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LE BLOG DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE

• 4/2/2006 - 1933 Péril islamiste en Afrique du Nord ?


Années 1930

Y A-T-IL UN PÉRIL ISLAMIQUE
EN AFRIQUE DU NORD ?



Ceux qui ont la charge d'administrer l'Algérie, la Tunisie, le Maroc, ceux aussi que leurs fonctions, ou leurs, occupations mettent en contact constant avec l'indigène n'ignorent rien d’un malaise qui n'a fait que gagner en acuité depuis trois ans. Les avertissements n'ont pas manqué. Ils n'ont pas toujours trouvé audience. Mais la menace est devenue, précise, publique. Des incidents à Tunis, à Rabat, à, Tlemcen ont alarmé l'opinion métropolitaine par leur caractère simultané, leur violence soudaine. La situation est sérieuse, elle peut devenir grave.
    
Il peut être bon de faire le point. Nous voudrions tenter de le faire sommairement. Un séjour récent en Afrique du Nord nous a permis d'interroger des Français compétents et des indigènes de bonne foi. L'ampleur du problème, sa complexité exigeraient certes une plus longue étude que cet article où nous nous contenterons de résumer les aspects de la question indigène, de citer des griefs, d'énumérer certains des remèdes envisagés. Mais, nous serions heureux si ces notes pouvaient donner à quelques-uns le sentiment de la partie capitale que nous jouons là-bas.
   
C'est à la Tunisie que revient l'initiative d'un mouvement nationaliste indigène. Le parti appelé  Destour a présenté à la France, depuis quelques années, avec des chances diverses, un cahier de revendications dont la plupart sont inacceptables parce qu’elles mettent en cause le principe même du protectorat.
   
Par « chances diverses », nous voulons dire que les Jeunes-Tunisiens ont trouvé parfois des auditeurs indulgents, rencontré des partisans fervents et, aussi, une autorité intransigeante. Pratiquement, l’action du Destour n'a jamais reçu la consécration, dont il attendait un accroissement de puissance. Toutefois, ses échecs mêmes exaspéraient la poignée d’ambitieux  qui l'animent et donnaient un aliment à une propagande qui allait peu à peu toucher des ercles plus étendus.
   
On retrouve en Afrique du Nord un phénomène que nous avions déjà observé en Chine. Des jeunes hommes formés par les disciplines occidentales, reçus en égaux par les sociétés européennes, pourvus de diplômes, retrouvent, lorsqu'ils regagnent leur patrie, un monde indigène qui les comprend mal et un monde européen où ils n'ont point  leur place. Les ambitions, exaltées sous ce climat idéal qui règne de la Seine à Montparnasse, désespèrent de trouver dans l'ordre un champ d'action à leur mesure. Restent alors le désordre, la recherche acharnée d'une conscience nationale ou religieuse. La tendance connue qu'ont les indigènes nourris de notre culture à discourir, à bâtir dans l'abstrait peut alors se satisfaire. Mais à ces cadres il faut des troupes. Or, le peuple, fellah ou commerçant, ne se soucie guère de politique tant que les affairés marchent, que les produits se vendent. Mais qu'une crise économique vienne contrarier leurs  prévisions, modifier l'équilibre de leur vie, ils en rendront responsable 1e roumi, prêtant une oreille complaisante aux gens de leur race qui stigmatisent l'exploiteur étranger.

A cet instant, tout ce qui somnolait dans le cœur de ces paysans de Tunisie ou d'Algérie, ce vieux fonds religieux qui n'a cessé de régir toutes les manifestations de leur vie temporelle, prend une vie nouvelle. Les plus apaisés se sentent alors musulmans en face, du chrétien et prêts à entendre les appels de l’Islam. L'Islam, jamais sa puissance n'a été plus grande, nourrie par plus de sources. Le progrès même dont l'Occident s'enorgueillît sert la religion la plus immobile, la plus fixée. La T.S.F., la radiophonie, le phonographe ajoutent à ces forces de propagande que représentent le livre, le journal, l'image.

