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PELERINAGE CANTERBURY ROME JERUSALEM

• 25/6/2008 - La Syrie (2) Suite et fin.

 

.......

" Ce soir à Ebla, si vous ne savez pas où dormir, appelez-moi. Je viendrai vous chercher ".

Ce qui fut fait ! Et donna l'occasion d'une soirée délicieuse chez les parents où frères et sœurs se sont donné rendez-vous pour saluer la bénédiction de Allah. Photo de famille. Quand ils sont tous réunis, ils ne doivent pas être loin de la centaine.

Au matin, le monsieur me propose d'aller jusqu'à son école. Au Directeur et aux professeurs, il raconte, raconte…

La professeur de français a ceci de délicieux : " il faut nous excuser de toutes nos questions. Mais, nous avons rarement des touristes, ou plutôt des étrangers, dans notre ville ".

Je la rassure et la complimente sur son élocution. Toute frêle et délicate, la jeune femme me répond, confuse : "je ne suis jamais allée en France. J'ai étudié dans une école privée, pas à l'université. J'écoute Radio Monte Carlo international; la télévision, je n'ai pas le temps; j'ai une famille ".

" Bravo Madame, vous faites vraiment mon admiration ".

 

C/ VERS MA'ARET AL NOMAN.

La route serpente et se faufile entre quelques hameaux. Le paysage d'ocre est parfois cassé d'un log bâtiment écru. "Un élevage de poules", me précise t-on.

Lorsque je reprends la nationale, tout semble soigneusement dissimulé. Un rideau de cyprès fait barrage à l'horizon, mais surtout au vent. Quelques trouées et j'aperçois l'une ou l'autre des fermes. L'étape est courte car j'ai quitté l'école un peu tard.

La famille d'un Imam, en poste près de la frontière irakienne m'accueille vers 17h30. C'est un monsieur – en allemand – qui lui téléphone depuis le petit magasin où je faisais le ravitaillement. Il me  passe le combiné : "I wait for you. It's next door" (je vous attends, c'est juste à côté).

A peine assise près du poêle, à terre, comme toujours, on me sert un plantureux goûter. Deux heures plus tard, on recommence avec le dîner. Il y a là l'aïeule, une dame âgée qui contemple avec ravissement ses petits enfants, les dorlote tour à tour. C'est qu'ils sont nombreux, vivants, joyeux et petits. Ils filent entre les jambes des uns, les jupes des autres. Il y a des jumeaux de 3 ans qui semblent ne pouvoir partager leur mère (garçon et fille).

La jeune maman vit chez sa belle-mère 3 jours par semaine. Quand son époux revient de la frontière, elle regagne ses pénates. Ses sœurs, dans de grands voiles noirs, nous rendent visite avec les enfants. Puis comme une nuée s'échappe, chacun rentre chez soi. Le soir peut reprendre place et baigner de sa béatitude… sous le regard attendri de la grand-mère qui nous précèdera dans le sommeil. Calée dans ses nombreux coussins et sa fatigue, elle n'a pas eu le temps de sentir ses paupières tomber.

Le musée de la ville a pris place dans le plus grand caravansérail de Syrie, bâti au XVI ème; il propose les plus belles mosaïques du pays. J'irai les admirer.

Juste après avoir pris congé de mon hôtesse, les yeux chargés de douceur, elle a osé : " écris-moi pour me dire que tu es devenue musulmane, c'est la plus belle des religions ". " Inch Allah ", ai-je répondu et en anglais : " Dieu seul le sait ".

Quand elle a ajouté : " je prie pour cela ", je n'ai pu que sourire.

 

D/ AU MILIEU DE NULLE PART.

Parce que j'ai un peu, beaucoup même, traîné dans le musée, le soir je me fais piéger comme une novice. En haut d'une côte, des bâtiments horticoles : "Y a-t-il un hôtel dans le secteur ? " – " Non, bien sûr, seulement à Hama ( 40 km). Le pépiniériste n'hésite pas une seconde : " Tu peux dormir ici ". " Dans les serres ? " – " Non, à la maison, avec ma famille ".

A ce moment là, une flopée d'enfants s'adjugent le trolley et m'ouvrent tout grand leur maison. Dix minutes à peine plus tard, on me met dans les bras la dernière née. 2 mois, l'enfant de l'une des filles mariée. L'un des aînés, une vingtaine d'années, travaille apparemment avec son père. Il va se disputer la traduction de nos échanges avec son plus jeune frère, 14 ans. Considérant le peu de temps passé à l'école, tous ces enfants font mon admiration et ma tristesse en même temps. Leur intelligence n'est pas "utilisée". Le jeune garçon qui a décidé de ne plus aller en classe une fois les 7 années obligatoires écoulées, a mis sa main dans la mienne : " Regarde, touche, elle est toute dure. Ma peau est dure. Quand on ne travaille pas comme mes frères et sœurs, on a la peau douce ". Il était triste. Ses mains ont grandi et forci plus vite que lui. Quand je vois des troupeaux, je l'imagine en train de traire et de porter des seaux de lait, en train de nettoyer les étables…. Son dos aussi est déjà fragilisé.

Au petit matin, c'est lui qui me prépare le café (jour de l'an musulman, jour chômé) et qui, tout seul traduira mes remerciements à sa maman. Si vous aviez pu voir ses yeux brillants de fierté lorsque j'assurai que son frère aîné que nous nous étions très bien compris. Le compliment valait tous les cadeaux du monde car – j'avais noté cela – il est considéré comme le moins intelligent de la famille. Certainement parce qu'il ne va plus –déjà – à l'école. Avant de partir, je lui ai suggéré de lire " car intelligent tu l'es. N'écoute pas tes frères. Et ne vous disputez pas. Tu te souviens, je marche pour la Paix ".

Avec sa maman, dont les mains ne voulaient pas lâcher les miennes, il sera là, au portail. Dans le froid qui disait neige… Jusqu'à ce que je disparaisse dans le demi brouillard givrant.

" Dis, est-ce que tu reviendras ? " Je n'ai pas su quoi répondre.

 

E/ HAMA

Les quarante kilomètres qui me mènent jusqu'à Hama sont d'un plat presque lamentable. Ma cadence est vive. Le froid me pousse. En milieu de matinée, la neige, d'abord légère, virevolte. Puis elle va s'épaissir, glissant sur ma cape. A la mi-journée, bien qu'elle tombe drue, une magnifique voiture ralentit, s'arrête, fait marche arrière. Un père et ses deux fils en sortent : " Vous permettez que je prenne une photo ? D'où venez-vous ? Pourquoi ? " – Au mot "Paix", ses yeux s'humidifient : "Inch Allah. Merci. Bonne chance Au revoir ".

Il y a des jours comme ça où c'est bizarre ! Il fait froid, il neige. Il a pris sa photo, il est reparti…C'est fête aujourd'hui…

A l'église orthodoxe, on m'indique que l'école des Sœurs pourrait bien m'héberger. Les trois petites sœurs sont en congé scolaire. Elles vont me faire une petite place dans leur soirée déjà bien engagée.

" Mangez, mangez, il faut reprendre des forces. On n'a pas vu un hiver aussi froid depuis des années…" Elles sont toutes trois syriennes et parlent un français impeccable. Elles me chouchoutent jusqu'à mon départ : " prenez, prenez, vous en avez besoin ". Elles ont reçu une autre pèlerine il y a un peu plus d'un an et…comme par hasard, son nom est dans mon calepin.

" Prenez soin de vous ", insistent mes trois petits anges. " On prie pour vous ". Et moi d'ajouter : " avec vous ".

Devant la petite mosquée presque contiguë au couvent, en basalte de Hama et ancienne église, je croise un Syrien. Il m'aborde en espagnol. Je lui réponds en italien. Du coup, il me fait visiter les bâtiments….sans droit d'entrée… C'est le fils de l'Imam. Il voudrait aller en Italie pour y travailler ou retourner en Espagne d'où il revient à peine. Tout à coup, il m'interroge : " et la France ? la vie est bon ? ". J'ai plutôt eu le sentiment qu'il cherche à échapper à une situation. Echange d'emails. Bonne chance.

Je ressors de la ville par les jardins où de gigantesques "noria"(roues dentées en bois comparables à celles des moulins) puisent l'eau de l'Oronte pour irriguer les cultures. Au nombre de 17, construites par les Ayyoubides, elles ne fonctionnent que l'été. Je n'entendrai donc pas le gémissement des mécanismes réputé étrange.

Après que ma route eut culbuté de l'autre côté d'un mamelon, vers Homs, je recroiserai l'un des méandres du fleuve. Le même que j'ai photographié deux jours avant de quitter la Turquie. Il coule "à contresens" d'où son nom (désobéissant). Il se décline selon le terrain : tantôt abondé par un lac (à mi-chemin de Homs et Hama), tantôt mélancolique et asséché au creux des vallées. Dans le Al Ghàb, au pied du Jabal an Nusayriyar, il se disperse, comme une classe disspée, offrant ses eaux pour de généreuses cultures.

