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LE BLOG DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE

• 4/2/2006 - 1936 Le Front Populaire en France


1936

LE FRONT POPULAIRE EN FRANCE



Texte 1 : « TOUT EST POSSIBLE ! »

« Qu'on ne vienne pas nous chanter des airs de berceuse; tout un peuple est désormais en marche, d'un pas assuré, vers un magnifique destin. Dans l'atmosphère de victoire, de confiance et de discipline qui s'étend sur tout le pays, oui, TOUT EST POSSIBLE aux audacieux!

Tout est possible, et notre parti a ce privilège et cette responsabilité tout à la fois, d'être porté à la pointe du mouvement. Qu'il marche ! qu'il entraîne! qu'il tranche, qu'il exécute! qu'il entreprenne! et aucun obstacle ne lui résistera.

Il n'est pas vrai que nos amis radicaux puissent ou même désirent s'opposer à certaines revendications d'ordre économique, comme la nationalisation du crédit, de l'énergie électrique et des trusts. Il n'est pas vrai qu'ils soient destinés à servir de terre-neuve aux compagnies d'assurances ! Le goût du suicide politique n'est pas tellement développé sous la pression croissante des masses vigilantes.

Il n'est pas vrai que nos frères communistes puissent ou même désirent retarder  l'heure de la révolution sociale en France pour répondre à des considérations diplomatiques, d'ailleurs dignes d'examen. On ne freinera pas, on ne trahira pas la poussée du Front Populaire de combat.

Ce qu'appellent du fond de leur conscience collective des millions et des millions d'hommes et de femmes, c'est un changement radical, à brève échéance, de la situation politique et économique. On ne pourrait pas impunément remettre à plus tard, sous prétexte que le programme du Rassemblement populaire ne l'a pas explicitement définie, l'offensive anticapitaliste la plus vigoureuse…

Les masses sont beaucoup plus avancées qu'on ne l'imagine ! Elles ne s'embarrassent pas de considérations doctrinales compliquées. Mais d'un instinct sûr, elles ne se contenteront pas d'une modeste tisane de guimauve, portée à pas feutrés au chevet de la mère malade…

Abrogation des décrets-lois, dissolution des ligues fascistes et arrestation de leurs chefs, amnistie, contrats collectifs, vacancées payées, etc, oui…
Tout est possible, maintenant, à toute vitesse… Nous sommes à une heure qu ne repassera sans doute pas de sitôt au cadran de l'histoire. Alors puisque tout est possible, droit devant nous, en avant Camarades ! »

Marceau-Pivert (1895-1958), député SFIO, in "Le Populaire" du 27 mai 1936.

Manifestation pour le Front Populaire, 1936. Photo L'Illustration



Texte 2 - LE PCF ET LE FRONT POPULAIRE EN 1936

A) LA MAIN TENDUE

« Nous avons œuvré à l’unité entre les travailleurs des villes et des champs, entre les travailleurs manuels et intellectuels. Nous sommes heureux d’avoir propagé l’idée du Front populaire du travail, de la liberté et de la paix, et de collaborer loyalement à une action commune avec les radicaux, les républicains et les démocrates.

Nous avons travaillé à l’union de la jeunesse de France. Et maintenant, nous travaillons à l’union de la Nation française contre les 200 familles et leurs mercenaires. Nous travaillons à la véritable réconciliation du peuple de France.

Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques, parce que tu es notre frère, et que tu es comme nous accablé par les mêmes soucis.

Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu Croix de feu, parce que tu es un fils de notre peuple, que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux, comme nous, éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe.

Nous sommes le grand parti communiste, aux militants dévoués et pauvres, dont les noms n’ont jamais été mêlés à aucun scandale et que la corruption ne peut atteindre. Nous sommes des partisans du plus pur et du plus noble idéal que puissent se proposer les hommes.