Et puisqu'il faut un modèle, l'Egypte propose le sien. Nos sujets de l'Afrique du Nord regardaient vers Constantinople, vers Ankara tant que Kemal conserva pour eux le visage du calife. Ils l'ont renié depuis que le dictateur turc semble mépriser les lois du Prophète. Mais Le Caire est devenu leur phare, un phare aux éclats multiples dont lecomité syro-palestinien, Genève, Beyrouth élargissent le rayon.

Une doctrine panislamique est née, une conscience se forme rapidement. Et, pour hâter cet avènement, il y à les influences extérieures, l'argent de Moscou, celui de Berlin, celui de Londres -peut-être, où l’on paraît mépriser, hélas ! le dogme nécessaire de la solidarité des nations impériales. Nous ne parlerons pas de ces millions qui auraient soldé l'activité des agitateurs en Afrique du Nord. En pays d'Islam, les chiffres, les sommes n'ont point ce pouvoir, que l’Occident leur prête. La prédication, pour le Madhi, le Maitre de l'heure, trouve des apôtres sans besoins. L'amélioration des moyens de communication, le train, le car à bon inarché ont facilité, les migrations maraboutiques. Les illettrés écoutent le commentaire de ceux qui savent lire les feuilles. Et voici un peuple entier plongé dans cet état d'attente qui l'ouvre à toutes les excitations. Il n'attend rien de l'Europe, de 1a France. Les siens, ceux que la France elle-même a formés, ne répètent-ils pas que les musulmans en savent maintenant autant que les Français et que les pays soumis à la foi de Mahomet doivent régler eux-mêmes leur sort ? N'oublions pas que le musulman estime que les Français n'ont nul droit à sa reconnaissance. Tout ce qu'ils ont fait pour lui, ils ne l'ont fait que par délégation d'Allah à qui est due toute reconnaissance. Mais à lui seul et non pas à l’agent dont il s'est servi.

Au Maroc, l'état des esprits est plus inquiétant encore. Nous sommes dans ce pays depuis 1907, sans  avoir jamais cessé de combattre pour soumettre les irréductibles. L'aventure d’Abd-el-Krim a laissé des séquelles. Elles ameutent ces légendes à 1a circulation desquelles nous ne pouvons nous opposer parce qu'elle est occulte. Sans doute, la France a vaincu l'émir, mais les Marocains savent à quel prix. Et leurs intellectuels sont assez au courant de nos difficultés internationales pour juger qu'un nouvel effort, de l’ampleur de celui que nous avons fourni en 1925 et 1926, compliquerait terriblement la vie politique de notre pays. L'essor prodigieux du Maroc vient encore aggraver le problème  parce qu'il a eu pour corollaire une évolution accélérée des indigènes et aussi une perte de contact sensible entre l’autorité protectrice et les protégés. Dans toutes les régions soumises à l’autorité civile nous avons pu vérifier les qualités administratives du contrôle civil. Mais il n'est pas armé pour tenir en main des tribus où les hommes qui nous ont combattus ne sont pas encore tous morts. En outre, il a dans ses attributions mille objets qui l'écartent de sa fonction essentielle : le contrôle de l'indigène. En 1933, nous voyons un Maroc sûr dans les régions militaires, partout où règne le service des affaires indigènes, et des tribus en arrière de la main dans le vaste pays qui va de l'Atlas à la mer. Dans les cités, un prolétariat existe, une plèbe dans les ports et, à Fez, à Rabat, à Salé, un noyau d'intellectuels frondeurs qui ne dissimulent pas leur haine pour tout ce qui est chrétien.

Pour ces « jeunes turbans », avides de considération, toutes les raisons de manifester sont bonnes. Le fameux dahir berbère a été leur cheval de bataille le plu s vigoureux. On sait ce qu'est ce dahir, inspiré par la raison politique et le souci de donner à la majorité berbère du Maroc un statut judiciaire conforme à la coutume berbère. Les « jeunes turbans » ont voulu voir dans notre consécration d'un droit coutumier berbère une manœuvre contre l’Islam.

