Je me souviens de……
De ces belles conversations – Rencontres.
1. Le Lycée.
La police a sillonné avec moi la ville pour me trouver un hébergement. Il faut dire que la nuit tombait.
Un photographe d'Efes m'a tenu la jambe pendant trois quarts d'heure… J'ai eu beau accélérer la cadence, le soleil, lui, n'a pas freiné la sienne.
Dernière suggestion de ma part : "Y a-t-il un pensionnat ?" Un coup de volant un peu brutal, 3 km hors agglomération, le lycée de la petite localité se dresse, obscur et flanqué de quelques loupiottes nous évitant de trébucher.
Le Surveillant Général fait demander la Direction. D'une escorte d'élèves, se détache l'un d'eux à l'anglais presque parfait. Il fait les présentations, me fait l'honneur de son lycée, fait office de traducteur. Le Directeur m'amène dans son bureau et m'offre le traditionnel thé.
" Vous serez installée dans l'infirmerie. Cela vous convient ? " Quelle question ! Bien sûr….Un toit me suffit. Et, ce soir là, j'aurai bien plus.
Une vingtaine de jeunes vont se relayer pour me questionner sur ce voyage. D'abord intéressés par les questions d'ordre pratique ( pays, km, repas, logement), ils vont peu à peu m'interroger sur mes impressions : " aimez vous la Turquie, les Turcs ? Qu'est-ce que vous appréciez le plus chez nous ? " Puis, le ton devient grave lorsque la question de la paix est abordée. " L' Occident nous a abandonnés. Les pays arabes ne nous aiment pas. Nous sommes seuls face à cette guerre, au bout de notre pays (Kurdes / Irak). Mais, vous verrez, nous nous en sortirons car nous sommes un peuple fier et courageux ! "
Bien sûr, je n'ai pas d'opinion à émettre car tout ce que nous connaissons en France de ce problème, ce n'est qu'à travers les medias et, peut être une censure. Je ne peux les assurer que de ma prière pour qu'ils trouvent leur voie à travers les difficultés. Quand arrive le sujet : " Et l'Europe ? ", il faut être fin limier. " Votre Président ne nous aime pas. Il ne veut pas de nous. Il a peur des musulmans…" A quoi je rétorque qu'il n'y a qu'un seul M. Sarkozy, qu'il est en place pour 5 ans seulement.. et que nous sommes 60 millions de français dont beaucoup sont musulmans et dont beaucoup ne craignent ni l'Islam ni les Turcs.
Un certain nombre d'entre eux sont d'ailleurs contre l'entrée de leur pays dans la CEE. Ils craignent d'y perdre leur intégrité et leurs traditions. D'autres imaginent l' Europe comme un bouclier contre ceux qui ne les aiment guère ou comme une manne financière salutaire.
Parfois, je partage le même point de vue mais attire leur attention : " Votre pays est riche d'histoire. Vous avez à nous ré enseigner nombre de valeurs qu'en Europe nous avons égarées à cause du modernisme. Nous, nous vivons chacun pour nous. Vous, vous vivez ici, ensemble, dans l'entraide, l'hospitalité, le service. Votre foi est vive et vous priez Allah; nous, nous l'avons mis à côté de nos vies ou carrément de côté. Si vous rentrez dans l' Europe, prenez garde que la haute technologie n'efface de vos mémoires ce qui, à mes yeux, est si beau chez vous. L' Europe est belle car variée, démocratique, diverse, moderne et libre. Mais il y a le revers de la médaille. Parce que nous possédons, nous nous protégeons. Or, si nous nous protégeons derrière nos portails, nos banques, nos codes secrets, c'est que nous avons peur. Si nous commençons à avoir peur, nous ne communiquons plus, nous nous ignorons , nous ne nous aimons plus. Et c'est tout le contraire de ce que je vis chez vous ! Ce serait dommage de perdre tout cela. Pour vous d'abord. Pour nous ensuite.
A ceux qui voudraient entrer dans la CEE, je dis : d'accord, mais sans être belliqueux, soyez forts pour protéger ce que vous avez de noble. Car, l' Europe est une machine énorme qui, parfois ne profite qu'aux plus riches. Les capitaux servent souvent les intérêts. Et ceux-là ne sont pas là où nos dirigeants les imaginent, le plus souvent ".
