'hypersurveillance et font dire à beaucoup d'experts que si «la surveillance est aujourd'hui la compétence légitime du pouvoir démocratique, elle sera demain entre les mains des assurances et des technologies d'autosurveillance».
Société d'hypersurveillance : Souriez, vous êtes connectés !
La surveillance fait partie de la forme d'organisation de toutes les sociétés. En effet, la vie en commun implique la nécessité de surveiller ces membres afin de vérifier qu'ils respectent les règles préétablies. Longtemps de la compétence du pouvoir, la surveillance est aujourd'hui un secteur d'activité majeur, source d'enjeux considérables pour les acteurs publiques comme pour les acteurs privés. Démultipliée par les technologies de la communication et de l'information, elle est en effet devenue un objet marketing indispensable pour bon nombre d'entreprises désireuse de mieux cibler les attentes de leurs clients. Ainsi, chaque français figure ainsi en moyenne dans 500 à 300 fichiers et sont filmés plusieurs fois par jour par les quelques 400 000 cameras qui maillent le pays (à comparer avec les 4 millions de cameras en Grande-Bretagne). Si cette télésurveillance est régulièrement dénoncée par les associations de défenses des droits de l'Homme , elle ne constitue pourtant que les prémices de la vague de nouvelles technologies intrusives qui va déferler dans les cinq années à venir. En effet , un certain nombre de technologies permettent déjà d'être connecté à des services en ligne quelque soit l'endroit où se trouve l'utilisateur. Demain, ces technologies nomades, connectées à internet miniaturiseront les moyens d'informer, de distraire, de communiquer, de transporter, augmentant massivement l'ubiquité des sédentaires. Sous couvert de gratuité, ces services en lignes alimenteront des bases de données qui collecteront des informations personnelles constituant une véritable mine d'or pour les assurances, banques, chaînes de distribution et autres sociétés de services. Ces informations concernent et toucherons tous les aspects les plus intimes de la vie quotidienne comme les déplacements, les loisirs , la famille, les préférences musicales ou encore les mets favoris. La collecte des ses données sera d'autant plus facilité que ces objets nomades, devenus de véritables «mouchards» commerciaux intégreront progressivement des techniques biométriques (empreintes, iris, forme de la main et du visage) avec des fonctions de délocalisation. Plus que la violation de la vie privée, le croisement et le recoupement de ces informations constituent le véritable danger de ces bases de données interconnectées. En effet seules ces informations ne sont pas d'une grande utilité mais une fois rassemblées elles permettent de profiler les individus et donc d'anticiper leurs comportements, leurs besoins et leurs attentes pour le meilleur comme pour le pire. Ce phénomène d'hypersurveillance généralisé va s'amplifier lorsque l'internet des objets transformera le moindre presse papier en capteur enregistrant les interactions des hommes avec leur environnement. Cette fusion du monde virtuel et du monde réelle renforcera cet autosurveillance et il deviendra alors difficile d'échapper à l'emprise invisible du marketing virtuel. Il sera d'autant plus difficile de s'y soustraire que la société revendiquera la transparence dans la vie publique comme dans la vie privée légitimant ainsi cette surveillance mutuelle.
Méfiez vous du frigo, il vous observe !
Surveillé au doigt et à l'œil
Cette description d'une société d'hypersurveillance ou les moindres faits et gestes des individus seront recueillis et enregistrés par les technologies censées les émanciper, peut apparaître invraisemblable tant elle semble tout droit sortie d'un mauvais scénario de science-fiction. Pourtant ces phénomènes sont à l'œuvre depuis de nombreuses années et la plupart des technologies permettant l'essor de cette surveillance généralisée sont sur le marché ou en phase final de développement dans les laboratoires de nombreux industriels. Petit tour d'horizon.
Le téléphone portable premier objet nomade par référence permet à la fois de communiquer et d'être repéré. Plusieurs «start-up» comme FlexiSpy ou Autodesk proposent à des entreprises de suivre le déplacement de leurs salariés et de traquer leurs communications et les messages transmis en installant sur les téléphones portables un logiciel espion. Si en France, ce type de pratique est sévèrement restreint par le code du travail, de nombreux pays comme les États-Unis ou la Grande Bretagne autorisent l'utilisation de ces logiciels sans réglementation contraignante. Cette surveillance professionnelle et commerciale sera d'autant plus facile à réaliser lorsque tous les objets nomades (téléphones portables , ordinateurs, lecteurs MP3 ...) seront équipés de GPS et autres fonctions d'identification par biométrie. Mon propre ordinateur portable avec lequel j'écris cet article est équipé d'un lecteur d'empreintes digitales afin de m'identifier lors de l'ouverture de ma cession. Progressivement les mots de passe et autres clefs vont être remplacés par des données biométriques et nombres d'entreprises comme les chaînes de distribution vont chercher à acquérir ses informations stratégiques afin d'identifier les clients (et donc leurs habitudes de consommation) à l'entrée des magasins.