 

F/ HOMS

La ville industrielle – l'une des principales de Syrie – s'annonce largement avant : une vingtaine de kilomètres chargés d'entreprises. C'est un "nœud" routier d'où s'enfonce vers les vallées de longs rubans d'asphalte. Au loin, je surprends bien quelques dérapages d'altitude et quelques villages logés dans ses replis, mais rien de bien inquiétant pour mes rotules !

A la tombée de la nuit, c'est le branle-bas de combat. Autobus, microbus, taxis s'enverraient bien quelques pichenettes. Les piétons, confiants, traversent sous leur nez. Je me demande encore si les freins sont bons, si les chauffeurs sont très expérimentés ou si c'est Allah le parfait qui leur évite les accidents. Il faut être d'ici pour ne pas avoir peur.

Seule note de douceur dans ce brouhaha : la mosquée Al Nuri illuminée de vert. Si les prêtres du temple antique, sur lequel elle a été bâtie au XIIème siècle revenaient….

Dans le quartier chrétien, je déniche deux jeunes gens qui, de l'église syriaque qu'ils font ouvrir, vont m'emmener faire un petit tour dans la vieille ville. A commencer par l'église Al Zunnar qui conserve en relique une partie de la ceinture de la Vierge Marie.

"Flash back". St Thomas se trouve à prêcher en Inde au moment où Marie est montée au ciel. Il lui demande alors un signe pour montrer à ses disciples qu'il en est bien ainsi. La vierge lui confie sa ceinture qui sera conservée avec les reliques du saint après la mort de celui-ci. Ramenés ensemble à Urfa au IVème siècle. Au siècle suivant, la ceinture est déposée à l'église Ste Marie de Homs. Depuis, on l'appelle : Al Zenar ou Om Alzenar. En des temps obscurs, elle est mise à l'abri à l'intérieur de l'autel, protégée par un pot en métal. En 1852, la rénovation de l'église est entreprise et la ceinture retrouvée. Remise en place, elle est de nouveau oubliée pendant un siècle.

En 1953, le patriarche effectue une recherche de sermons anciens écrits en, Gershuni (arabe écrit en alphabet syriaque). Il découvre alors une lettre mentionnant ces faits, vérifiés exacts après l'examen de l'autel.

De nouveau, depuis, la ceinture est exposée à la dévotion des fidèles.

 

G/ QUELQUE PART (EN ARRIÈRE).

De l'autre côté de Homs, un gardien d'entreprise m'emmène sur sa moto, par un froid de canard; durant 10 km, on va rouler à contresens de la chaussée (à double voie tout de même).

" Il n'y a que cette solution. Homs à 25 km, Damas à 140 km. Pas d'hôtel ailleurs. Je vous emmène chez moi, si vous voulez ".

J'abandonne donc mon trolley à la surveillance de ses collègues.

Un kilomètre devant nous, quelques lumières paraissent s'être échappées d'une grande ville.

" On est arrivé. Vous voyez là bas, c'est la croix de mon église; ici il n'y a que des chrétiens ".

Je suis complètement congelée. Je n'avais pas pris le temps de rajouter un pull. Je suis partie avec ma seule cape Kway.

Il m'explique : " on est tout contre la frontière libanaise ". J'avais hésité à prendre cette route la veille. Et c'est souvent comme ça.

Le fils aîné rêve d'aller en France ou aux Etats-Unis où il s'imagine qu'il n'est pas indispensable de parler la langue pour travailler. Le papa porte le sulouk (le foulard des hommes) surmonté de l'agul (rond noir en soie) et le Galabie (tunique noire). Il parle français et se remémore le temps où la France lui aviat proposé un passeport. Syrien il était, syrien, il restait.

Après une collation, nous allons nous adonner à une " ma'até party " tandis que les messieurs fumeront le narguilé.

Le ma'até consiste à boire une préparation sucrée faite d'herbe et d'eau très chaude, à travers une toute petite cuillère filtre. Quand le verre tasse est vidé de son eau, on en rajoute et on passe au suivant.

Le narguilé, tout le monde connaît. Ces sortes de pipes, au bout d'un long serpentin, rattachées à un très joli vase. Des senteurs incomparables en émanent. Je me suis contentée de photographier la fumée qui sort en rondelle de la bouche des fumeurs.

Le lendemain, je serai reconduite au même endroit. Non sans avoir rendu visite à la maman malade, et être passée, comme une bénédiction encore, dans la maison des voisins.

 

H/ 120 km AVANT DAMAS.

" A la prochaine petite ville, arrête-toi. Frappe à une porte. Tu verras, on te recevra sans souci ".

Le conseil était donné mais je n'ai pas eu besoin d'appliquer la consigne.

Un professeur d'anglais ( qui l'eut cru, il était là à transporter du gravier dans un gros camion tout poussiéreux ) m'interpelle : " voulez-vous de l'aide, je suis professeur ? "

Je suis prise au dépourvu et ma séance photo interrompue : il y a là des moutons et un berger à cheval que je ne veux pas louper.

" C'est-à-dire que je vais chercher un hôtel ".

" Ici, il n'y a rien, mais si vous voulez venir chez moi ".

Prudente, je questionne à mon tour (femme, enfants, famille, loin…)

" Oui, bien sûr, j'ai une famille . 2 femmes et 2 enfants ".

Il m'explique où il habite.

La pharmacienne me le confirme : " ce monsieur est sérieux et un bon musulman ". Et elle lui téléphone.

C'est que, quelques jours auparavant, certains de ces messieurs étaient un peu "collants – dirons-nous – ou entreprenants au point que je m'étais demandé ce qui "clochait" dans mon comportement. Depuis, j'ai adopté une neutralité totale lorsque je suis abordée.

Le monsieur envoie son neveu me récupérer à la pharmacie et me présente une partie de sa famille : deux de ses sœurs et quelques uns de leurs enfants.

Les prénoms chez les cousins sont les mêmes parce que issus du même grand-père dont on donne le nom au premier né.

Dans la soirée, nous aurons une discussion sur la Trinité. Comment expliquer à un musulman que nous n'avons pas 3 dieux ? Et que Isa (Jésus) n'est pas un prophète pas plus que Mahomet. Le premier est venu accomplir les Écritures . Le second n'a rien annoncé de nouveau à l'humanité.

Puis il me demandera si, en France, il y aurait un remède pour soigner la maladie d'une de ses nièces. J'ai cru déceler un psoriasis.

Enfin, le sujet crucial pour lui et sa première épouse est abordé : "nous avons consulté les médecins les plus éminents parce qu'elle n'avait pas d'enfants. Raison pour laquelle j'ai pris une deuxième femme. Est-ce qu'en France on pourrait faire quelque chose ? Ici, ils ont fini par dire que c'était un blocage psychologique ".

Je sens bien son regret, à lui… et je ressens sa tristesse, à elle. A son intention, j'ai écrit un petit mot avant de les quitter, le priant de le lui traduire. J'espère lui avoir un peu pansé sa douleur.

Le professeur est aussi en période d'examens. Il reviendra entre deux épreuves pour prendre le petit déjeuner avec nous. Je n'ai plus le même homme en face de moi. Complet veston, cravate et cartable sous le bras, il y a un grand décalage avec l'image de la veille.

Au moment de lever le camp, sa sœur et voisine vient me chercher: " viens voir la maison de nos parents. Elle est très ancienne. Puis, elle m'ouvre les portes de la sienne. L'espace d'un regard suffit à ce qu'elle soit bénie de Allah, puisqu'une Hadji en a franchi le seuil.

 

 

LA CHRÉTIENTÉ EXPRIMÉE

 

A/ LES PERLES DU DÉSERT.

KARA et MARMUSA

Deux monastères – CARAVANES.

Je suis amenée dans le premier par l'imam qui m'a accueillie chez lui la veille. Les scénarios se répètent. Nombreux enfants, curiosité de mon voyage et de mes motivations.

" Il y a la même chose qu'à Maaloula, à 3 km d'ici ".

Je veux m'y rendre dès mon réveil mais femme et fille ont jugé qu'il était trop tôt et qu'il faisait trop froid pour laisser un Hadji repartir. Elles me font patienter avec du café. Puis l'imam décide de m'y emmener.

Le couvent de St Jacques le mutilé repose au pied des montagnes du désert. Cette ancienne forteresse a abrité autrefois une communauté de moines très importante, décimée aux temps obscurs de la chasse aux chrétiens. Deux religieuses, depuis près de 2 décennies se sont attelées à sa restauration. L'église renferme les plus belles peintures – fresques du XIIème siècle. Par ailleurs, et peut-être principalement, elles se sont donné comme mission spirituelle la reconstruction des âmes déglinguées par la vie. " Les résidents" ainsi dénommés vivent leurs temps forts que sont la prière et le travail sans l'engagement monastique. Enfin, le travail de et sur l'icône étant leur spécialité, de nombreuses œuvres leur sont confiées. Et ceux qui veulent se perfectionner peuvent séjourner.

Je suis arrivée ici par hasard et avec un musulman qui m'avait pourtant, les larmes aux yeux, dit : " l'Islam, c'est une belle religion ".