A ceux qui préfèrent l'indépendance à une tutelle européenne, je confie mon avis : "La perspective d'une adhésion à la CEE a fait progresser votre pays vers la démocratie. Cette machine là aussi est en route et, parce que vous y avez pris goût, vous ne voudrez pas revenir sur vos pas. Les capitaux occidentaux sont déjà chez vous par le biais des usines, des installations touristiques. Vos entreprises peuvent croître à leur rythme. Et vous avez encore le temps de mûrir ce projet ou ce refus européen en devenant assez forts et assez indépendants pour être capables de marquer vos choix sans être avalés par le système. Votre nation est belle. Elle travaille dur. J le vois tous jes jours de mon parcours. Pas un lopin de terre n'est à l'abandon. Des milliers de gens s'activent dans tous les coins. Vous faites mon admiration. Travaillez maintenant à votre indépendance pour pouvoir vous faire entendre demain au Monde qui vous connaîtra et vous reconnaîtra comme un Etat démocratique et en marche. C'est mon vœu pour vous. "
" Et ça avancera d'autant plus vite que notre pays sera en paix. Car la guerre coûte cher. C'est autant d'argent qui n'est pas libéré pour l'éducation de notre jeunesse."
" Vous avez raison car vous êtes – ce n'est pas un secret – l'avenir de votre pays à qui je souhaite cette paix. Du fond du cœur. "
"Souvenez-vous de nous. Dites en France que nous ne sommes pas un peuple mauvais. On dit tellement de mal de nous."
"Voyez-vous, la raison – à pied – de mon voyage , vous me la donnez ce soir. En avion, je ne vous aurais pas rencontrés. Je suis très touchée de vos confidences. Et je vous emporterai demain avec moi, dans mon cœur et avec vos rêves et vos espoirs de jeunes."
" Vous allez vous convertit musulmane ? "
" Allah seul le sait. Pour l'instant, je le rencontre à travers vous. Une religion même si elle est belle, est-elle plus importante que la Foi, finalement ? Mon avis, aujourd'hui, c'est qu'il y a plusieurs routes pour accéder à sa maison. Et, aujourd'hui encore, ma route vers lui, c'est de marcher. Ne priez pas pour que je devienne musulmane mais pour que je reconnaisse ce qu'il attend de moi. Et moi, je prie pour la Paix dans vos familles, votre école, votre pays."
Le gardien, à 6 heures du matin, a vu passer un OVNI devant sa loge. Arc-bouté sur son bureau, le cendrier n'en peut plus de ses mégots; lui, il n'en peut plus de compter les moutons. De larges cercles "beurre ranci" donnent à son masque des yeux de mort vivant. Il lui a manqué une page. Celle que j'ai vécue la veille au soir. Son livre n'a plus de sens. Pas d'importance, en fait… car il va aller se coucher et déjà oublier cet étrange personnage à deux pattes et deux roues qui lui a filé sous le nez. Sans rien n'y comprendre non plus !
2. Au Nord de la mer de Marmara.
Il a plu toute la journée et, sur le bord de mer quand le ciel et la terre se joignent les mains, l'humain s'enfonce la tête entre les épaules, se courbe et échappe à toutes les sollicitations. Drapée de ma protection soi-disant imperméable, je lui parais encore plus étrangère. D'un trottoir à l'autre en sautant chaotiquement par-dessus le muret médian de la route, je fais fuir mes informateurs. Je n'ai guère le temps d'ânonner mes quatre mots de turc pour demander où je pouvais dormir, qu'ils se sont déjà évanouis au bout de mon bâton…. Un petit poste de police. Dégoulinante, je ne franchis le seuil que de la tête : " tiens, une femme ! " Avec quelques mots d'anglais elle m'attire vers la mosquée. Dans la courette, une femme sobrement vêtue et deux gamins pieds nus qui, déjà du regard, fouillent mon sac. Un monsieur passe par là. Celui-ci s'exprime en allemand. Nous passons une heure ensemble. D'abord au chaud (tchaï, thé) thé et gâteaux dans la boulangerie d'à côté. Puis il m'entraîne dans une tente installée par la ville : " Ici nous avons distribué vivres et vêtements pendant le Ramadan. Des gens y ont même dormi. Est-ce que ça vous irait ? "
Devant ma moue dubitative (il fait plutôt froid et je me vois mal déplier mon matelas à même le sol sale. (Question de ne pas attraper n'importe quoi et de mettre toutes les chances de mon côté pour la suite de mon voyage, pensais-je ! ) Donc, devant ma moue dubitative, le monsieur me ramène à la mosquée : " ici, il y a une pièce un peu encombrée. Mettez-y votre sac et, lorsque l'imam viendra, je lui parlerai." L'homme me promet de revenir une heure plus tard. A l'issue de la prière, en effet, il ressort de la mosquée avec ses collègues, contant à l'imam mon aventure. Celui-ci, une homme d'une soixantaine d'années, se prend d'amitié pour moi. Me voici encadrée, l'un devant muni de tapis en raphia, l'autre derrière traînant mon trolley et marchant vers un petit appartement situé sous la mosquée.