Nous communistes, qui avons réconcilié le drapeau tricolore de nos pères et le drapeau rouge de nos espérances, nous vous appelons tous, ouvriers, paysans et intellectuels, jeunes et vieux, hommes et femmes, vous tous, peuple de France, à lutter avec nous et à vous prononcer, le 26 avril :

Pour le bien-être, contre la misère ;
Pour la liberté, contre l’esclavage ;
Pour la paix, contre la guerre.

Nous vous appelons avec confiance à voter communiste. À voter pour la France forte, libre et heureuse, que veulent et que feront les communistes !»

Allocution de Maurice Thorez sur Radio-Paris, le 17 avril 1936.

B) SAVOIR TERMINER UNE GRÈVE

« Il n'est pas question de prendre le pouvoir actuellement. Tout le monde sait que notre but reste invariablement l'instauration de la République française des conseils d'ouvriers, de soldats et de paysans. Mais ce n'est pas pour ce soir; ce n'est pas même pour demain matin…
Nous n'avons pas encore derrière nous, avec nous, décidée comme nous jusqu'au bout, toute la population des campagnes. Nous risquerions même, en certains cas, de nous aliéner quelques sympathies des couches de la bourgeoisie et des paysans de France. Alors ? Alors, il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même consentir au compromis si toutes les revendications n'ont pas encore été acceptées. Tout n'est pas possible !»

Maurice Thorez, 11 juin 1936, devant des militants de la région parisienne.

Texte 3 - LES CROIX DE FEU

« Le pays a besoin de patriotisme; celui-ci a comme cellule élementaire la famille, comme aliment et comme attrait le gain honnêtement, effectivement acquis…

La France ne construira rien sinon sous la protection d'une ordre préliminaire, à base de moralité. Cet axiome préside à l'œuvre des Croix de Feu. Le bolchevisme de Moscou nous conduirait à l'anarchie, au carnage, à la mort. L'imitation fasciste ou naziste, en imposant à la France un régime contraire à ses aspirations, à son génie, contraire au respect de la personnalité, la rejetterait immédiatement vers les horreurs de la révolution rouge…

On ne peut plus laisser sans contrôle, sans garantie, les destinées nationales entre les mains de ceux qui laissent passer la révolution, qui la fomentent, qui la justifient… Nous suspectons au même degré une majorité de "droite" et une majorité de "gauche". Le peuple français a soif de moralité, d'honnêteté, de courage civique…

Français, quelle que soit votre conviction, quel que soit votre idéal, consentirez-vous à recevoir les conseils arbitraux de partis, d'hommes, de journaux dont vous ne connaissez ni les tenants ni les aboutissants, dont l'activité est commandée par de l'or étranger ?»

Extrait du Manifeste des Croix de Feu, 1936.

Texte 4 - LE FRONT POPULAIRE VU PAR LA PRESSE DE DROITE

« Il apparaît avec une certitude aveuglante que la formation du Front Populaire, qui se présentait comme une formation électorale à tendances démocratiques, n'a servi que de paravent à une offensive de grand style en vue d'instaurer en France la dictature du prolétariat.

Dupes éternelles, les radicaux ont tout de suite été mis hors de combat. De toute façon et quoi qu'il advienne par la suite, la victoire remportée par le communisme et le syndicalisme correspond au plus grave échec que le régime parlementaire ait encore subi depuis qu'il existe dans notre pays.

La vérité est que, dans le moment même où les pouvoirs publics élaborent la législation sociale qui doit faire , comme chacun le sait, le bonheur des Français en général et de la classe ouvrière en particulier, les communistes, qui sont l'aile marchante de l'Internationale communiste, cherchent à discréditer le gouvernement des socialistes et des radicaux, à tenir en haleine leurs propres troupes, à créer et à maintenir un état d'agitation et de désordre éminemment favorable à la réalisation de leur objectif révolutionnaire.

Les chefs communistes peuvent bien jurer leurs grands dieux qu'ils ne sont pour rien dans la continuation des grèves, le double jeu de l'Internationale communiste n'en est pas moins évident et certain.»