Des objets numériques interconnectés à des bases de données
Ces données morphologiques et personnelles sont d'autant plus aisées à transmettre que de plus en plus d'objets numériques offriront des services en ligne grâce à internet. En effet nombres de services en ligne en contrepartie de la gratuité nécessite l'entrée d'informations personnelles comme les réseaux sociaux ou professionnels , les sites de ventes en ligne, les comptes mails etc...L'interconnexion croissante entre des appareils, des services en ligne et des bases de données va démultiplier les moyens de surveillance. Ainsi, plusieurs industriels se sont déjà lancés dans le développement de machine connectées au web afin d'améliorer les services de maintenance mais aussi de construire des bases de données qui constituent un formidable outil de marketing pour cibler les habitudes de consommation. Ainsi le suédois Electrolux a mis au point un réfrigérateur équipé d'un lecteur de codes barres permettant d'enregistrer les articles qui entrent et qui sortent et de gérer son contenu. L'appareil pourra directement commander les articles manquants ou les ingrédients d'une recette sélectionnée sur le web. «L’avantage pour une entreprise est de pouvoir connaître en temps réel l’état de son matériel ou de son équipement» confirme ainsi le fabricant. Ces innombrables machines d'analyse permettront donc de surveiller la santé d'un corps, d'un esprit ou d'un produit et d'enregistrer grâce à cela des données précieuses concernant les voyageurs, les travailleurs et les consommateurs.
L'internet des objets
Cette mise en réseau de technologies nomades, va formidablement s'accélérer avec la généralisation de la technologie RFID (identification par radio fréquence). Prenant la forme d'une simple étiquette et équipée ou non d'une batterie, la technologie RFID permet de transmettre sans contact des informations après la sollicitation d'un détecteur. Cette technologie qui va créer un véritable internet des objets étiquetés et interconnectés enregistrera également l'ensemble des interactions de l'homme avec son environnement. Déjà aux États-unis, la multinational Wal-mart a annoncé la généralisation de la technologie RFID à ses sous-traitants et une dizaine d'hôpitaux de la région de Washington proposent à leurs patients d'implanter sous la peau une puce RFID contenant les données médicales. Au salon des technologies de l'information et de la bureautique de Hanovre, le commissaire européen à la société de l'information Viviane Reding a ainsi annoncé son intention de favoriser la libération des fréquences radio nécessaires au RFID et l'émergence de standards internationaux pour ce type d'étiquette. A ses yeux, «la mise en relation de Galileo, du Wi-Fi, du RFID et de l'intelligence artificielle va créer une architecture intelligente. Chaque objet pourra avoir une adresse sur Internet. On se dirige vers une fusion du monde des données et du monde des objets.». En transformant un objet passif et non sophistiqué en capteur d'informations extérieures par l'intermédiaire d'une simple étiquette, la technologie RFID constitue l'étape final de la surveillance généralisée. Alberto Escudero-Pascual, chercheur en sécurité à l'institut royal de Stockholm en a fait l'amer expérience lors du sommet mondiale de l'information à Genève. En effet, ce dernier a vu soudainement sa photo, son nom sa fonction et son organisation s'afficher sur un écran en s'approchant de l'un des stands. Au cours de ce sommet, un badge contenant une puce RFID avait été distribué à chaque participant sans prévenir ces derniers qu'un mouchard s'y dissimulait. Cette anecdote démontre comment les technologies de géolocalisation, de biométries, de RFID relativement inoffensives prises séparément, peuvent constituer un véritable dangers pour nos libertés si elles sont connectées à travers l'internet des objets à des bases de données. Afin d'éviter de telles dérives, l'union internationale des télécommunications à travers son rapport intitulé «the internet of Things» a préconisé de respecter les principes de confidentialité, de sécurité des données ainsi que du consentement éclairé. Il conclut ; «à partir du moment où des caméras seront incorporées dans des écrans et des capteurs d'empreintes digitales dans des poignées de porte, notre façon de concevoir le respect de la vie privée risque d'être vite dépassée.»
REFERENCES
Les sites internet :
Les documents :
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Nouvel Observateur, dossier intitulé «De quoi EDVIGE est-il le nom ?», septembre 2008
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''Une brève histoire de l'avenir'', prospective de Jacques Attali édition Fayard
Rien à se reprocher, Rien à craindre .. ou presque !
Plus libre et plus surveillé : un paradoxe difficile à cerner ...
