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PELERINAGE CANTERBURY ROME JERUSALEM

• 12/6/2008 - La Syrie (1)

SYRIE

 

SYRIE – Prologue……….ou le marathon du visa.

 

SYRIE – Mon chemin de Damas

 

               1.De la frontière à ALEP (HALAB)

                              A/ Premiers pas

                              B/ HALAB

                              C/ Citadelle St. Simon

 

               2. Intercities

                              A/ Sortie d'Alep

                              B/ En montant vers YDLEB

                              C/ Vers Ma'aret al Noman

                              D/ Au milieu de nulle part

                              E/ HAMA

                              F/ HOMS

                              G/Quelque part

                              H/ 120 km avant Damas

 

               3.La chrétienté exprimée

                              A/ Les perles du désert : KARA, MAR MUSA

                              B/ Des témoins vivants : MA' ALOULA, SAYDANAYA

 

               4. Damas en point de mire

 

SYRIE – DAMASQ ASH SHAM : une ville damassée

 

SYRIE – Un "extra"

 

 

 

SYRIE – Prologue

 

Ou le marathon du visa.

 

A lui seul, il vaudrait la petite histoire et, si j'étais peintre, je me délecterais à esquisser attitudes et atmosphère…

Je ne retiendrai que la séance "guichets" et l'interlude "palabres".

 

Le centre des visas, à 15 heures, un samedi, est désert. C'est bien pour me rassurer après que j'ai doublé, une heure auparavant un kilomètre de poids lourds, côté turc. Un rabatteur de touristes me hèle : "Visa ?"

Mon trolley baroudeur me trahit. Je suis le bonhomme dans un bureau contigu au hall des "pas ou –pas- perdus". Un officier un peu survolté s'exprime. L'exécutant baragouine et je n'y comprends goutte. Trois turcs observent. L'un se décide, prend mes YTL (monnaie turque) de sur le bureau de l'officier puis me fait signe de le suivre. Deux autres m'emboîtent le pas et me rassurent: "il va tout changer en dollars"… Nous déambulons de guichet en guichet, à 4. Les Syriens ne veulent que des dollars mais n'en donnent pas. Alors le premier des Turcs va faire office de bureau de change.

Retour chez l'officier à qui j'explique que je veux un visa "long" car je marche. Il me renvoie au bureau des timbres… Toujours sous bonne escorte, sans quitter mes sous du regard. J'essaie de déceler par quels taux sont passés mes YTL et mes dollars pour aboutir, aussi nombreux, en livres Syriennes. Calcul mental hasardeux et sans conclusion car, entre temps j'ai payé des timbres non identifiés.

L'officier ronchon a pris sa position. Le subalterne, son repos.

Tampon, cachet, flip flop. "Revenez dans une heure". Sa main se balance dans un aller retour : "fax de Damascus".

Fin du 1er acte.

 

Derrière l'une des vitres donnant sur un bureau salon, des militaires baillent et discutent:. "Qui c'est celle-là ? Venez par ici". Je m'exécute sans l'ombre d'une hésitation. De ce côté-ci, on est en plein courant d'air; de l'autre côté, il y a un poêle…

Ah ! j'oubliais. La télé aussi. La télévision donne le ton, donne le temps. Cela crie par-dessus les téléphones ou leur sonnerie.

Ces messieurs, rompus aux investigations, m'assènent de questions. Toujours les mêmes. Sauf qu'au mot "Hadji", leurs visages, tout à coup, s'habillent de respect. Ils sont intrigués. "Pourquoi à pied ?" "Pour prendre le temps de prier dans votre beau pays". Hochements de tête et de menton, sourcils relevés.

C'est que l'heure est au pèlerinage à la Mecque et que des dizaines de bus turcs ont échoué sur les parkings le temps d'une nuit.

Soudain, je réalise que je porte le foulard bleu ciel que m'a donné la maman de ma dernière étape turque. En me drapant, elle a décrété : "Comme ça, tu ressembles à une vraie Hadji".

La confusion n'est pas loin ( et les hadji eux-mêmes vont me saluer quand, au dehors, j'irai à la recherche d'un gîte auprès de la mosquée) et c'est peut-être ce qui expliquera la suite.

 

2ème Acte.