" C'est un logement qui a été libéré il y a 2 mois. Nous allons y faire une école du Coran. Vous pourrez vous y reposer. C'est sécurisé. Cela vous va ? "
Mais avant de me quitter, nous discutons dans la pénombre (l'électricité est coupée) et dans le couloir, durant deux heures. Eux aussi – non qu'ils veuillent s'informer sur moi – mais ils veulent déceler les raisons de ce voyage. Je leur explique le chaos de ma vie, mon suicide manqué, ma période de maladie et l'appel reconnu d' Allah pour chercher ma route, dorénavant, vers lui. " Je suis née catholique, comme je suis née française. Je n'ai rien demandé, rien choisi. J'ai été éduquée en ce sens mais, à 20 ans, j'ai mis Allah hors de ma vie car je me suis crue libre… Je crois que dans ma profonde solitude, il m'a tapé sur l'épaule et il m'a dit : je suis là. J'ai d'abord marché pour faire quelque chose. Maintenant, je marche pour la paix de mon âme, pour me nourrir de la foi de ceux qui me reçoivent. Si, au bout du chemin, je veux demeurer catholique, je saurai pourquoi. Et je voudrais servir Allah du mieux que je peux. Le but n'est pas l'essentiel. Mais bien la route qui m'initie et m'enseigne."
" Tu n'as pas peur ? "
" De quoi ? de quoi aurais-je peur ? Si j'ai peur, je dois rentrer chez moi. Si j'ai peur, c'est que je n'ai pas confiance en Allah. Or, s'il veut que je fasse ce voyage, jusqu'à quand et jusqu'où, je ne sais pas… Il me le fera comprendre… Je suis dans ses mains et je prie. Toute la journée. Que voulez-vous qu'il m'arrive ? "
" Tu voudras être musulmane ? "
" Lui seul décidera. J'ai traversé la France où l'on ne prie plus comme autrefois; la Suisse qui a toute une variété de protestants; l'Italie où c'est très, très catholique et la Grèce où les orthodoxes sont certains d'être dans la ligne du Christ. J'aborde votre pays complètement vierge de toute connaissance de l'Islam. J'ai acheté le Coran à Istanbul et j'ai commencé à le lire et à prier avec vous dans les mosquées…. Plaise à Dieu que je trouve ma voie vers Lui. Musulmane ou catholique ? A l'instant, c'est ma foi et ma confiance en Lui qui importent. Et votre témoignage est la preuve qu'Il m'accompagne. Voyez, je ne parle pas encore le turc mais il vous a placés sur mon chemin ce soir et nous pouvons échanger dans une langue commune…"
Le soleil est à peine dévoilé lorsque je reclaque la porte sur cette conversation. La pluie s'est tue. Et l'aurore m'invite, aux premiers appels du Muezzin, à me prosterner devant notre Créateur. " Allah, bir " (Dieu est un) avait été notre point d'accord. Unique, et notre Créateur ont-ils renchéri.
3. Plein Sud, un homme de Paix.
Un homme de Paix dont la vie et la famille sont brisés par la guerre. Il est kurde et il emploie des hommes dont les pays subissent les avanies de leurs leaders. Ils sont là, une dizaine, à vivre ensemble au sous-sol d'un immense magasin de linge de maison. Immense salon TV, dortoir contigu à une cuisine de restaurant. C'est l'hiver, donc inutilisé : les touristes sont plutôt rares.