Je quitte la communauté de l'ordre de l'unité d'Antioche avec le frère qui accède au diaconat la semaine suivante. Nous marchons ensemble, c'est symbolique mais pas innocent : comme pour achever notre conversation, physiquement. Il était musulman.

" As-tu encore des questions Anne-Marie ? " pensai-je.

Quand j'arrive à AN NABK (Nebek), une vingtaine de km au Sud de Qâra, les avis divergent quant à la distance restnt à parcourir avant d'atteindre le monastère. Un chauffeur de taxi m'annonce 3 km, un autre 10, un commerçant 30. L'abbé qui pourrait me renseigner est à Homs. Qu'à cela ne tienne.

Dans le dernier virage, il se dévoile, perché et agrippé à la falaise. On se demande pourquoi les moines qui l'ont bâti ont tant aimé la difficulté et la voltige !

Le Supérieur des lieux ne fait pas moins simple puisqu'il met la dernière main à un édifice tout aussi échancré par les strates de la montagne. Panorama à vous couper le souffle. Méditant, attention de ne pas monter en lévitation. La chute pourrait vous être fatale.

La Communauté est absente – pour cause de fête de Saint Antoine du Désert. Mais le soir aura lieu la célébration eucharistique dans la rusticité de celle que le Seigneur a dû faire vivre à ses apôtres. La petite église s'y prête bien. Bois et pierres, coussins et tapis, fresques anciennes. Le monastère accueille groupes ou solitaires en mal de réflexion ou d'exercices spirituels. Nul doute qu'en un lieu tout aride de nuisance coule une source de bonheur. Ah ! si les pierres du long escalier qui nous ramène sur le plancher des vaches pouvaient nous conter les pieds légers et allègres.

 

B/ DES TEMOINS VIVANTS, VIVANT DU CHRIST.

MA'ALOULA ET SAYDANAYA.

Deux miracles permanents depuis deux mille ans, sur les contreforts du Jibal Lubnan Ash Sharqiyeh. Le Liban, c'est juste de l'autre côté. En redescendant de Qara, vers Nabek, j'en ai deviné les sommets enneigés. En m'en rapprochant, le djebel me paraît vivant : cultures de fruitiers, oliviers, vigne…

Je discerne à peine quelques villages terrés dans ses failles : ils ont annoncés des kilomètres auparavant par des "portes" en forme d'arche ou de pont, métallique le plus souvent. La route vous y emmène après être passé dessous ou avoir franchi un torrent à sec.

 

Ma'aloula se cache, quant à elle, vers le mont Qalamoun, à 7 km de l'axe principal et après un terrible "S", dernière exigence du massif qui se laisse enfin toiser.

Les maisons cubes, d'abord sagement alignées par étage tout au long de la rivière, se retrouvent soudain collées contre la falaise comme si une tornade montée de l'Est du désert s'était cognée le nez avant tout ce qu'elle avait rapiné sur son passage.

A une soixantaine de km de Damas, au Nord, l'on aborde un des hauts lieux de pèlerinage chrétien, après la ville de David. Depuis les premiers temps de l'église, caves et grottes ont abrité ceux qui étaient persécutés à cause de leur foi. De nombreux saints y ont vécu en ascète, en apôtre : le prophète Élie, Saints Barbara, Lamandios, Georges, Thomas, Saba. Ce qui contribua à faire de la localité un centre religieux si conséquent qu'il fut siège épiscopal du IVème au VIIIème siècle notamment.

- Le couvent de St Thècle (Martakla). D'obédience grecque orthodoxe, il s'est chargé d'un orphelinat. Les religieuses m'ont fait la grâce d'y loger. J'apprends alors que la Sainte, une très belle jeune fille, très courtisée aussi, ayant entendu le discours de Saint Paul, décida de se consacre à Dieu et à la proclamation de son évangile.

Ce n'était héla ni du goût ni dans les projets de son père, gouverneur. Après avoir châtié l'apôtre et l'avoir jeté hors d'Iconie (Grèce/Asie mineure), il n'eut de cesse de persécuter sa propre fille. Cependant, le Dieu de Paul veillait. Ni brasiers, ni bêtes féroces ou serpents, ni brûlures ne lui furent fatales. Quand il ordonna de lui couper la tête, elle se réfugia chez un gouverneur voisin. En entendant son histoire, il se convertit et la laissa libre. Elle se rendit en Syrie en passant par Antioche, prêchant et accomplissant des miracles. Lorsqu'elle arriva devant le massif de Kalamone, toujours poursuivie par son père et fatiguée, elle supplia Dieu de l'aider encore une fois. Alors, dans un bruit effroyable, la montagne se sépara en deux, lui livrant passage.

Nommé depuis Alfajj Martakla (défilé de Saint Thècle).

Protégée dans et par sa grotte, elle y vécut jusqu'à la fin du Ier siècle, de jeûne et de prières.

Parce qu'elle prêcha et baptisa comme eux, on lui attribua le titre d'apôtre, d'où, en araméen, le "MAR" (Saint) au masculin. Persécutée pour sa Foi, elle est considérée comme la 1ère martyre. Elle fut ensevelie dans sa grotte. Un petit oratoire fut bâti plus tard par les pèlerins du IIIème siècle, abritant reliques et source dite miraculeuse.

- Le couvent Saint Serge (Mar Sarkis). La falaise, au Sud, est taillée nette en esplanade. Le plus ancien des sanctuaires de Ma'aloula avait été érigé au IVème siècle, à l'emplacement de la tombe du Saint martyr : une porte d'entrée particulièrement basse, retient les assaillants trop pressés ! Une cour intérieure bordée d'arcades, comme un cloître précède l'église où de très belles icônes du XIIIème et XIVème siècle (dont celles de Michel de Crête) sont livrées à l'admiration des visiteurs ou la piété des fidèles. Le maître autel pourrait avoir été  une table de sacrifices païens, si l'on en croît la forme semi-circulaire, la rigole qui en fait le tour et un orifice propre à l'écoulement.

"Deux pèlerins jeunes mariés vous ont précédée" me confie le Père supérieur.

"Les mêmes qu'à Qara", répondis-je.

"Le couvent dispose d'une ferme dont les produits laitiers sont très prisés" m'a précisé une jeune femme lorsque je m'interrogeais sur al provenance et l'objet du fromage qu'elle était en train d'égoutter.

La guide du couvent, à l'issue de la visite commentée, prie le "Notre père" en araméen, la langue du Christ, communément utilisée à Ma'aloula.

C'était dimanche, jour du Seigneur. J'ai assisté à la messe, en rite byzantin puis me suis dirigé vers Saydanaya.

 

Saydanaya. Une magnifique journée pour parcourir les 25 km entre Ma'aloula et Saydanaya. Il fait presque chaud ! Quelques enfants s'attroupent au bout des ruelles lorsque je traverse les villages endormis. Dans cette sone chrétienne, le dimanche est chômé. A la sortie, ce sont les adolescents en moto, 3 ou 4 ensemble sur la même, qui  me tournent autour comme des abeilles. Il n'y arien à butiner. Tant pis pour eux. Il n'ont pas l'air de comprendre que je ne les comprends pas…Alors j'ai l'idée de les complimenter et de sortir mon appareil photo. Deux ou trois clichés soumis à leur approbation et les voilà repartis guillerets et calmés… Si j'avais su !

Je constate que quelques maisons sont superbement décorées.

"On est hadjis, on revient de la Mecque" Ainsi, ce n'est pas seulement le rêve à accomplir… c'est la fête à faire et l'événement à proclamer quand on revient.

Re-cliché.

De nombreuses petites routes se devinent entre les mamelons orangers. Elles convergent de l'autre côté vers l'autoroute qui réunit le Nord et le Sud de la Syrie.

Saydanaya, un peu comme Ma'aloula, ne se laisse pas surprendre. Il faut "mériter" le détour.

Une grande artère pénètre en son centre, mais les nombreux lacets qui précèdent l'arrivée dans les différents monastères, exercent votre patience. Car la pente est raide.

Deux dames discutent et m'arrêtent. L'une d'elles, grande amie du monastère Melkite débauche son époux.

"Elle est de France. On va l'emmener là-haut et elle reviendra dîner avec nous".

Fut dit, fut fait ! Les sœurs me permettent de dormir dans une chambre contiguë à leurs propres chambres. Il y fait bien chaud. Ma nuit sera deux fois douce.

Revenue en famille, les deux jeunes enfants (7 et 10 ans) s'échinent à traduire et venir au secours de leurs parents. Ils sont chrétiens, mariés depuis une dizaine d'années et habitent cet appartement depuis presque aussi longtemps.

Le garçon va sortir sa "bouzouk" (guitare ventrue) et jouer quelques airs. La petite, elle, danse. Ils me font les honneurs de leur chambre décorée au pochoir. Le père serait bien un peu artiste à en croire le portrait de sa femme.

Au lieu de me raccompagner directement, nous effectuons un "city-tour" by night.