Il est près de 18heures. Retour chez l'officier ronchon. A son demi sourire, je devine que l'orage est passé. "Visa transit de 3 jours" me dit-il en me tendant mon passeport.

"Comment 3 jours ! A votre collègue j'ai demandé au moins 2 semaines. Je marche, je n'ai pas de voiture…"

"J'ai vu, j'ai bien vu votre trolley, mais vous irez dans un bureau de police pour prolongation, pas de problème".

"Ecoutez, la police c'est à Alep. Aujourd'hui le premier jour est fini. Il faut 2 jours à pied. Quand j'arrive là-bas, c'est tard donc fermé et je suis en dehors de la loi".

"Non, non, pas de problème".

"Et s'ils refusent de prolonger ? Cela fait 2 ans que je rêve de Syrie. J'ai voyagé comme ça 6 mois pour rien ? "

Dénégation de mon argumentation. Je remballe donc mon passeport, la mine défaite; tout mon intérieur cependant est calme et confiant. Soit ça doit être comme ça, soit ça va être mieux, bien mieux encore !

Du côté de la mosquée, pas âme qui vive. Je tourne un peu en rond dans cette zone douanière; des (pèlerins) Hadjis, harassés par leur long périple se sont extirpés de leurs couvertures et de leurs bus; ils se défoulent. Nous nous saluons donc, comme de connivence – mon foulard ? -.

Malgré le froid picotant et la nuit, je perçois leur luminosité : ils ont accompli le rêve de leur vie.

 

3ème Acte.

Revenue bredouille de ma pêche au gîte. Dans le hall des visas, chauffé à blanc cette fois, j'évalue savamment quel banc ferait bien mon affaire pour m'y étendre jusqu'à 6 heures du matin. Entre les portes à double battant, les néons et les va-et-vient; je n'ai pas le temps de trouver un compromis car…."Lady, Lady". Le rabatteur de touristes, le visage réjoui, l'index et le majeur collés sur l'épaule opposée me fait signe : "Chef, chef, visa".

"Problem ? " – "Yes, no, chef visa, come".

J'abandonne trolley et calcul mental. Le moral de notre gradé est à son zénith.

"Madame, fax de Damascus, visa un mois".

" 1 mois ? Pourquoi ? "

" 2ème fax. J'ai envoyé un autre fax. OK pour 1 mois. Alors Hadji, contente ? "

Contente, c'est certain… Heureuse voulais-je lui dire.

" Money. Autre timbre plus cher ".

" ??????".

Comme par hasard, un autre turc (pratique, car je comprends un peu ce qu'il raconte) passe par là. L'officier lui demande d'aller rechercher des timbres avec moi. A ce moment là, sa confiance en Dieu lui échappe, car :

" Vous devez encore changer des dollars avant de quitter ce pays. Avec ça, vous n'avez pas assez… Comment vivez-vous ? "

" Je marche ".

" Manger, manger ? "

" Hadji ".

" Inch Allah ". Mais il n'a guère l'air convaincu. Puis, après avoir collé les timbres supplémentaires :

" Voilà Hadji. Bon voyage. Welcome in Syria. Now you can go. Inch Allah".

Il me reste 150 livres syriennes. Et, avant Alep, je n'oserai rien acheter car je n'ai pas la notion de prix ici. Pourcentage à la tête du client, touriste en sus.

 

EPILOGUE

Il est pratiquement 2 heures quand, dans le resto d'en face, je vais boire un bon thé. Deux Turcs m'interrogent et me font asseoir à leur table. Au bout d'une ½-heure, alors que je veux retourner à mon campement, l'un d'eux me propose de dormir dans son camion.

" J'irai dans celui de mon collègue. C'est un ami. Cela sera pour vous mieux qu'un banc. Pas de problème. Il y a des couvertures et la clé. Et puis, mangez un peu avant ".

Brave Turquie. J'ai eu du mal à la quitter – en faisant trois étapes de 40 kilomètres entre Antakya et la frontière – Jusqu'en Syrie, elle est revenue me dire au revoir….

 

 

 

SYRIE, mon chemin de Damas.

 

Le soleil a secoué le givre et déjà de ses rayons m'embrase lorsque, cascadeur, mon trolley dérape des marches des douanes.