" Je suis un peu leur papa. "
Chacun occupe son poste scrupuleusement. Il y a le vendeur de fruits de mer, dehors, qui se gèle les doigts et qui m'a fait signe de venir m'abriter lorsque, subitement, l'orage a éclaté. A l'intérieur, un autre vous sert café turc ou nescafé, au choix, pendant qu'un troisième vous prépare une cuisine snack. Puis il y a les vendeurs. Celui qui parle russe et vous vante la qualité de la soie des draps ou des couvre-lits; celui qui vous passe au fil de l'épée les tapis et autres sacs tissés manuellement. Enfin, il y a les préposés – à tour de rôle – aux tâches ménagères de la collectivité (nettoyage, repas vaisselle).
" Où pourrais-je dormir ? " demandais-je en anglais, lorsque, séchée et réchauffée, je m'apprêtais à repartir.
" Mais, ici ! "
" Où, ici ? " fis-je, en parcourant du regard l'espace de vente. " Vous avez des clients tard puisque votre magasin est ouvert jusqu'à 23 heures."
" En dessous, il y a des canapés. "
Comme je lui précise que je suis "Hadji" et que je dois dormir séparément des hommes, il me montre un lit de démonstration.
" Et là ? C'est un bon matelas, vous savez."
C'est ainsi que j'ai déballé mon campement au milieu de tout ce qu'il y avait de plus chic. En matière de cotonnades, soieries, tapisseries, bijoux anciens.
" Notre clientèle est surtout russe et américaine; nous expédions en Europe…"
A avoir traversé les champs de coton, j'imagine sans mal les usines battant et triant le fil sur des métiers infernaux. A avoir fréquenté les troupeaux de moutons et de chèvres, je sais les laines épaisses et colorées, propres à vous dorloter. A avoir observé tous les acteurs de la fabrication de ces articles, je connais leur sueur, leur volonté. Leur espoir ou leur manque d'espoir. Le travail manuel est difficile, ingrat et ne rapporte pas grand-chose… Ici, plus qu'ailleurs, en effet !
Notre kurde n'ignore rien de tout cela. Il a tout quitté. Il n'a pas vu sa mère depuis 6 ans. Sa famille est dispersée aux 4 coins de la Terre. Il tente une autre vie avec ses compagnons.
Nous avons conversé tard dans la nuit.
" Pour moi, il n'y a que la nationalité 'humaine' qui existe. Tout le monde imagine le mal qui est dans l'autre. Moi, je crois l'homme bon. C'est l'usage de ce que Allah nous donne qui nous rend bon ou mauvais. Je déteste la guerre. Nous étions un peuple en paix et nous étions – en Turquie -. Des turcs comme les turcs. Mais il y a des chefs qui se donnent el pouvoir de nous monter les uns contre les autres. Dites en France, dites leur, quand vous rentrerez, que nous ne sommes pas tous des assassins."
Dans la matinée, il a tenu à m'accompagner en ville pour traduire mes désirs chez les commerçants. Et quand, vers midi, je l'ai quitté, le ciel avait retrouvé la clémence de la veille. Dans ses yeux, il y avait un "merci d'être passée par ici". Comme un je ne sais quoi de " au revoir". Pas " adieu ". Mais " au revoir, à bientôt". Nous avions partagé les mêmes sentiments de fraternité universelle.
C'était après Kulumka, quelque part dans la montagne.
4. Conversations insolites.
Le soir ou en route, quand mes jambes se doivent d'être déliées de leurs douleurs, il y a toujours quelqu'un qui m'adresse la parole…
Parole un peu curieuse, au départ; parole un peu interdite sur ce qu'il considère comme un exploit. Parole administrative, aussi.
Ce chemin là exerce l'humilité. L'exceptionnel, je l'ai déjà dit, c'est la rencontre fortuite qui me permet d'avancer.