Ils l'ont dit, clamé, écrit, mais les foules n'ont point réagi avec la violence immédiate qu'ils espéraient. Toutefois, c'était là encore un ferment qui allait agir sourdement, et les incidents antijuifs de Rabat, au début de cette année, devaient dévoiler le cheminement secret du mal. On a eu à Rabat, le jour qu'un juif de la ville indigène tua un musulman, le sentiment fulgurant de la nervosité d’un peuple en apparence placide. L'émeute embrasa la cité en moins d'une heure. Une action policière vigoureuse rétablit l'ordre : l'avertissement était salutaire. Nous croyons pouvoir dire qu'il a déterminé les autorités du protectorat à prendre un certain nombre de mesures qui mettent le Maroc à l'abri de l'imprévu.

Mais, ni en Algérie, ni en Tunisie, ni au Maroc des mesures de rigueur propres à maintenir ou à rétablir l'ordre ne sauraient porter remède à une situation aussi sérieuse. On ne tient pas seulement des pays de cette importance avec des bataillons et des batteries. Il est loyal de reconnaître que le statut des indigènes de nos provinces nord-africaines ne correspond plus parfaitement au degré d'évolution qu'ils ont atteint. Il faut reconnaître aussi que le temps, l'esprit de l'époque ont ôté aux gouvernements ce sens audacieux de l'autorité que le musulman exige de qui le contrôle.

Carence d’autorité, répète-t-on sans cesse en France. Plainte qui n'interdit pas de vivre à un pays comme le nôtre. Mais que cette carence se manifeste outre-mer, au contact de races dont la soumission est récente, et nous allons, si elle dure, droit à la catastrophe; on comprendra qu'il est, difficile aux représentants de l'autorité française outre-mer de gouverner avec poigne sans le soutien constant de la métropole. Donc, avant tout, couvrir les chefs responsables, les assurer de la plus large confiance (on note avec joie l'attitude du ministre de l'Intérieur, refusant de recevoir récemnent à Paris une délégation algérienne sans l'aveu du gouverneur général Carde, dont toute l’action coloniale mérite l'admiration). Et après, à Tunis, à Alger, à Rabat, étudier les revendications indigénes, reprendre le contact là où il a été perdu.

M. Carde, en Algérie, s'est efforcé, depuis deux ou trois ans, de ramener les paysans indigènes en leur garantissant la possession des terres, en créant des organismes de prêts et de secours mutuels qui les délivrent de l'usurier. Il s'est occupé également de réorganiser l'enseignement professionnel, de manière à former des artisans et non de pseudo-intellectuels dont le déracinement fait des adversaires naturels du régime d'ordre.

Enfin, la naturalisation des indigènes a fait l'objet d'une étude toute particulière dont les résultats sont valables pour l’Afrique du Nord tout entière : pas de naturalisations en masse, mais naturalisations par sélection, donnant le statut français à ceux qui en bénéficient. Il n'y a aucun inconvénient majeur à accorder à un musulman naturalisé qui a accepté toutes les obligationcs de cet acte le droit de briguer la députation. Mais ce serait folie criminelle que d'accepter le principe de la, représentation parlementaire de l’Algérie par des indigènes non naturalisés qui ne renonceraient pas aux règles de leur statut musulman.

En Tunisie, M. Peyrouton hérite d’une lourde charge. Nous l'avons vu à l'œuvre au Cameroun, rue Oudinot et à Alger; nous savons dans quel esprit de sage audace il prendra d'urgentes mesures. Au Maroc, M. Ponsot usera de son expérience syrienne et il aura le conseil d'un personnel formé, averti et sûr. Il y a là de quoi envisager l’avenir- avec plus de confiance. De l'énergie, une sévérité impitoyable à l'égard des agitateurs, des émissaires de l'étranger, une justice totale envers l’indigène, nous trouvons tout cela à Rabat, à Alger à Tunis. Mais c'est de Paris que doit partir le mot d'ordre.

GEORGES R.-MANUE
 N° 4725- L'ILLUSTRATION - 23 SEPTEMBRE 1933



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