" You can go " m'a dit l'officier, la veille

Il y a bien une ou deux guitounes mais vides.. Dans la troisième, un douanier roulé comme un chat sur son fauteuil, ne voit pas la petite souris qui lui file sous le nez…

Sauf… sauf son collègue qui vient de prendre la relève. 150 mètres plus loin, derrière moi, j'entends bien des "hey, hey" que j'ignore, certaine que se confrontent leurs bonjours.

Un clip clap rapide de talons cognés sur l'asphalte m'obligent à faire demi-tour.

" Hey Lady, passport ".

Celui-là s'est fait sonner les cloches de bon matin, les yeux encore engloutis, la tignasse en bataille, il tourne les pages et cherche le visa. Presque en chemise d'été par cette piquette qui lui mordille le bout des ongles…. Il n'est pas loin d'une grippe. Il hésite puis, avant d'être arrivé sur la bonne page : "Bagage? " – "Hadji ".

L'excuse est bonne pour rentrer au chaud. Son geste me dit "go", tout en me rendant mon passeport. De toutes façons, la photo ne me ressemble pas, ce matin. Je suis emmitouflée comme une cosaque. Rien ne dépasse.

Let's go ! Thank you. Ah ! non, ici c'est : Machi, choukran.

Deux clichés sont tombés d'un coup.

Allez savoir pourquoi il ne m'était jamais venu à l'idée qu'on parlait l'arabe en Syrie…Jusqu'à 2 jours avant la frontière,pour moi, il y avait une langue syrienne.

Jusqu'après le passage des douanes, j'ai aussi cru que l'entrée dans ce pays se faisait au prix d'un grand nombre d'heures d'attente, de questionnaires, de fouilles.

La courtoisie du Syrien commence ici.

500 mètres avant les bâtiments administratifs, un soldat m'a saluée et proposé du thé…et même de me loger " car il n'y a pas d'hôtel ici ". Dans l'espèce d'abri de planches et de toile, son Général tente de se réchauffer les mains collées sur le poêle. Il me gratifie d'un "welcome".

 

 

DE LA FRONTIÈRE A ALEP.

 

Quelques kilomètres plus loin, Bab el Hawa. C'est la première voie romaine (IIème siècle) et la 1ère porte (VIème siècle). Une drôle d'esplanade où cubes magasins et cubes garages se côtoient sans grand alignement.

Je me hasarde à demander un thé. Il n'est que 7 heures du matin et pourtant le commerçant et un client s'escriment sur un jeu d'échecs; à califourchon sur un tabouret et dans un carré de soleil. Je les imite, ma tasse dans les paumes de la main.

 

A/ LES PREMIERS PAS. La langue, les indications, les manières, la conduite. Dans un nouveau pays, ils laissent des empreintes incertaines. Tout se bouscule à son portillon.

Quelques petits faits pour tempérer, cependant : le commerçant me parle en français, un boulanger ambulant ressort de son camion pour me donner une galette de pain, un guide de Alep taille une bavette avec moi du côté de Ad'dana et me dresse le tableau des sites archéologiques jalonnant ma trajectoire.

Je n'ai plus qu'à m'engouffrer dans les signes de bienvenue et me laisser à nouveau porter par mon chemin.

Paysages comme coupés au couteau par la frontière.

Avant, il y a encore de la verdure, des champs; après le petit massif de 2 à 3 km et les douanes, le minéral domine. Les roches, le sable, les maisons se confondent dans un rose orangé nappé de lumière.

Une mosquée rompt l'ordonnance.

Dans le creux du talus, un homme enfoui derrière un tas de bois maigre. Il va certainement commencer à travailler aussitôt ses mains réchauffées par des flammes peu convaincantes.

Je croise encore quelques autocars bondés de bagages dessus et dedans. L'intendance des Hadjis de la veille.

La route rectiligne, à peine bombée, traverse quelques villages. Des écoliers se prêtent à ma première photo de Syriens. Fiers dans leur uniforme, eux aussi.

Il est près de 11heures. Une jolie maison sort du décor. Une jeune femme se penche au balcon. Je la complimente du geste. Un tracteur passe, il me fait signe : "venez boire un thé" (chaï. Pas de t, contrairement au turc). C'est le maître de céans. Dehors, on aligne les fauteuils en PVC, on s'assoit en rond. Plateau, thé, petits gâteaux… De mon côté, photos, agenda, carnet de pèlerin, carte…

Le chef de famille bat le rappel de sa classe d'anglais de 6ème. Il traduit.