"Le Temps" des 9-10 juin 1936

Texte 5 -  Fascisme et Démocratie

    Ce n'est pas l'effet le moins curieux des fascismes triomphants que l'inquiétude où ils peuvent jeter une démocratie éblouie de tant de succès, vaguement jalouse, toute prête à mettre de l'eau dans son vin populaire et déjà convaincue qu'elle a péché par excès de démocratie. Mais je croirais volontiers qu'elle péchait par défaut. Si je tente de réduire la démocratie à ses traits essentiels, voici ce que je trouve :

    C'est d'abord que l'individu vaut mieux que l'Etat ; c'est que la société est faite pour l'homme, non l'homme pour la société. Il ne manque pas de sociologues pour croire que les nations ont une âme. Il ne manque pas d'unanimistes pour admettre que chaque groupe est un dieu ; ni de politiques réalistes pour tenir que le faisceau seul est moral, juste, puissant. Mais la démocratie a été inventée contre les sociologues, contre les politiciens réalistes, et même contre l'unanimisme . Quelle que soit la raison de notre existence —ce qu'il nous peut arriver de merveilleux, ce qui nous donne droit à la vie, et parfois à la mort—, la démocratie sait du moins où  se place la raison, où  se passe l'événement. En bref, elle se donne la personne, et la personne lui suffit. C'est le premier point.

    Il s'agit de n'importe quelle personne, fût-elle de peau noire ou rouge, c'est le second point. Fût-elle infirme, ivrogne, perfide. Car la démocratie ne s'oppose pas moins au racisme qu'aux régimes totalitaires. Elle prétend qu'il existe une étrange qualité de l'homme, telle que l'homme ne la puisse jamais tout entière rejeter (fût-ce au bagne). La Déclaration des Droits dit que les hommes naissent égaux —ce qu'il est aisé d'admettre. Elle ajoute qu'ils le demeurent , ce qui est bien plus singulier. Mais la singularité fait aussi  partie de la doctrine. La démocratie a son mystère comme une religion ; et son secret, comme un poésie.

    Voici le dernier aspect de ce secret : c'est que l'homme vaut par ce qu'il a de naturel, d'immédiat, de naïf, plutôt que par ce qu'il acquiert. Un grand savant a du mérite: mais un homme tout court est plus précieux et même plus extraordinaire qu'un grand savant. Si l'on veut faire un pont, un château ou un journal, on sera contraint de trouver un architecte, un ingénieur, un journaliste. Mais pour faire une nation, il faut s'adresser d'abord à l'homme qui n'est ni journaliste ni architecte. A l'homme de la rue, qui peut tout aussi bien être terrassier ou marchand des quatre-saisons, ou rien du tout.

   La démocratie fait appel contre les aristocrates —et spécialement contre les aristocrates de l'intelligence— au premier venu.  Et l'on en voit bien la raison : c'est que le premier venu est demeuré près de l'essentiel. Un linguiste peut passer toute sa vie à recherche l'origine du langage (il a tort). Un architecte peut être poursuivi jusque dans ses rêves par la hantise d'une salle de concerts où l'on entende bien les concerts. Mais l'homme de la rue n'a pour lui que les joies et les peines et les accidents communs. Il faut qu'il s'en contente. Il faut qu'il en soit comblé.

 Jean PAULHAN «La démocratie fait appel au premier venu »(1939).




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• 4/2/2006 - 1900 La Révolution Culturelle dans les Arts


1900-1914
 

une révolution culturelle



Dans les années précédant la Grande Guerre, la Belle Époque a vu se multiplier les innovations dans le domaine industriel. En allait-il de même dans le domaine culturel ? Comme la littérature et les arts plastiques sont usuellement sommés par les historiens de révéler l'esprit d'une époque, les témoignages de deux poètes —Marinetti et Apollinaire— et d'un peintre —Kandinsky— nous permettrons de nous demander s'il y a eu une «révolution culturelle» au tout début de ce siècle. Pour trancher, il nous faudra examiner en quoi ces artistes s'insurgent contre la tradition, et en quoi ils se veulent novateurs.

1 - Des artistes contre la tradition

Il ne s'agit pas de la culture orale populaire, mais d'un débat au sein de la culture des élites.