"En voiture, c'est mieux : le village est situé à 1381 mètres d'altitude et la neige alentour rafraîchit l'ambiance dès le soleil endormi". Nous montons jusqu'au monastère Saint Thomas, construit sur le site d'un temple romain. Les cellules des moines creusées dans la paroi rocheuse, sont encore visibles (IIIème siècle). De là-haut, on domine tellement que les lumières de Damas nous clignent de l'œil. Après le tour des édifices religieux, souvent dons de souverains au fil des siècles, nous passons au monastère Saint Georges où ils m'offrent une croix en bois d'olivier avant de rentrer.

"Comme ça, vous vous souviendrez de nous".

Je croise une mariée radieuse sur l'escalier…et les enfants de l'orphelinat qui lui ont préparé l'église.

- Le  couvent Melkite Notre Dame de Saydanaya.

Le couvent ou plutôt l'église au début, a été bâti par l'Empereur de Byzance. Il aurait été attiré par une gazelle alors que ses troupes se rafraîchissaient. Voulant lui décocher une flèche, l'animal se transfigura en icône de la Vierge qui lui parla : "non, Justinien, tu ne m'abattras pas mais me construiras une église dans cette colline", puis disparut.

Elle se manifesta une seconde fois lorsqu'il fallut opter pour un plan, l'Empereur et ses hommes du Génie ayant des avis divergents. Bien longtemps après la construction de l'église, la Supérieure du couvent pria un moine passé par Saydanaya et se rendant en Palestine, de lui acquérir une belle et précieuse icône. Sur la route du retour, ayant échappé aux attaques en tout genre, il sut qu'elle lui avait prodigué sa puissante protection. Comme il ne voulut pas l'abandonner aux religieuses, il prétendit ne pas l'avoir achetée. Mais une force étrange l'empêcha de repartir. Il dut  alors la rendre en expliquant son geste. On peut comprendre doublement : il s'agit de l'une des 4 icônes qui – selon la tradition – auraient été peintes de la main même de Saint Luc. D'où son nom de Chahoura ou Chagoura en Syriaque, soit : la renommée ou la plus connue.

De nombreux miracles ont étoffé sa réputation de Saydanaya, au point d'être considéré comme le 2ème lieu de pèlerinage en Orient, juste après Jérusalem.

 

 

SYRIE – DAMASQ ASH SHAM

Une ville damassée.

 

Ainsi, j'y suis dans la ville de Paul.

J'ai choisi d'entrer par Bab Touma, l'une des portes accédant au quartier chrétien.

J'enfile la rue du même nom, au pan presque incliné, et comme autrefois probablement, pavée et surchargée.

Derrière les vitrines d'une librairie, des livres dont les jaquettes en français me surprennent à moitié. La Syrie a été sous mandat français suffisamment longtemps pour y laisser des traces.

Les églises franciscaine, melkite, syriaque, arménienne, orthodoxe, ont été élevées dans un périmètre compris entre Bab Touma, la muraille, Bab Charqui, la rue Droite (1 tronçon) et l'arc romain.

Quelques unes carillonnent la messe du soir.

Vais-je y trouver refuge ?

Je serai finalement invitée par l'épiscopat orthodoxe, à l'extérieur des murailles. L'adresse donnée par le couvent Saint Thècle de Ma'aloula s'avère être non un monastère mais un hôtel.

Un évêque passant par là, ému par ma démarche, m'offre ma première nuit à Damas.

Au petit matin, la neige. Je retourne cependant chez les Melkites où j'avais observé de grands bâtiments.

Réitérant ma demande, l'homme de la veille, se ravise : " allez voir le prêtre ".

L'église est ouverte, j'y passe quelques instants puis, ayant franchi arcades et portails, le curé de la cathédrale, pourtant en conversation, me tend un fauteuil : "welcome".

Une musulmane veut m'emmener chez elle mais, interceptant l'offre,  une autre dame du bureau propose : "je vais la prendre avec moi ici, c'est plus central ". Elle parle français. Plaisir partagé, assurément !

En fait, à l'intérieur même de l'archevêché, elle dirige un petit foyer où quelques jeunes filles de confession différente trouvent à la fois sécurité, dialogue et message chrétien. Elles travaillent, étudient ou, comme moi, sont de passage. Ce jour là, les vacances inter semestrielles venaient de commencer. Il y avait de la place.

Je ne tarde pas à comprendre qu'une fois encore la Providence veille sur mon voyage. Mon hôtesse, docteur en langue, culture et civilisation arabe, est un puits de science, qui, en plus, a enseigné le Coran après l'avoir étudié de longues années.

" Elevée au Liban, je parlais français et si j'ai étudié l'arabe au point d'en oublier le français, c'était afin de penser et vibrer dans cette langue. Seul moyen de saisir les subtilités du livre de Mahomet dont l'écriture est un miracle ", me confia t-elle.

Je suis à bonne école.

Aussi, pour apprendre les différences entre les nombreuse familles de l'église : pourquoi, comment, quand elles sont devenues autonomes.

La diversité est si dense que, chaque jour, j'ai cette possibilité d'aller prier chez l'une, chez l'autre. Dans un souci d'oecuménisme et de Paix.

Et d'unité… qui devrait être à la conclusion d'une Paix.

D'ailleurs, c'est ce que Marie, il y a 25 ans est venue demander en visitant une jeune femme mariée depuis 2 mois à un Grec orthodoxe.

"L'Unité" a fait l'objet de ses messages. De l'huile, symbolisant la lumière, la nourriture, le remède, le combat, l'onction, a d'abord coulé d'une icône, puis de ses mains. Plus tard, de ses yeux quand, tombée en extase, elle voit Jésus. Marie lui est apparue 5 fois mais elle a continué à se montrer aux côtés de son Fils. La maison de Mirna est toujours la même sauf que, dans le carré à ciel ouvert des maisons traditionnelles damasciennes, un oratoire abrite dorénavant l'icône. Sans formalisme aucun, vous y êtes accueilli. Le chapelet y est prié tous les jours et la messe dite une fois par semaine.

L'huile coulera encore… probablement comme en ces fêtes de Pâques où les calendriers latin et orthodoxe se superposent heureusement. Mais, à quand le jour où les 2 Églises auront vraiment fait ensemble le pas qui les conduira vers l'unité.

C'est la prière, constante, de Notre Dame de Soufanieh (nom du quartier), devenue Notre Dame de l'Unité, et de son Fils, Jésus. (voir site Internet www.soufanieh.com)

Nos conversations au fil des jours m'enseigneront la Syrie méconnue…. Et peu à peu, l'idée que je m'en faisais s'estompe au profit d'une réalité. Ce n'est pas le berceau d'une civilisation dépérie. C'est une civilisation toujours vivante à travers ses pierres qui demeurent des témoins infaillibles de son histoire, mais surtout grâce à la mosaïque  de ses peuples qui portent en eux cet enseignement.

Damas est réputée "ville arabe par excellence". Affleurent partout les vestiges de son histoire, des Byzantins aux temps bibliques et bien avant (jusqu'à 4000 ans avant notre ère). Aujourd'hui, ses souks en activité, ses mosquées finement décorées, ses murailles, ses hammams laissent entrevoir ce que devait être la cité des premiers califes.

Derrière la porte du Palais Azem, construit par le gouverneur ottoman en 1750, le cœur de Damas bat au ralenti : Paix et verdure. Tous les appartements privés donnent sur la jolie cour intérieure et sont décorés selon un thème (la musique, la mariée, le pèlerinage…) La partie réservée aux visiteurs, le Salamlek, s'organise aussi autour d'une cour ombragée.

La rue Droite percée par les Grecs, élargie par les Romains, nous ramène aux débuts du christianisme. Paul, converti, dut s'y rendre en attendant d'y retrouver la vie et rencontrer Ananie, celui qui allait l'enseigner.

La maison de celui-ci serait une crypte, collée contre le rempart, au bout d'une ruelle prenant sous la rue Droite près de Bab Charqui.

La présence de l'Apôtre est encore marquée par une chapelle adossée au rempart de Bab Kisan : il aurait fui les Juifs en colère en descendant à l'extérieur au moyen d'une corbeille, le long de la muraille et aidé par ses disciples.

La Mosquée des Omeyades, considérée comme l'une des merveilles architecturale de l'Islam, déploie de somptueuses mosaïques sur la façade de la salle des prières.

A l'extérieur, on remarque, bien sûr, les minarets dont celui dit "de Jésus", le plus élevé, qui devrait l'accueillir au jour du Jugement dernier (Jésus, prophète selon les musulmans).

A l'intérieur, un petit cénotaphe supposé avoir recueilli la tête de Jean Baptiste.

Quand on s'égaie dans la ville moderne, on peut aller admirer l'ancien couvent de Derviches, le Tekkiyé de Soliman. L'ensemble bâti sur le plan de l'architecte même de la mosquée de Soliman à Istanbul, servait de point de départ au pèlerinage de La Mecque.

Les cellules des moines sont dorénavant occupées par des artistes, plus que des artisans à mon sens : tissage de Damas, verre soufflé…

Le Musée National, quant à lui, recèle tous les trésors de la Syrie. La plupart des sites archéologiques importants se retrouvent au centre de la capitale. Mari, Ebla, Ougarit…l'impressionnante façade d'un château de désert, à l'Ouest de Palmyre : Qasr al Haya al Gharbi y a même été reconstruit après avoir été démantelé pierre par pierre. Dans l'aile réservée aux antiquités byzantines et classiques se trouve la reconstitution de Doura Europos, un sanctuaire Juif du IIIème siècle, unique au monde pour ses fresques murales, étonnamment bien conservées, représentant la tradition talmudique, habituellement interdit.