Clap ! de la langue gestuelle. Je suis maintenant sans dictionnaire.

Au bout d'une heure je veux repartir mais on me retient par la manche : " Tu manges avec nous"…" Non, je dois avancer" – " Où dors-tu ? ". Haussement d'épaules. " Ici, tu veux bien ? " Pourquoi pas, après tout.

On change d'étage, toujours à l'extérieur et, sur une terrasse, les coussins sont étalés. Je suis délestée de tout. On continue à grignoter, à discuter, les femmes,les enfants, ensemble. Les hommes sont repartis à l'ouvrage.

Re photos. Cette fois, séance de peluches : navets découpés en rondelles mis dans du vinaigre avec de la betterave rouge : un condiment servi régulièrement à l'heure du déjeuner.

Entre les deux prières à Allah, on redéménage dans la pièce centrale de la maison où le poêle à mazout trône. On m'installe tout près. Il est alimenté au goutte à goutte et distille sa chaleur à la demande.

Il y a beaucoup de monde dans cette famille. Quelques grands enfants sont mariés, ont ou attendent progéniture. Une seule femme porte le foulard : la belle-sœur.

Dès lors que la fête des épousailles est terminée, elle est tenue de ne plus exposer sa chevelure.

Son époux, chauffeur, est absent pour la semaine.

Dans l'après-midi, elle m'invite à prier avec elle et à la suivre dans son domaine. Une vraie chambre avec lit et armoire. Au pied, à terre, des coussins salon.

Elle a ressorti sa robe de mariée pour moi après que nous eûmes visité l'album de ce jour là.

Dans la soirée, réunion au grand complet. Les filles épousées qui n'habitent pas sur place viennent passer quotidiennement un long moment au bercail.

Un ami parlant français a été appelé à la rescousse. Cette famille très croyante voudrait en avoir le cœur net. Je prie avec elle, je suis Hadji, je voudrais aller à la Mecque, mais suis-je musulmane ?

 

"Sortie de route"

Mon foulard est encore à l'origine de la confusion.

L'ami déclinera les versets du Coran en arabe.

" Savez-vous ce que cela veut dire ? ".

" En arabe, je ne comprends rien de ce que vous énoncez ".

" Alors, comment priez-vous avec le Coran ? "

" En français ".

" Où l'avez-vous acheté ? "

" A Istanbul ".

" Oui, mais ce n'est pas pareil quand c'est traduit . Vous ne pouvez pas comprendre la finesse, le détail ".

" C'est mieux que de ne pas lire du tout et puis, si je ne comprends pas, je demande à l'imam. Vous savez, la foi musulmane, l'islam, pour moi c'est nouveau. Mais, en Turquie, je suis allée tous les jours dans les mosquées et ai eu des conversations avec les Müftüs aussi ( c'est l'homme qui a le degré le plus haut dans la connaissance de l'islam et qui est juge des questions religieuses). Si je ne comprends pas quelques sourates, je leur demande des explications ".

L'assemblée écoute religieusement. Mais plane toujours le doute. Mon attitude neutre devient apparemment équivoque. Si ma prudence vise à ne  pas heurter, c'est que je ne connais rien du degré de tolérance dans ce pays, sauf qu'il y a liberté de culte et que églises ou monastères sont nombreux.

Le monsieur voudrait bien me faire rencontrer son voisin qui s'exprime encore mieux dans notre langue et lui, a une grande expérience du Coran (on pourrait comparer les deux livres saints – Bible et Coran -).

Il insiste pour que je le suive afin de passer la nuit dans sa propre maison (12 enfants).

Mais à cette question, la famille répond : " Non, elle dort ici ". Je suis soulagée, la nuit est avancée… et je voudrais dormir un peu car, dans le camion turc, si j'étais à l'abri, recroquevillée, je ne me suis quand même pas trop reposée.

Coordonnées en poche, rendez-vous pris pour le lendemain : " mon village est à 3 à 4 km d'ici; voici mon nom. Je voudrais bien que vous restiez un peu avec nous ".

La nuit fut courte ! Les parents rentrés dans leurs appartements, les plus jeunes et les demoiselles se sont calés autour de moi, poursuivant leurs questions et vidant mon sac, curieux d'y trouver quelque objet insolite.