Un récent sondage montrait que plus des deux tiers des Français plébiscite l'installation de caméras de surveillance dans leur quartier. Comment expliquer alors que nos sociétés sont fondées sur l'apologie de la liberté individuelle, que le consommateur et le citoyen semblent accepter avec de moins en moins de réticence la surveillance de sa vie quotidienne. Le paradoxe réside ainsi dans le fait que la citoyen qui veut être de plus en plus libre, s'équipe d'objets nomades sophistiqués qui sont précisément ceux qui enregistrent les données nous concernant. En d'autre terme plus on veut être libre de vivre sans contrainte, plus on créé les outils pour nous surveiller. Un des exemples les plus significatif illustrant ce phénomène concerne un boite de nuit en Espagne. Elle propose d'implanter une puce RFID dans l'épaule de ses clients afin qu'ils puissent payer leurs consommation ou leurs entrées à distance, évitant ainsi la désagréable attente aux caisses. Ces clients sont ainsi prêt à sacrifier une partie de leur liberté afin de pouvoir jouir sans contraintes du confort des services modernes. Une illusion de la liberté en somme ! De nombreux experts expliquent ce paradoxe par le fait que l'une des composantes de la liberté c'est la précarité. Plus la société tend vers plus de liberté individuelle et plus le citoyen se sent précarisé dans son travail, dans sa vie quotidienne. Pour accepter de vivre dans cette précarité, le citoyen veut être rassuré, réassuré. Finalement, nous acceptons de prendre des risques qu'à condition que quelqu'un nous protège contre les conséquences de ces risques. En conclusion c'est l'engrenage de la liberté qui nous conduit à être de plus en plus surveiller.
Les assurances, Big Brother de demain ?
Ce formidable marché de la surveillance qui va croître de manière exponentielle dans les années qui viennent va essentiellement profiter aux fabricants de technologies de surveillance et surtout aux assureurs. En effet, si l'État à travers la police assure aujourd'hui l'essentiel de la surveillance, ce sont les assureurs qui demain assureront ces missions et cela pour deux raisons.
La première est que les citoyens voudront être protéger, assurer contre les conséquences de cette plus grande précarité et contre les risques qu'ils prennent. L'état soucieux de baisser les prélèvements obligatoires transfèrera et transfère déjà une partie de ses compétences aux assureurs notamment dans le domaine de la santé. Pour protéger et couvrir ces risques, il faut que la compagnie d'assurance sache la probabilité d'occurrence du risque afin d'ajuster en permanence leurs primes à l'évaluation des risques encourus par leurs clients. Il faut donc qu'elle surveille ces clients afin d'évaluer ses probabilités. Ce phénomène observé de longue date dans l'automobile à travers le bonus-malus va s'amplifier dans tout les domaines de la vie quotidienne. Ainsi, en Grande-Bretagne l'assureur Norwich Union teste une sorte de boite noire enregistrant les mouvements des véhicules de ses assurés. En contrepartie, les primes d'assurance seront modulées en fonction de l'utilisation réelle des automobiles (l'heure du trajet, route accidentogène ou non...). Les technologies présentées plus haut vont démultiplier les moyens de surveillance donnant la possibilité aux assureurs de vérifier si leurs clients se conforment aux normes pour minimiser les risques qu'elles auront à couvrir.
La mise en réseaux des hommes et des objets : une menace pour les libertés civiles ?
Si te telles missions aujourd'hui de la compétence de l'État sont transférés demain à des sociétés privées sans garantie de la confidentialité des fichiers, on peut légitimement se demander quels risques une telle évolution de la société fait-elle courir à la démocratie. Ces risques seront d'autant plus grands si on a le droit de croiser ces informations comme le laisse supposer le développement de technologie comme la RFID et de l'internet des objets. En effet, si un organisme a accès au comportement téléphonique d'un personne mais ignore son comportement familiale où son attitude à l'égard de l'automobile, c'est un moindre mal mais si un acteur économique peut tout recouper alors il développe un formidable outil marketing capable anticiper les besoins de cette personne pour le meilleur comme pour le pire. En couvrant une personne contre tout type de risques les assureurs seront les acteurs économiques qui auront accès aux plus grands nombre de fichier. Ils proposeront puis imposeront auprès de leurs assurés des technologies d'autosurveillance en échange d'une réduction de leurs primes d'assurance. Ces technologies vérifieront que les client se conforment aux normes pré-définies dans le contrat d'assurance. Le véritable dangers réside ainsi dans le fait que ces compagnies pourront demain dicter les normes de la société ; quoi manger ? quoi savoir? comment conduire ? comment se conduire ? comment se protéger ? comment consommer ? Comment produire ?. Soutenues par la puissance publique, elles pénaliseront les fumeurs, les buveurs, les obèses, les inemployables, les agressifs, les imprudents, les maladroits, les gaspilleurs. En d'autre terme la surveillance bascule dans une forme de totalitarisme à partir du moment où une autre personne que moi fixe les normes de ma vie privée.
Ce sujet m'a semblé intéressant car il permet de prendre du recul sur les avantages et les inconvénients d'une technologie sur notre mode de vie. Il ne s'agit pas de faire preuve d'obscurantisme. Il serait d'ailleurs illusoire de croire qu'on pourrait réussir à s'opposer à ces technologies car la mise en réseaux des hommes et des objets répond à des désirs et des besoins profonds de l'Homme. Bien au contraire, il s'agit d'anticiper les effets pervers de ces technologies d'autosurveillance sur nos libertés et de repenser la politique à l'aube des technologies de demain.
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