Flâner au hasard dans les ruelles damasciennes, c'est prendre le temps d'observer; une porte, une grille, une niche, toujours plus belle que la précédente, supplie votre caméra : "forget me not". Toute la vieille ville est classée et l'Unesco a un droit de regard sur les travaux de réfection, rénovation ou amélioration….Mais quand ceux-ci ne seront jamais entrepris, qu'adviendra t-il de ces clins d'œil du passé ? Sombreront-ils dans la poussière de l'oubli ?

Je vais bientôt quitter la ville. Turbulente sur ses boulevards, animé intra muros.

Au dehors, les gros autocars charrient les employés d'un bord à l'autre de la circonscription.

Au-dedans, les mini camionnettes rasent les murs avant de céder le pas au vendeur à la criée ou au livreur de lait , à bicyclette.

Deux ou trois vieilles antiquités de voitures font des demi-tours scabreux pendant que les badauds chargés de leurs galettes de pain discutent des couleurs du temps.

Dans "mon" quartier, on me dit "bonjour" et "merci". Ils se sont habitués à mes tours de ville. Ils ne me demandent plus si je marche vite pour faire du sport… Damas, c'est comme des villages juxtaposés. On s'y sent chez soi.

Mais depuis une dizaine de jours, le printemps musarde… Il est temps de repartir.

 

 

SYRIE : un extra

 

A Homs, j'ai rencontré un autre extra-terrestre : Pushkar. Népalais de 35 ans, martyrisé, torturé, a décidé de pédaler pour la Paix. Son périple, entamé il y a plus de 10 ans l'a conduit dans près de 120 pays. Il s'est donné 11 ans pour en parcourir 165.

Nous sommes allés à Palmyre ensemble. C'était un extra , aussi, pour moi, sur cette longue route où le tourisme est absent. Mais ce lieu, en plein désert, imposait un détour. Mentionné déjà sur les tablettes de MARI, il ne trouvera son véritable essor qu'à partir de l'époque hellénistique (Babylone, Selencie du Tigre) et son apogée avec Rome…

La longue plaine – de sable – mauve et ocre, lui donnent air d'oasis irréelle au couchant. Pourtant, la ville des palmiers n'est pas un mirage – loin s'en faut – grâce à la source Afka. Les caravanes venues s'y abreuver ne se sont guère trompées. Et, sur la route de la soie, elle sera le passage obligé de tous les courants de civilisations. De Rome à l'Orient mystérieux.

 

 A suivre.........

 

DE DAMAS A LA JORDANIE

 

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• 12/6/2008 - La Syrie (1)

SYRIE

 

SYRIE – Prologue……….ou le marathon du visa.

 

SYRIE – Mon chemin de Damas

 

               1.De la frontière à ALEP (HALAB)

                              A/ Premiers pas

                              B/ HALAB

                              C/ Citadelle St. Simon

 

               2. Intercities

                              A/ Sortie d'Alep

                              B/ En montant vers YDLEB

                              C/ Vers Ma'aret al Noman

                              D/ Au milieu de nulle part

                              E/ HAMA

                              F/ HOMS

                              G/Quelque part

                              H/ 120 km avant Damas

 

               3.La chrétienté exprimée

                              A/ Les perles du désert : KARA, MAR MUSA

                              B/ Des témoins vivants : MA' ALOULA, SAYDANAYA

 

               4. Damas en point de mire

 

SYRIE – DAMASQ ASH SHAM : une ville damassée

 

SYRIE – Un "extra"

 

 

 

SYRIE – Prologue

 

Ou le marathon du visa.

 

A lui seul, il vaudrait la petite histoire et, si j'étais peintre, je me délecterais à esquisser attitudes et atmosphère…

Je ne retiendrai que la séance "guichets" et l'interlude "palabres".

 

Le centre des visas, à 15 heures, un samedi, est désert. C'est bien pour me rassurer après que j'ai doublé, une heure auparavant un kilomètre de poids lourds, côté turc. Un rabatteur de touristes me hèle : "Visa ?"

Mon trolley baroudeur me trahit. Je suis le bonhomme dans un bureau contigu au hall des "pas ou –pas- perdus". Un officier un peu survolté s'exprime. L'exécutant baragouine et je n'y comprends goutte. Trois turcs observent. L'un se décide, prend mes YTL (monnaie turque) de sur le bureau de l'officier puis me fait signe de le suivre. Deux autres m'emboîtent le pas et me rassurent: "il va tout changer en dollars"… Nous déambulons de guichet en guichet, à 4. Les Syriens ne veulent que des dollars mais n'en donnent pas. Alors le premier des Turcs va faire office de bureau de change.

Retour chez l'officier à qui j'explique que je veux un visa "long" car je marche. Il me renvoie au bureau des timbres… Toujours sous bonne escorte, sans quitter mes sous du regard. J'essaie de déceler par quels taux sont passés mes YTL et mes dollars pour aboutir, aussi nombreux, en livres Syriennes. Calcul mental hasardeux et sans conclusion car, entre temps j'ai payé des timbres non identifiés.

L'officier ronchon a pris sa position. Le subalterne, son repos.

Tampon, cachet, flip flop. "Revenez dans une heure". Sa main se balance dans un aller retour : "fax de Damascus".

Fin du 1er acte.

 

Derrière l'une des vitres donnant sur un bureau salon, des militaires baillent et discutent:. "Qui c'est celle-là ? Venez par ici". Je m'exécute sans l'ombre d'une hésitation. De ce côté-ci, on est en plein courant d'air; de l'autre côté, il y a un poêle…

Ah ! j'oubliais. La télé aussi. La télévision donne le ton, donne le temps. Cela crie par-dessus les téléphones ou leur sonnerie.

Ces messieurs, rompus aux investigations, m'assènent de questions. Toujours les mêmes. Sauf qu'au mot "Hadji", leurs visages, tout à coup, s'habillent de respect. Ils sont intrigués. "Pourquoi à pied ?" "Pour prendre le temps de prier dans votre beau pays". Hochements de tête et de menton, sourcils relevés.

C'est que l'heure est au pèlerinage à la Mecque et que des dizaines de bus turcs ont échoué sur les parkings le temps d'une nuit.

Soudain, je réalise que je porte le foulard bleu ciel que m'a donné la maman de ma dernière étape turque. En me drapant, elle a décrété : "Comme ça, tu ressembles à une vraie Hadji".

La confusion n'est pas loin ( et les hadji eux-mêmes vont me saluer quand, au dehors, j'irai à la recherche d'un gîte auprès de la mosquée) et c'est peut-être ce qui expliquera la suite.

 

2ème Acte.

Il est près de 18heures. Retour chez l'officier ronchon. A son demi sourire, je devine que l'orage est passé. "Visa transit de 3 jours" me dit-il en me tendant mon passeport.

"Comment 3 jours ! A votre collègue j'ai demandé au moins 2 semaines. Je marche, je n'ai pas de voiture…"

"J'ai vu, j'ai bien vu votre trolley, mais vous irez dans un bureau de police pour prolongation, pas de problème".

"Ecoutez, la police c'est à Alep. Aujourd'hui le premier jour est fini. Il faut 2 jours à pied. Quand j'arrive là-bas, c'est tard donc fermé et je suis en dehors de la loi".

"Non, non, pas de problème".

"Et s'ils refusent de prolonger ? Cela fait 2 ans que je rêve de Syrie. J'ai voyagé comme ça 6 mois pour rien ? "

Dénégation de mon argumentation. Je remballe donc mon passeport, la mine défaite; tout mon intérieur cependant est calme et confiant. Soit ça doit être comme ça, soit ça va être mieux, bien mieux encore !

Du côté de la mosquée, pas âme qui vive. Je tourne un peu en rond dans cette zone douanière; des (pèlerins) Hadjis, harassés par leur long périple se sont extirpés de leurs couvertures et de leurs bus; ils se défoulent. Nous nous saluons donc, comme de connivence – mon foulard ? -.

Malgré le froid picotant et la nuit, je perçois leur luminosité : ils ont accompli le rêve de leur vie.

 

3ème Acte.

Revenue bredouille de ma pêche au gîte. Dans le hall des visas, chauffé à blanc cette fois, j'évalue savamment quel banc ferait bien mon affaire pour m'y étendre jusqu'à 6 heures du matin. Entre les portes à double battant, les néons et les va-et-vient; je n'ai pas le temps de trouver un compromis car…."Lady, Lady". Le rabatteur de touristes, le visage réjoui, l'index et le majeur collés sur l'épaule opposée me fait signe : "Chef, chef, visa".

"Problem ? " – "Yes, no, chef visa, come".

J'abandonne trolley et calcul mental. Le moral de notre gradé est à son zénith.

"Madame, fax de Damascus, visa un mois".