" C'est vous tous qui cheminez un instant avec moi. Je vous l'assure : travailler est plus exigeant que marcher ". Je ne cesse de le répéter. " J'ai connu de nombreuses situations, comme chacun de vous : travail, chômage, maladie, famille avec et sans problème, assez ou pas assez d'argent pour vivre, avoir une maison ou ne plus pouvoir la louer… La vie la plus simple, c'est bien celle que je mène en ce moment. Ce n'est qu'un passage de ma vie. Mais c'est le moins difficile de tous. Je sais que ça ne durera pas… et que, ce cadeau, c'est vous qui me l'offrez. "
Ainsi :
A : Les deux jeunes gens, qui m'ont entraînée aussitôt finie la dernière prière à la mosquée. Nous sommes allés boire un thé dans l'un de ces bistrots mal éclairés où les hommes devisent et jouent aux cartes. Pas foule, mais foule de questions. Deux, trois ont fait volte face quand je suis entrée. " Bienvenue, bienvenue ". Et d'attirer une chaise près d'eux. Nous étions assis en rond…
" Tu es catholique ? Pourquoi tu marches ? La plus belle religion, c'est l'Islam."
" J'en suis sûre, mais avez-vous une connaissance des autres religions ? En tout cas, moi, non. C'est pourquoi ce voyage est comme une école . J'y apprends les moyens d'aller vers Allah. Est-ce que vous avez choisi votre religion ? Moi, non. Et, aujourd'hui, je veux décider de cela…"
Je vois bien que les mains balaient la table et que les yeux clignent de questionnement personnel. Peut-être ne se sont-ils jamais posés en dehors du cadre qui est le leur depuis la naissance.
" Mais le Coran est le dernier Livre Saint et rien n'y a été changé. Tandis que dans les autres, juifs ou chrétiens, les textes ont été modifiés à des fins de pouvoir (temporel) sur les peuples ".
" Cela, je l'ignore. Je sais une seule chose : je marche pour apprendre. Quand je rentrerai en France, j'étudierai. Et à ce moment là seulement, j'aurai mon opinion ".
" Et puis, il n'y a qu'une seule vérité aussi : Allah, bir (Dieu est un) ".
L'index pointé vers le ciel, les yeux à demi élevés vers le plafond, la lèvre ferme, ils ont signé le point final de notre échange.
B : Les 2 policiers, avec lesquels j'ai partagé ma boîte de conserve et eux, leurs paquets de gâteaux. Ils étaient jeunes; c'était la veille de leur jour de congé. Ils étaient un peu " relax" car les collègues les avaient relayés devant l'écran et le téléphone. Eux, ils étaient préoccupés – cela va de soi – par les questions de sécurité, logement, repas, aussi.
" As-tu une famille, un mari, des enfants ? Comment prennent-ils la chose ? Est-ce que tu marches la nuit ? Fais-tu partie d'un groupe ? "
Je m'empressais de les rassurer. " Je mange et, comme tout le monde, je m'approvisionne dans les magasins. Bien sûr, j'ai une famille mais je vis seule, sinon je ne voyagerais pas aussi longtemps. Mes enfants sont autonomes et travaillent : pour la vie quotidienne, ils n'ont plus besoin de moi.
" Tu leur téléphones ? "
" Pas tous les jours. Il y a Internet, c'est pas trop cher. Et puis, je ne fais pas n'importe quoi. J'évite les petites routes car ma santé n'étant pas parfaite, je préfère avoir quelques magasins ou lieux où me reposer si nécessaire. La nuit, je ne marche jamais. Il faut bien que je dorme aussi. Comme vous…. Marcher avec un groupe ? Non. Quelques jours, c'est bien, mais des mois, c'est impossible. La marche en solitaire, c'est l'assurance de se mettre à l'écoute d'Allah. Si je suis avec des copains, copines, je vais discuter avec eux. Et je vais oublier de regarder autour de moi et dans mon cœur. Je ne fais pas du tourisme. Je prie, je dors, c'est tout. Visiter une ville après 30 ou 40 km de marche, c'est trop fatigant. Il faudrait, à chaque fois, rester un jour ou deux. Mais alors, mon voyage va durer 10 ans. Je voudrais aussi voir ma petite fille grandir."