Alors, à 5h30 du matin, je me suis glissée telle une ombre hors de ma couche et, comme convenu, sans alerter personne.

Mais la clé n'est pas sur la porte…!

Il me faudra attendre une heure qu'un réveil sonne pour que la maman me laisse aller… même si elle me retient de braver le givre déposé sur les marches du perron.

Hélas, je ne connais que ces mots : Halab, Halab (Alep); choukran (merci); machi machi, km, km (beaucoup de km à pied).

Hélas, je dois encore abandonner mes compagnons d'un jour. Pour suivre, comme l'étoile de Noël, la boule de feu qui, le matin, me précède.

 

Un chat sommeille en moi. Je guette. Parmi les quelques petits hameaux assoupis, je guette le village annoncé la veille. Outre les écoliers, il n'y a pas grand monde pour m'informer. J'ai déjà marché 2 heures lorsqu'un monsieur consterné (car on ne se comprend pas ) et indécis, semble me dire : "c'est là-bas à 2 km… en arrière ".

Comme j'avais émis une restriction : " si je pars pas trop tard ou si je vous trouve " et que j'étais attendu à 7 heures, je ne fais pas demi-tour. Ai-je lâchement faussé compagnie à ce monsieur ?

Avec le recul, j'ai plutôt fait le choix de revenir sur ma route et de m'être ainsi sortie de l'ornière.

Est-ce dommage d'avoir laissé nos questions réciproques mijoter ?

Non, car je ne suis pas théologien donc de taille à démanteler une interprétation teintée d'hérésie.

Seule la prière donne la paix… pas l'explication des hommes.

A Alep, j'allais trouver les clés de mon comportement, dorénavant.

 

B/ HALAB

Les montagnes russes m'entraînent d'un soubresaut à l'autre vers la grande ville; après Damas, Alep.

Le trafic s'intensifie à une dizaine de km du centre. Les voies rapides et autoroutes s'emberlificotent? Un policier, l'index sur le képi, a le geste amical : " welcome. Par ici, le centre ".

Une roulotte propose du café: " c'est moi le patron, je vous l'offre ".

Puis, délivrée des échangeurs, j'aborde la grande artère qui devrait m'amener directement au cœur de Halab, capitale de la culture arabe récemment si j'en crois les nombreux drapeaux plantés en ligne médiane.

Une petite voiture type Fiat ou 4chevaux des années 60 freine devant moi. Un jeune homme en sort prestement

" Nous voulons vous aider. Vous allez à Alep ? "

" Oui, je vais à Alep, mais je marche. Si vous pouviez me dire dans quel secteur se trouve la cathédrale ".

" Vous avez encore à marcher, c'est difficile dans la vieille ville. Si vous voulez, on vous emmène. Voici mon père. "

Je fais ainsi connaissance de Youssef, étudiant en langues à Homs; nous allons d'abord à l'office de tourisme pour nous renseigner exactement sur l'endroit où se trouve l'église. Puis, là-bas, nous apprenons que le responsable ne sera de retour que pour la messe.

" C'est bien, comme ça vous allez venir chez nous pour dîner et on vous raccompagnera ".

Mère et sœur et frère m'accueillent comme si nous nous connaissions de toujours. Les 3 enfants sont étudiants.

" Vous ne pouvez goûter à ma cuisine car je n'ai pas été prévenue mais vous pouvez prendre un bain. Nous avons l'eau chaude ".

Je sens que cette maman – au même sourire que la mienne - aurait plaisir à ce que j'entre dans l'intimité de sa famille.

J'acquiesce. Il est vrai que depuis mon départ d'Antakya, à dormir en famille, dans la même pièce et directement dans les mêmes vêtements, je ne me sens plus très nette.

Le papa ne tarit pas de " Inch Allah ". Il remercie le ciel de m'avoir mise sur son chemin.

" Vous êtes la bienvenue. Vous pouvez revenir pendant votre séjour à Alep. Vous êtes chez vous ici. Si, à l'église, il n'y a pas de place, vous dormirez chez nous ".

A l'église, la dernière messe de l'année va commencer. Je dis à Youssef de me laisser ici avec mon trolley, que je trouverai bien une solution…. Mais lui veut être certain de mon sort : "Non, non, j'attends avec vous ".