" 1 mois ? Pourquoi ? "

" 2ème fax. J'ai envoyé un autre fax. OK pour 1 mois. Alors Hadji, contente ? "

Contente, c'est certain… Heureuse voulais-je lui dire.

" Money. Autre timbre plus cher ".

" ??????".

Comme par hasard, un autre turc (pratique, car je comprends un peu ce qu'il raconte) passe par là. L'officier lui demande d'aller rechercher des timbres avec moi. A ce moment là, sa confiance en Dieu lui échappe, car :

" Vous devez encore changer des dollars avant de quitter ce pays. Avec ça, vous n'avez pas assez… Comment vivez-vous ? "

" Je marche ".

" Manger, manger ? "

" Hadji ".

" Inch Allah ". Mais il n'a guère l'air convaincu. Puis, après avoir collé les timbres supplémentaires :

" Voilà Hadji. Bon voyage. Welcome in Syria. Now you can go. Inch Allah".

Il me reste 150 livres syriennes. Et, avant Alep, je n'oserai rien acheter car je n'ai pas la notion de prix ici. Pourcentage à la tête du client, touriste en sus.

 

EPILOGUE

Il est pratiquement 2 heures quand, dans le resto d'en face, je vais boire un bon thé. Deux Turcs m'interrogent et me font asseoir à leur table. Au bout d'une ½-heure, alors que je veux retourner à mon campement, l'un d'eux me propose de dormir dans son camion.

" J'irai dans celui de mon collègue. C'est un ami. Cela sera pour vous mieux qu'un banc. Pas de problème. Il y a des couvertures et la clé. Et puis, mangez un peu avant ".

Brave Turquie. J'ai eu du mal à la quitter – en faisant trois étapes de 40 kilomètres entre Antakya et la frontière – Jusqu'en Syrie, elle est revenue me dire au revoir….

 

 

 

SYRIE, mon chemin de Damas.

 

Le soleil a secoué le givre et déjà de ses rayons m'embrase lorsque, cascadeur, mon trolley dérape des marches des douanes.

" You can go " m'a dit l'officier, la veille

Il y a bien une ou deux guitounes mais vides.. Dans la troisième, un douanier roulé comme un chat sur son fauteuil, ne voit pas la petite souris qui lui file sous le nez…

Sauf… sauf son collègue qui vient de prendre la relève. 150 mètres plus loin, derrière moi, j'entends bien des "hey, hey" que j'ignore, certaine que se confrontent leurs bonjours.

Un clip clap rapide de talons cognés sur l'asphalte m'obligent à faire demi-tour.

" Hey Lady, passport ".

Celui-là s'est fait sonner les cloches de bon matin, les yeux encore engloutis, la tignasse en bataille, il tourne les pages et cherche le visa. Presque en chemise d'été par cette piquette qui lui mordille le bout des ongles…. Il n'est pas loin d'une grippe. Il hésite puis, avant d'être arrivé sur la bonne page : "Bagage? " – "Hadji ".

L'excuse est bonne pour rentrer au chaud. Son geste me dit "go", tout en me rendant mon passeport. De toutes façons, la photo ne me ressemble pas, ce matin. Je suis emmitouflée comme une cosaque. Rien ne dépasse.

Let's go ! Thank you. Ah ! non, ici c'est : Machi, choukran.

Deux clichés sont tombés d'un coup.

Allez savoir pourquoi il ne m'était jamais venu à l'idée qu'on parlait l'arabe en Syrie…Jusqu'à 2 jours avant la frontière,pour moi, il y avait une langue syrienne.

Jusqu'après le passage des douanes, j'ai aussi cru que l'entrée dans ce pays se faisait au prix d'un grand nombre d'heures d'attente, de questionnaires, de fouilles.

La courtoisie du Syrien commence ici.

500 mètres avant les bâtiments administratifs, un soldat m'a saluée et proposé du thé…et même de me loger " car il n'y a pas d'hôtel ici ". Dans l'espèce d'abri de planches et de toile, son Général tente de se réchauffer les mains collées sur le poêle. Il me gratifie d'un "welcome".

 

 

DE LA FRONTIÈRE A ALEP.

 

Quelques kilomètres plus loin, Bab el Hawa. C'est la première voie romaine (IIème siècle) et la 1ère porte (VIème siècle). Une drôle d'esplanade où cubes magasins et cubes garages se côtoient sans grand alignement.

Je me hasarde à demander un thé. Il n'est que 7 heures du matin et pourtant le commerçant et un client s'escriment sur un jeu d'échecs; à califourchon sur un tabouret et dans un carré de soleil. Je les imite, ma tasse dans les paumes de la main.

 

A/ LES PREMIERS PAS. La langue, les indications, les manières, la conduite. Dans un nouveau pays, ils laissent des empreintes incertaines. Tout se bouscule à son portillon.

Quelques petits faits pour tempérer, cependant : le commerçant me parle en français, un boulanger ambulant ressort de son camion pour me donner une galette de pain, un guide de Alep taille une bavette avec moi du côté de Ad'dana et me dresse le tableau des sites archéologiques jalonnant ma trajectoire.

Je n'ai plus qu'à m'engouffrer dans les signes de bienvenue et me laisser à nouveau porter par mon chemin.

Paysages comme coupés au couteau par la frontière.

Avant, il y a encore de la verdure, des champs; après le petit massif de 2 à 3 km et les douanes, le minéral domine. Les roches, le sable, les maisons se confondent dans un rose orangé nappé de lumière.

Une mosquée rompt l'ordonnance.

Dans le creux du talus, un homme enfoui derrière un tas de bois maigre. Il va certainement commencer à travailler aussitôt ses mains réchauffées par des flammes peu convaincantes.

Je croise encore quelques autocars bondés de bagages dessus et dedans. L'intendance des Hadjis de la veille.

La route rectiligne, à peine bombée, traverse quelques villages. Des écoliers se prêtent à ma première photo de Syriens. Fiers dans leur uniforme, eux aussi.

Il est près de 11heures. Une jolie maison sort du décor. Une jeune femme se penche au balcon. Je la complimente du geste. Un tracteur passe, il me fait signe : "venez boire un thé" (chaï. Pas de t, contrairement au turc). C'est le maître de céans. Dehors, on aligne les fauteuils en PVC, on s'assoit en rond. Plateau, thé, petits gâteaux… De mon côté, photos, agenda, carnet de pèlerin, carte…

Le chef de famille bat le rappel de sa classe d'anglais de 6ème. Il traduit.

Clap ! de la langue gestuelle. Je suis maintenant sans dictionnaire.

Au bout d'une heure je veux repartir mais on me retient par la manche : " Tu manges avec nous"…" Non, je dois avancer" – " Où dors-tu ? ". Haussement d'épaules. " Ici, tu veux bien ? " Pourquoi pas, après tout.

On change d'étage, toujours à l'extérieur et, sur une terrasse, les coussins sont étalés. Je suis délestée de tout. On continue à grignoter, à discuter, les femmes,les enfants, ensemble. Les hommes sont repartis à l'ouvrage.

Re photos. Cette fois, séance de peluches : navets découpés en rondelles mis dans du vinaigre avec de la betterave rouge : un condiment servi régulièrement à l'heure du déjeuner.

Entre les deux prières à Allah, on redéménage dans la pièce centrale de la maison où le poêle à mazout trône. On m'installe tout près. Il est alimenté au goutte à goutte et distille sa chaleur à la demande.

Il y a beaucoup de monde dans cette famille. Quelques grands enfants sont mariés, ont ou attendent progéniture. Une seule femme porte le foulard : la belle-sœur.

Dès lors que la fête des épousailles est terminée, elle est tenue de ne plus exposer sa chevelure.

Son époux, chauffeur, est absent pour la semaine.

Dans l'après-midi, elle m'invite à prier avec elle et à la suivre dans son domaine. Une vraie chambre avec lit et armoire. Au pied, à terre, des coussins salon.

Elle a ressorti sa robe de mariée pour moi après que nous eûmes visité l'album de ce jour là.

Dans la soirée, réunion au grand complet. Les filles épousées qui n'habitent pas sur place viennent passer quotidiennement un long moment au bercail.

Un ami parlant français a été appelé à la rescousse. Cette famille très croyante voudrait en avoir le cœur net. Je prie avec elle, je suis Hadji, je voudrais aller à la Mecque, mais suis-je musulmane ?

 

"Sortie de route"

Mon foulard est encore à l'origine de la confusion.

L'ami déclinera les versets du Coran en arabe.

" Savez-vous ce que cela veut dire ? ".

" En arabe, je ne comprends rien de ce que vous énoncez ".

" Alors, comment priez-vous avec le Coran ? "

" En français ".

" Où l'avez-vous acheté ? "

" A Istanbul ".

" Oui, mais ce n'est pas pareil quand c'est traduit . Vous ne pouvez pas comprendre la finesse, le détail ".

" C'est mieux que de ne pas lire du tout et puis, si je ne comprends pas, je demande à l'imam. Vous savez, la foi musulmane, l'islam, pour moi c'est nouveau. Mais, en Turquie, je suis allée tous les jours dans les mosquées et ai eu des conversations avec les Müftüs aussi ( c'est l'homme qui a le degré le plus haut dans la connaissance de l'islam et qui est juge des questions religieuses). Si je ne comprends pas quelques sourates, je leur demande des explications ".