" A 2 ou 3, ne serait-ce pas plus sécurisant ? "
" Peut-être. Mais, dans chaque situation, il y aurait 3 avis différents. Il faudrait peut-être aller aussi vie que les autres si on ne veut pas gêner ou ralentir pour les attendre…. Tout cela est possible mais pas pour un très long voyage. Et puis, comme je cherche Allah, j'ai décidé de me mettre entre ses mains. Je n'ai besoin que de lui. Et lui, il place devant moi ceux qui m'aident, ceux qui l'aiment. Par exemple, vous êtes de la Police, et pourtant jamais je n'aurais imaginé être assistée comme je le suis par vos collègues. Vraiment, j'ai un très grand sentiment de sécurité ici… Grâce à vous aussi ".
C. En terrasse. En ce début décembre, les touristes locaux ont déserté la petite vallée boisée débouchant sur un bord de mer un peu maltraité. Les serres au milieu des immeubles mal construits apportent tout leur lot de pollution – du plastique aux caisses de conditionnement… ici, on n'est pas trop sensible à la beauté de la nature - .Tout au bout de la ville, j'ai déjà marché 5 heures. On profite encore des rayons du soleil sous l'auvent d'un café terrasse. Cela fume toujours autant… mais c'est moins incommodant.
Le bistrotier m'apporte un "tchaï". Un homme en pantalon "turc" (serré le long des jambes et ample à partir des genoux) tourne en rond à 2 pas de moi. Celui-là voudrait bien entamer la conversation. Je lui demande alors à combien de kilomètres se trouve le prochain bourg.
" Deutsch ? Tu parles allemand ? "
C'est que dans ce quartier de la Turquie touristique, les Germains ne sont pas rares. En outre, ma taille, la couleur claire de ma peau… tout concourt, selon eux, à ce que ma patrie soit celle de Charlemagne.
" Non, française, mais je peux parler allemand si ça vous convient " .
" Où vas-tu ? Pourquoi ? T'es seule ? "
Et de redécliner mon identité de pèlerin.
Un autre "tchaï" m'arrive. Cette fois, le serveur pousse le menton dans le sens d'un autre homme assis au fond.
" C'est lui qui te l'offre ".
Puis, les langues se délient, les chaises pivotent, les dos se retournent.
" Eux, là, ils sont 'Hadji' (c'est-à-dire pèlerins de la Mecque) ".
D'un geste circulaire, ma main se pose sur ma tête pour leur montrer que j'avais remarqué leur bonnet les distinguant des autres musulmans. Blanc ou noir, lisse ou ajouré, c'est une fierté démontrée d'avoir (pu) accomplir le pèlerinage.
" Pourquoi, tu es 'Hadji' toi aussi ? Tu es musulmane ? "
" Non, mais dans la religion chrétienne, c'est comme chez vous, nous avons des villes saintes. Je suis allée à Rome, par exemple et en Espagne. En Turquie, je suis montée à Meryemana. Nous avons en commun la mère de Isa (du Christ). Donc, comme vous, je suis 'Hadji'. "
" Pourquoi pas en avion ? C'est plus facile ? "
" Plus facile, mais je ne vous aurais pas rencontrés et je n'aurais peut-être pas prié…"
En Grèce comme en Turquie, ça paraît incroyable de marcher aussi longtemps… Le climat y est peut-être pour quelque chose ? Ou le relief ? habitués qu'ils étaient à vivre en autarcie, chacun dans sa vallée.
Cette route si sauvage, surplombant la mer, se traînant entre quelques mamelons, s'échappant vers quelques criques. C'était si étrange après l'agglomération de Alanya où les immeubles ont détruit – comme sur la Côte d'Azur en France – la montagne rose.
Les villages se réduisent à quelques habitations que je perçois en dehors de mon tracé. Un poste de gendarmerie, pourtant " garde" les lieux. Je demande si quelqu'un parle anglais. Une jeune recrue (service militaire) me conduit immédiatement auprès de son supérieur. J'avais eu l'occasion d'observer sous cape quelques uns de ces militaires dans d'autres détachements. Parfois affables, le plus souvent très courtois, quelquefois imbus de leur grade, claquant des doigts pour réclamer une assiette ou un paquet de cigarettes.
Ici, je vais faire connaissance d'un artiste Il travaille sans filet (de protection); il est avenant, cultivé, curieux dans le bon sens du terme. Il va m'instruire sur tous les prophètes, sur le Coran. Il connaît la Bible, le Torah.