" Mais cela va durer au moins 1 heure ".

" Pas de problème, papa attendra dans la voiture et moi je reste auprès de vous. J'ai déjà assisté à la messe ici avec mes amis libanais chrétiens à qui j'ai fait visiter la ville. Pas de problème ".

L'échange d'un signe de paix prend ce jour là un caractère presque sacré. Il est musulman et pousse son sens de l'hospitalité jusque là. Je n'ose lui saisir les mains car, dans ce pays, "hommes et femmes étrangers n'ont aucun contact" m'a appris la jeune épousée de la veille.

Mais, la main sur le cœur et les yeux plantés dans les siens, je le salue d'un "as Sâlâm Alâykoum" (la Paix soit avec toi).

A l'issue de la cérémonie, il me confie : "j'ai ressenti quelque chose de très fort. C'est la première fois dans une église ".

Quand le Père Georges m'a dit : " oui, on va vous trouver quelque chose ", Youssef est reparti soulagé, mais triste de ne pouvoir passer plus de temps à me faire découvrir da ville. Ses examens débutent pour un mois; le lendemain, il doit repartir à Homs.

Le Père Georges m'autorise à rester quelques 3 jours, j'ai tout loisir de me familiariser et de prendre mes repères.

Je découvre alors la mosaïque syrienne. J'entends les gens. En dépit des quartiers spécifiques souvent liés à l'Histoire du Pays ou de la ville. Tout le monde se côtoie et, apparemment, se respecte. Le Président de la République lui-même a décrété la liberté de culte. Ainsi, la religion n'est plus indiquée sur les cartes d'identité.

L'homme de la rue, un brin curieux mais très affable, est toujours prêt à rendre service. Bien sûr, je suis étrangère et ça se voit. Quand, le plan déplié, je tente de me situer, il y en a toujours un ou 3 ou 4 qui m'encerclent : " Do you want help  ? " ou " Can I help you ? ". Jusqu'à même m'accompagner… ou m'inviter pour un café.

Un businessman de Homs m'aborde : " Le Sheraton, c'est où ?"

Deux minutes plus tard, devant une tisane succulente, " efficace contre la toux, vous verrez", nous devisons sur la politique de la France, les traditions, les religions et le Coran.

" Vous savez, il faut déjà étudier une religion avant d'y adhérer Par exemple, on pense que les habitudes ou les rites ou les règles ne sont pas fondés, mais si Mahomet a fixé la prière au lever du soleil, c'est pour traiter notre paresse….etc. Malheureusement, on a une religion par nos parents. Mais on ne sait rien. Et puis la religion ce n'est pas l'essentiel. Moi, quand on me demande si je suis musulman, je réponds : je suis un humain. Et rien que pour cela – parce que je ne suis pas un animal et donc que j'ai une cervelle, un cœur, des sentiments – rien que pour cela je pense que je dois respecter les humains. La religion, c'est en plus et après avoir étudié ".

Campé sur une trentaine d'années, il est aussi campé sur une certitude : on doit s'aimer.

" Je crois que nous n'avons pas le choix. C'est une obligation ", répondis-je. "Si on ne veut pas faire exploser la planète et nous avec. A nos dirigeants d'en être conscients car nous, qu'est-ce qu'on veut ? nous le peuple, sinon la Paix, non ? "

Nous étions prêts à refaire le monde. Mais ce jeune en duffle-coat marine et attaché case a des emplettes à faire. C'est le 1er janvier et il doit encore trouver quelques cadeaux.

Je me souviendrai longtemps des ses petites lunettes cerclées d'argent à la Tolstoï et de son regard d'humaniste convaincu…

La nuit est tombée sur Alep et le Tour de l'Horloge. Je rentrerai au couvent par le Jdaidé (quartier chrétien) très décoré. Noël récent a endimanché les devantures et les hôtels particuliers construits dès le XVIème siècle. Au moment de l'essor commercial de la ville. Les églises rivalisent d'imagination : sapin géant et illuminations, crèche et santons automatisés.

Bien à l'abri dans leurs fourrures et leurs manchons, les Alepines flânent. Dénicheront-elles le cadeau rare ou original qui fera briller les yeux de leurs enfants ?

Je me croirais en Europe… si ce n'était l'arabe qui me rappelle à l'ordre.