L'assemblée écoute religieusement. Mais plane toujours le doute. Mon attitude neutre devient apparemment équivoque. Si ma prudence vise à ne  pas heurter, c'est que je ne connais rien du degré de tolérance dans ce pays, sauf qu'il y a liberté de culte et que églises ou monastères sont nombreux.

Le monsieur voudrait bien me faire rencontrer son voisin qui s'exprime encore mieux dans notre langue et lui, a une grande expérience du Coran (on pourrait comparer les deux livres saints – Bible et Coran -).

Il insiste pour que je le suive afin de passer la nuit dans sa propre maison (12 enfants).

Mais à cette question, la famille répond : " Non, elle dort ici ". Je suis soulagée, la nuit est avancée… et je voudrais dormir un peu car, dans le camion turc, si j'étais à l'abri, recroquevillée, je ne me suis quand même pas trop reposée.

Coordonnées en poche, rendez-vous pris pour le lendemain : " mon village est à 3 à 4 km d'ici; voici mon nom. Je voudrais bien que vous restiez un peu avec nous ".

La nuit fut courte ! Les parents rentrés dans leurs appartements, les plus jeunes et les demoiselles se sont calés autour de moi, poursuivant leurs questions et vidant mon sac, curieux d'y trouver quelque objet insolite.

Alors, à 5h30 du matin, je me suis glissée telle une ombre hors de ma couche et, comme convenu, sans alerter personne.

Mais la clé n'est pas sur la porte…!

Il me faudra attendre une heure qu'un réveil sonne pour que la maman me laisse aller… même si elle me retient de braver le givre déposé sur les marches du perron.

Hélas, je ne connais que ces mots : Halab, Halab (Alep); choukran (merci); machi machi, km, km (beaucoup de km à pied).

Hélas, je dois encore abandonner mes compagnons d'un jour. Pour suivre, comme l'étoile de Noël, la boule de feu qui, le matin, me précède.

 

Un chat sommeille en moi. Je guette. Parmi les quelques petits hameaux assoupis, je guette le village annoncé la veille. Outre les écoliers, il n'y a pas grand monde pour m'informer. J'ai déjà marché 2 heures lorsqu'un monsieur consterné (car on ne se comprend pas ) et indécis, semble me dire : "c'est là-bas à 2 km… en arrière ".

Comme j'avais émis une restriction : " si je pars pas trop tard ou si je vous trouve " et que j'étais attendu à 7 heures, je ne fais pas demi-tour. Ai-je lâchement faussé compagnie à ce monsieur ?

Avec le recul, j'ai plutôt fait le choix de revenir sur ma route et de m'être ainsi sortie de l'ornière.

Est-ce dommage d'avoir laissé nos questions réciproques mijoter ?

Non, car je ne suis pas théologien donc de taille à démanteler une interprétation teintée d'hérésie.

Seule la prière donne la paix… pas l'explication des hommes.

A Alep, j'allais trouver les clés de mon comportement, dorénavant.

 

B/ HALAB

Les montagnes russes m'entraînent d'un soubresaut à l'autre vers la grande ville; après Damas, Alep.

Le trafic s'intensifie à une dizaine de km du centre. Les voies rapides et autoroutes s'emberlificotent? Un policier, l'index sur le képi, a le geste amical : " welcome. Par ici, le centre ".

Une roulotte propose du café: " c'est moi le patron, je vous l'offre ".

Puis, délivrée des échangeurs, j'aborde la grande artère qui devrait m'amener directement au cœur de Halab, capitale de la culture arabe récemment si j'en crois les nombreux drapeaux plantés en ligne médiane.

Une petite voiture type Fiat ou 4chevaux des années 60 freine devant moi. Un jeune homme en sort prestement

" Nous voulons vous aider. Vous allez à Alep ? "

" Oui, je vais à Alep, mais je marche. Si vous pouviez me dire dans quel secteur se trouve la cathédrale ".

" Vous avez encore à marcher, c'est difficile dans la vieille ville. Si vous voulez, on vous emmène. Voici mon père. "

Je fais ainsi connaissance de Youssef, étudiant en langues à Homs; nous allons d'abord à l'office de tourisme pour nous renseigner exactement sur l'endroit où se trouve l'église. Puis, là-bas, nous apprenons que le responsable ne sera de retour que pour la messe.

" C'est bien, comme ça vous allez venir chez nous pour dîner et on vous raccompagnera ".

Mère et sœur et frère m'accueillent comme si nous nous connaissions de toujours. Les 3 enfants sont étudiants.

" Vous ne pouvez goûter à ma cuisine car je n'ai pas été prévenue mais vous pouvez prendre un bain. Nous avons l'eau chaude ".

Je sens que cette maman – au même sourire que la mienne - aurait plaisir à ce que j'entre dans l'intimité de sa famille.

J'acquiesce. Il est vrai que depuis mon départ d'Antakya, à dormir en famille, dans la même pièce et directement dans les mêmes vêtements, je ne me sens plus très nette.

Le papa ne tarit pas de " Inch Allah ". Il remercie le ciel de m'avoir mise sur son chemin.

" Vous êtes la bienvenue. Vous pouvez revenir pendant votre séjour à Alep. Vous êtes chez vous ici. Si, à l'église, il n'y a pas de place, vous dormirez chez nous ".

A l'église, la dernière messe de l'année va commencer. Je dis à Youssef de me laisser ici avec mon trolley, que je trouverai bien une solution…. Mais lui veut être certain de mon sort : "Non, non, j'attends avec vous ".

" Mais cela va durer au moins 1 heure ".

" Pas de problème, papa attendra dans la voiture et moi je reste auprès de vous. J'ai déjà assisté à la messe ici avec mes amis libanais chrétiens à qui j'ai fait visiter la ville. Pas de problème ".

L'échange d'un signe de paix prend ce jour là un caractère presque sacré. Il est musulman et pousse son sens de l'hospitalité jusque là. Je n'ose lui saisir les mains car, dans ce pays, "hommes et femmes étrangers n'ont aucun contact" m'a appris la jeune épousée de la veille.

Mais, la main sur le cœur et les yeux plantés dans les siens, je le salue d'un "as Sâlâm Alâykoum" (la Paix soit avec toi).

A l'issue de la cérémonie, il me confie : "j'ai ressenti quelque chose de très fort. C'est la première fois dans une église ".

Quand le Père Georges m'a dit : " oui, on va vous trouver quelque chose ", Youssef est reparti soulagé, mais triste de ne pouvoir passer plus de temps à me faire découvrir da ville. Ses examens débutent pour un mois; le lendemain, il doit repartir à Homs.

Le Père Georges m'autorise à rester quelques 3 jours, j'ai tout loisir de me familiariser et de prendre mes repères.

Je découvre alors la mosaïque syrienne. J'entends les gens. En dépit des quartiers spécifiques souvent liés à l'Histoire du Pays ou de la ville. Tout le monde se côtoie et, apparemment, se respecte. Le Président de la République lui-même a décrété la liberté de culte. Ainsi, la religion n'est plus indiquée sur les cartes d'identité.

L'homme de la rue, un brin curieux mais très affable, est toujours prêt à rendre service. Bien sûr, je suis étrangère et ça se voit. Quand, le plan déplié, je tente de me situer, il y en a toujours un ou 3 ou 4 qui m'encerclent : " Do you want help  ? " ou " Can I help you ? ". Jusqu'à même m'accompagner… ou m'inviter pour un café.

Un businessman de Homs m'aborde : " Le Sheraton, c'est où ?"

Deux minutes plus tard, devant une tisane succulente, " efficace contre la toux, vous verrez", nous devisons sur la politique de la France, les traditions, les religions et le Coran.

" Vous savez, il faut déjà étudier une religion avant d'y adhérer Par exemple, on pense que les habitudes ou les rites ou les règles ne sont pas fondés, mais si Mahomet a fixé la prière au lever du soleil, c'est pour traiter notre paresse….etc. Malheureusement, on a une religion par nos parents. Mais on ne sait rien. Et puis la religion ce n'est pas l'essentiel. Moi, quand on me demande si je suis musulman, je réponds : je suis un humain. Et rien que pour cela – parce que je ne suis pas un animal et donc que j'ai une cervelle, un cœur, des sentiments – rien que pour cela je pense que je dois respecter les humains. La religion, c'est en plus et après avoir étudié ".

Campé sur une trentaine d'années, il est aussi campé sur une certitude : on doit s'aimer.

" Je crois que nous n'avons pas le choix. C'est une obligation ", répondis-je. "Si on ne veut pas faire exploser la planète et nous avec. A nos dirigeants d'en être conscients car nous, qu'est-ce qu'on veut ? nous le peuple, sinon la Paix, non ? "

Nous étions prêts à refaire le monde. Mais ce jeune en duffle-coat marine et attaché case a des emplettes à faire. C'est le 1er janvier et il doit encore trouver quelques cadeaux.