D'abord manger. " Il faut manger pour marcher ". Mon histoire a planté le décor de son accueil. Devant son bureau, une table de salon va recevoir deux grands plateaux repas. Comme je ne prends pas de vin, il fait apporter du coca, du café et du thé. Il vit chez ses parents et n'a pas sa propre famille. Autour de la quarantaine, c'est plutôt rare. Mais rare est le personnage. Il me raconte aussi ses voyages, ses hobbies. Il me sort de ses tiroirs des papiers manuscrits sur lesquels il a noté des pensées, des anecdotes… Il gribouille quelques unes de mes réflexions. Pendant 3 heures, ses hommes vont et viennent à nos petits soins. Le jeune traduit en anglais quand nos gestes et dictionnaires ne suffisent plus.
Il est tard. Et il réalise tout à coup que, sur place, il n'y a pas de logement "possible" ( interdit par le règlement); Alors, il se met en quête et téléphone à droite, à gauche.
"Voilà, vous êtes attendue à Anamur ".
"Anamur, mais c'est à 35 km ! "
" Je vais faire arrêter un bus et le chauffeur vous guidera."
C'est ainsi que j'ai dû déroger à mon vœu de ne faire ce voyage qu'à pied.
" Avant, il n'y a rien. La montagne, la mer, la montagne. C'est tout. Pas de village, pas de mairie, pas d'hôtel."
Nous discutons encore un peu autour de cette marche à pied.
" Oui, mais vous n'avez pas d'autre choix. Je vais vous donner l'adresse où vous allez dormir; c'est un bâtiment municipal. Le chauffeur vous déposera devant la police et celle-ci vous y emmènera . Voici encore mes coordonnées. Pour la police ".
J'étais presque à "MARINA les pieds dans l'eau" sur le petit port, à 3 km de la ville. J'ai été l'invitée de la maison d'hôtes fréquentée par le corps enseignant en transit et fonctionnant comme un hôtel.
Quand le commandant de gendarmerie m'a mise dans le bus, il m'a seulement dit : " Souvenez-vous de nous. Moi, je ne pourrai jamais oublier une femme comme vous. Bon voyage. Inch Allah ! "
5. Avec les imams:
Qui ont pris le temps de m'écouter puis de m'expliquer la prière – non les rites – récitées à chacune des réunions quotidiennes. Cela avait commencé avec celui-ci, juste en arrivant à Istanbul. Cela a continué avec celui-là pour qui j'étais traduite de l'allemand (Un homme aux yeux bleu ciel, peut-être originaire de cette tribu grecque dont j'ai visité le village). Il se prête volontiers à l'exercice. Il s'excuse de ne pouvoir faire "aussi bien" dans les deux sens. Il y a plus de 20 ans qu'il n'a pas parlé cette langue.
L'imam au visage rond de bon enfant me remet un livret en français; avant de repartir, le matin, il me fait cadeau d'un cadre : la parole d'un poète y est inscrite.
" Cette phrase, issue du Coran, vous accompagnera dans votre voyage. Elle a la même portée que le 'bon œil' (une pierre bleue sertie) " me précise-t-il.
Un autre imam d'Eres trouvera dans le Coran la sourate correspondant.
" J'en comprendrai donc le sens puisque j'ai le livre en français dans mes bagages " fis-je, en le remerciant.
Les uns et les autres, tout en m'invitant à rester un jour de plus ou en me trouvant un hébergement pour une seule nuit comprennent ma démarche.
Un jour :
" Venez prier avec nous, en bas ".
Or, il est de tradition que les hommes restent dans la plus grande salle de la mosquée et soient séparés des femmes. Le temps de la prière, soit par un rideau, soit à l'étage, soit à l'extérieur.
" Je vous remercie de votre accueil mais je respecte vos us et coutumes; certains de ces messieurs pourraient ne pas comprendre le sens de votre démarche d'accueil ".
Une autre fois :
" Allez à Paris, il y a une école d'un disciple de Mahomet. C'est un homme saint. Il est malade et, pour cette raison, habite les Etats-Unis. Mais il a ouvert de nombreux centres à travers le monde. Il prêche la tolérance et surtout le travail, outil d'aide aux défavorisés ".
Et à chaque occasion : " priez pour nous".
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