Alep est réputée pour sa citadelle trônant au dessus de la vieille ville. On a retrouvé un bas-relief datant du Xème siècle avant J.C.  mais on peut admirer aujourd'hui le site remontant, dans sa forme actuelle, à la dynastie des Ayyoubides (XIIème – XIIIème siècle).

La mosquée d'Abraham – où le prophète aurait trait une vache (d'où le nom de la ville : Halab = lait en arabe) – a remplacé une église où la tête de Jean-Baptiste aurait reposé.

En gravissant le long couloir incliné et coudé, entre la porte monumentale menant à l'intérieur de la citadelle, une arménienne s'adresse à moi : " C'est vacances aujourd'hui pour mon fils. Il voudrait aller s'asseoir dans le trône du roi ".

Si les remparts permettent une vision des alentours à 360 degrés, les escaliers et les labyrinthes nous égarent… Le petit garçon s'impatiente un peu. " Y a-t-il un Roi ici ? "

Lorsque nous arrivons dans la salle du Trône, déception : des cordons ne permettent pas d'aller s'asseoir. C'est l'endroit le mieux conservé, donc protégé : plafond, coupole d'époque mamelouke, décoration peinte sur le bois.

Les lieux sont sombres. " Il était interdit de voir le visage du Roi ", précise la maman.

Je fais un cliché de l'enfant, hélas presque noir. Je le console : " Comme ça, on dira que tu es un vrai Roi.

Ani m'invite chez elle le lendemain : " Il faut que vous rencontriez ma belle-mère. Elle sera ravie de parler français.

Au cours du petit-déjeuner , plutôt du "brunch", j'apprends qu'elle n'a plus de parents. Ils ont disparu dans un accident dû à une fuite de gaz. Elle et sa sœur seront élevées chez des religieuses au Liban. Elle a un grand respect pour sa belle-mère : "C'est ma maman, elle est bonne avec moi ".

Je fais aussi connaissance de sa fille aînée, élancée, yeux en amande, très européenne dans son jean serré et étudiante en Anglais: " Quand mon petit garçon est né, j'ai entamé une nouvelle vie. Après ma dépression, je suis re-née ".

La maison d'Ani, c'est une maison d'artistes : délicate et sereine même si elle m'avoue avoir souvent peur. Elle peint, elle invente des décorations. Tout est pastel. Quelques tableaux de son époux sont aussi suspendus aux murs. "Malheureusement, il n'a plus le temps ".

Avant de se séparer, elle me montre encore de jolis petits cadres, à taille de carte postale : " Vous voyez, je pourrais les vendre, mais je n'ai pas de filières. Mes amis en France m'ont dit que je devrais essayer là-bas. Mais, impossible d'obtenir un visa !

Quel gâchis, pensai-je ! Il y a tant et tant de talents en souffrance…et de rêves inachevés : " Je voudrais habiter en Suisse. C'est si beau, si net, si propre, si ordonné ". Je sens poindre l'âme d'une poète.

" Ani, l'ordre c'est bien, mais une orientale en aurait peut-être vite assez. Et puis, votre soleil vous manquerait ".

 

C/ LA CITADELLE SAINT SIMON

Non loin d'Alep, le monument le plus important de la chrétienté après Sainte Sophie de Constantinople : Qalaat Simum.

L'ensemble était composé de 4 basiliques disposées en croix . Au centre, une grande cour octogonale et, au milieu, la colonne (stèle) de Saint Simon (le Vieux). Celui-ci y vécut perché durant 42 années. Ainsi isolé du monde, il pria quand il ne prêchait pas. Car, des milliers de pèlerins attirés par sa réputation –parmi eux l'empereur de Byzance – venaient le consulter.

Les ruines magnifiques nous permettent d'entrevoir la richesse architecturale du lieu : motifs décoratifs surprenants et saisissants; colonnes sculptées de feuilles d'acanthe (style inauguré ici par les Byzantins), volumes et ampleur des arches. La construction fut entreprise en 459, à la mort du Saint, mais le site mis à sac en 1017 par les Fatimides. Période noire pour les chrétiens d'Orient (30.000 églises au moins ont été détruites entre la Syrie, l'Égypte, la Palestine, dont le Saint Sépulcre).