Je me souviendrai longtemps des ses petites lunettes cerclées d'argent à la Tolstoï et de son regard d'humaniste convaincu…

La nuit est tombée sur Alep et le Tour de l'Horloge. Je rentrerai au couvent par le Jdaidé (quartier chrétien) très décoré. Noël récent a endimanché les devantures et les hôtels particuliers construits dès le XVIème siècle. Au moment de l'essor commercial de la ville. Les églises rivalisent d'imagination : sapin géant et illuminations, crèche et santons automatisés.

Bien à l'abri dans leurs fourrures et leurs manchons, les Alepines flânent. Dénicheront-elles le cadeau rare ou original qui fera briller les yeux de leurs enfants ?

Je me croirais en Europe… si ce n'était l'arabe qui me rappelle à l'ordre.

Alep est réputée pour sa citadelle trônant au dessus de la vieille ville. On a retrouvé un bas-relief datant du Xème siècle avant J.C.  mais on peut admirer aujourd'hui le site remontant, dans sa forme actuelle, à la dynastie des Ayyoubides (XIIème – XIIIème siècle).

La mosquée d'Abraham – où le prophète aurait trait une vache (d'où le nom de la ville : Halab = lait en arabe) – a remplacé une église où la tête de Jean-Baptiste aurait reposé.

En gravissant le long couloir incliné et coudé, entre la porte monumentale menant à l'intérieur de la citadelle, une arménienne s'adresse à moi : " C'est vacances aujourd'hui pour mon fils. Il voudrait aller s'asseoir dans le trône du roi ".

Si les remparts permettent une vision des alentours à 360 degrés, les escaliers et les labyrinthes nous égarent… Le petit garçon s'impatiente un peu. " Y a-t-il un Roi ici ? "

Lorsque nous arrivons dans la salle du Trône, déception : des cordons ne permettent pas d'aller s'asseoir. C'est l'endroit le mieux conservé, donc protégé : plafond, coupole d'époque mamelouke, décoration peinte sur le bois.

Les lieux sont sombres. " Il était interdit de voir le visage du Roi ", précise la maman.

Je fais un cliché de l'enfant, hélas presque noir. Je le console : " Comme ça, on dira que tu es un vrai Roi.

Ani m'invite chez elle le lendemain : " Il faut que vous rencontriez ma belle-mère. Elle sera ravie de parler français.

Au cours du petit-déjeuner , plutôt du "brunch", j'apprends qu'elle n'a plus de parents. Ils ont disparu dans un accident dû à une fuite de gaz. Elle et sa sœur seront élevées chez des religieuses au Liban. Elle a un grand respect pour sa belle-mère : "C'est ma maman, elle est bonne avec moi ".

Je fais aussi connaissance de sa fille aînée, élancée, yeux en amande, très européenne dans son jean serré et étudiante en Anglais: " Quand mon petit garçon est né, j'ai entamé une nouvelle vie. Après ma dépression, je suis re-née ".

La maison d'Ani, c'est une maison d'artistes : délicate et sereine même si elle m'avoue avoir souvent peur. Elle peint, elle invente des décorations. Tout est pastel. Quelques tableaux de son époux sont aussi suspendus aux murs. "Malheureusement, il n'a plus le temps ".

Avant de se séparer, elle me montre encore de jolis petits cadres, à taille de carte postale : " Vous voyez, je pourrais les vendre, mais je n'ai pas de filières. Mes amis en France m'ont dit que je devrais essayer là-bas. Mais, impossible d'obtenir un visa !

Quel gâchis, pensai-je ! Il y a tant et tant de talents en souffrance…et de rêves inachevés : " Je voudrais habiter en Suisse. C'est si beau, si net, si propre, si ordonné ". Je sens poindre l'âme d'une poète.

" Ani, l'ordre c'est bien, mais une orientale en aurait peut-être vite assez. Et puis, votre soleil vous manquerait ".

 

C/ LA CITADELLE SAINT SIMON

Non loin d'Alep, le monument le plus important de la chrétienté après Sainte Sophie de Constantinople : Qalaat Simum.

L'ensemble était composé de 4 basiliques disposées en croix . Au centre, une grande cour octogonale et, au milieu, la colonne (stèle) de Saint Simon (le Vieux). Celui-ci y vécut perché durant 42 années. Ainsi isolé du monde, il pria quand il ne prêchait pas. Car, des milliers de pèlerins attirés par sa réputation –parmi eux l'empereur de Byzance – venaient le consulter.

Les ruines magnifiques nous permettent d'entrevoir la richesse architecturale du lieu : motifs décoratifs surprenants et saisissants; colonnes sculptées de feuilles d'acanthe (style inauguré ici par les Byzantins), volumes et ampleur des arches. La construction fut entreprise en 459, à la mort du Saint, mais le site mis à sac en 1017 par les Fatimides. Période noire pour les chrétiens d'Orient (30.000 églises au moins ont été détruites entre la Syrie, l'Égypte, la Palestine, dont le Saint Sépulcre).

Une conversation avec un grand spécialiste des sites religieux en Syrie, notamment, me mettra…au parfum. Ce pays n'est pas seulement – avec l'Égypte – le berceau de l'une des plus anciennes civilisations au monde. Le premier système alphabétique au monde y est né 14 siècles avant J.C. à Ougarit sur la côte. On y trouve les premiers villages de l'histoire de l'humanité (Moureybet), les premières villes embryons d'États, dotés d'une organisation sociale, économique et politique, comme Ebla qui étendra son influence depuis le Sud d'Alep jusqu'au Taurus (en Turquie actuellement).

Toutes les facettes de la Syrie se trouvent d'abord dans les souks dont les descriptions foisonnent. Très vite, je me rendrai compte de sa diversité. Avec les produits agricoles, le troisième cliché tombe. Il n'y a pas que le désert.

 

 

INTERCITIES

 

Et la quinzaine de jours de marche me séparant de Damas achèvera le démantèlement de mes " a priori", s'il en était.

 

A/ SORTIE D'ALEP.

De nombreuses industries aux enseignes parfois étrangères y sont installées, par îlots. L'une de ces entreprises m'accueillera pour la nuit. Le Directeur appelé en renfort (il parle anglais) me proposera de dormir dans l'une des chambres de sa maison d'hôtes. Le lendemain, il me rattrape sur la nationale à 10 km de là : "Mais j'ai fait préparer le petit déjeuner; vous ne m'avez pas attendu ". L'un de ses collaborateurs (défaut d'interprétation ?) m'avait dit que son patron était parti pour Damas.

Il me ramènera " à ce pont là, pour que vous ne perdiez pas trop de temps ".

Son usine fabrique tout ce qui a trait à la literie, au couchage. Son cousin, publiciste, l'accompagne. Il lui a téléphoné la veille : "écoute, il faut que tu voies cette femme là. Elle marche depuis Paris. Tu ne verras ça qu'une fois dans ta vie !"

Après avoir inauguré des jeux de mots (en Anglais) entre le nom de la Société et les produits, ils ont dû trouver que je serais une bonne co-équipière car nous avons procédé à une série de photos, couette, lit, sac de couchage, en situation… Ils voulaient absolument m'en donner un. Incompressible, je suggérai qu'ils me l'expédient. Ils ont acquiescé.

" Anne, si vous avez un souci, n'importe où, dites-le nous. Nous avons des amis partout. Que Dieu vous bénisse. Et puis, si vous arrivez en France, écrivez-nous ".

" Bien sûr que j'arriverai en France…. J'ai une petite fille à gâter…"

Pas loin d'Idleb, c'est un restaurant qui m'héberge. Un Damascien passe par là et l'aréopage de jeunes garçons à qui j'essaye d'expliquer qu'il m'est impossible de marcher la nuit, lui adresse ma demande.

" Le Directeur c'est mon ami. C'est bon, je m'occupe d'elle ". Dix minutes plus tard, je suis attablée devant un festin.

Nous parlons en français. Il a travaillé pour France Telecom de nombreuses années. Aujourd'hui, à Damas, ils soigne ses compatriotes (médecine parallèle).

 

B/ EN MONTANT VERS IDLEB.

La vraie campagne se met à nue : des champs, des serres, des arbres fruitiers, des oliviers. Il n'y a pas que le désert, en effet. Il y a aussi de l'eau et grâce aux réseaux d'irrigation… il devient vert. Des murets séparent, quelquefois, les lopins de terre. Des pierres superposées me semblent servir, par endroits, de repères de propriété.

Des carrioles chargées de légumes montent vers le marché où les paysans, à terre, étalent leurs productions. Un peu en hauteur, la ville devrait bénéficier d'un peu d'air en mouvement à défaut de "frais".

Elle dispose d'un musée où sont présentés de nombreuses pièces provenant de "villes mortes" dont Ebla. Avec des tablettes représentant des documents officiels écrits en caractères cunéiformes (environ 2.200 ans avant J.C.). Une aile est consacrée à l'art populaire.

En redescendant, je suis abordée par un couple : "Venez avec nous, nous boirons le thé. Voici mon époux, professeur des écoles. Moi aussi, je suis professeur.".

Puis :

" Ce soir à Ebla, si vous ne savez pas où dormir, appelez-moi. Je viendrai vous chercher

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