Une conversation avec un grand spécialiste des sites religieux en Syrie, notamment, me mettra…au parfum. Ce pays n'est pas seulement – avec l'Égypte – le berceau de l'une des plus anciennes civilisations au monde. Le premier système alphabétique au monde y est né 14 siècles avant J.C. à Ougarit sur la côte. On y trouve les premiers villages de l'histoire de l'humanité (Moureybet), les premières villes embryons d'États, dotés d'une organisation sociale, économique et politique, comme Ebla qui étendra son influence depuis le Sud d'Alep jusqu'au Taurus (en Turquie actuellement).

Toutes les facettes de la Syrie se trouvent d'abord dans les souks dont les descriptions foisonnent. Très vite, je me rendrai compte de sa diversité. Avec les produits agricoles, le troisième cliché tombe. Il n'y a pas que le désert.

 

 

INTERCITIES

 

Et la quinzaine de jours de marche me séparant de Damas achèvera le démantèlement de mes " a priori", s'il en était.

 

A/ SORTIE D'ALEP.

De nombreuses industries aux enseignes parfois étrangères y sont installées, par îlots. L'une de ces entreprises m'accueillera pour la nuit. Le Directeur appelé en renfort (il parle anglais) me proposera de dormir dans l'une des chambres de sa maison d'hôtes. Le lendemain, il me rattrape sur la nationale à 10 km de là : "Mais j'ai fait préparer le petit déjeuner; vous ne m'avez pas attendu ". L'un de ses collaborateurs (défaut d'interprétation ?) m'avait dit que son patron était parti pour Damas.

Il me ramènera " à ce pont là, pour que vous ne perdiez pas trop de temps ".

Son usine fabrique tout ce qui a trait à la literie, au couchage. Son cousin, publiciste, l'accompagne. Il lui a téléphoné la veille : "écoute, il faut que tu voies cette femme là. Elle marche depuis Paris. Tu ne verras ça qu'une fois dans ta vie !"

Après avoir inauguré des jeux de mots (en Anglais) entre le nom de la Société et les produits, ils ont dû trouver que je serais une bonne co-équipière car nous avons procédé à une série de photos, couette, lit, sac de couchage, en situation… Ils voulaient absolument m'en donner un. Incompressible, je suggérai qu'ils me l'expédient. Ils ont acquiescé.

" Anne, si vous avez un souci, n'importe où, dites-le nous. Nous avons des amis partout. Que Dieu vous bénisse. Et puis, si vous arrivez en France, écrivez-nous ".

" Bien sûr que j'arriverai en France…. J'ai une petite fille à gâter…"

Pas loin d'Idleb, c'est un restaurant qui m'héberge. Un Damascien passe par là et l'aréopage de jeunes garçons à qui j'essaye d'expliquer qu'il m'est impossible de marcher la nuit, lui adresse ma demande.

" Le Directeur c'est mon ami. C'est bon, je m'occupe d'elle ". Dix minutes plus tard, je suis attablée devant un festin.

Nous parlons en français. Il a travaillé pour France Telecom de nombreuses années. Aujourd'hui, à Damas, ils soigne ses compatriotes (médecine parallèle).

 

B/ EN MONTANT VERS IDLEB.

La vraie campagne se met à nue : des champs, des serres, des arbres fruitiers, des oliviers. Il n'y a pas que le désert, en effet. Il y a aussi de l'eau et grâce aux réseaux d'irrigation… il devient vert. Des murets séparent, quelquefois, les lopins de terre. Des pierres superposées me semblent servir, par endroits, de repères de propriété.

Des carrioles chargées de légumes montent vers le marché où les paysans, à terre, étalent leurs productions. Un peu en hauteur, la ville devrait bénéficier d'un peu d'air en mouvement à défaut de "frais".

Elle dispose d'un musée où sont présentés de nombreuses pièces provenant de "villes mortes" dont Ebla. Avec des tablettes représentant des documents officiels écrits en caractères cunéiformes (environ 2.200 ans avant J.C.). Une aile est consacrée à l'art populaire.

En redescendant, je suis abordée par un couple : "Venez avec nous, nous boirons le thé. Voici mon époux, professeur des écoles. Moi aussi, je suis professeur.".

Puis :

" Ce soir à Ebla, si vous ne savez pas où dormir, appelez-moi. Je viendrai vous chercher

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