1.1 - Le rejet d'un art naturaliste.

Il ne s'agit plus d'imiter et de copier la nature: autant contempler directement l'original. La rupture est considérable : le souci de copier la nature au mieux a été généralement l'ambition des artistes dans le cadre de la civilisation chrétienne : l'homme pouvait-il surpasser ce que Dieu avait créé ?
Le portrait, le paysage et la nature morte sont passés de mode : il y a la photographie maintenant pour qui veut disposer du portrait ou du paysage. On ne peindra plus des campagnes anglaises comme Constable, des natures mortes comme Chardin, des portraits comme Ingres! Si la prudence d'Apollinaire s'oppose la violence des images de Marinetti et de Kandinsky, tous néanmoins veulent un réveil de l'art.

1.2 - Le rejet de l'art officiel.

Comme l'anarchiste dont la "propagande par le fait" attaque les autorités de l'Eglise et de l'Etat, l'artiste nouveau doit dynamiter les autorités artistiques et esthétiques, particulièrement celles que l'État finance : Marinetti se propose ainsi de démolir les musées et les bibliothèques que l'élite républicaine est fière d'avoir construits et ouverts pour des couches sociales plus nombreuses. Il critique tout naturellement les commandes de l'État aux artistes comme autant de lâchetés opportunistes. La subversion et la provocation du bourgeois ne sont par le choix du seul Marinetti: voyez le Père Ubu d'Alfred Jarry.

1.3 - Le rejet de l'art académique.

Les solutions des grands artistes des temps passés sont rejetées, nous dit Apollinaire, elles qui formaient le contenu de l'enseignement des académies des beaux arts. La condamnation touche la tradition plastique venue de Grèce dont la Victoire de Samothrace est l'archétype du raffinement. Apollinaire critique le rythme de la poésie grecque (et classique) : lui même fabriquera des Calligrammes.
C'est le refus des "pompiers" (cf Bouguereau), pâles successeurs de Michel-Ange ou de Raphaël. Les peintres montmartrois, groupés autour du "Bateau-Lavoir", dans leurs ateliers, préparent une nouvelle esthétique.

En effet ces artistes veulent faire «table rase» de l'histoire de l'art. Mais que proposent-ils ? Comme les solutions qui firent florès dans la seconde partie du XIXè siècle sont jugées dépassées, ces théoriciens de l'art construisent des systèmes dont le XXè siècle tirera profit.

2 - Des projets novateurs

2.1 - Un art tourné vers un vérité supérieure

La pauvre vraisemblance n'est plus le but à atteindre. Le vrai but est la quête de la 4è dimension, c'est-à-dire de la vérité ultime, la peinture pure, comme jadis celle du Graal, justifie les audaces selon Apollinaire qui fut l'ami de nombreuses peintres cubistes comme Picasso. Enfin, Kandinsky utilise les notions de révélation (puis que les nues se déchirent) et de mutation (ce blanc qui tout à l'heure était noir). L'ambition est grande puisqu'il s'agit d'atteindre et capturer la dimension de l'infini.

2.2 - Un art de création

Il est devenu banal d'utiliser le terme de "créateur" simplement pour désigner un artiste, et l'on parlera de peinture à la place de paysage ou de nature morte depuis que la réflexion sur la couleur a atteint un paroxysme avec le pointillisme de Seurat. A l'âge de la science —fierté des hommes de 1900 quand ils se comparent à leurs prédécesseurs— comment ne pas songer, pour créer les nouvelles formes, à utiliser un moyen qui ne vieillit pas, tel le langage mathématique et particulièrement celui de la géométrie qu'Apollinaire compare à la grammaire.

Remarquable est la formule caractérisant le cubisme, l'un des courants nouveaux : un Picasso étudie un objet comme un chirurgien dissèque un cadavre. Apollinaire a bien vu dans des toiles comme les Demoiselles d'Avignon ou la Femme à la guitare, que le cubisme procède à une destruction savante, à une autopsie créatrice, les formes connues de tous laissent la place à une réalité supérieure. Ainsi le peintre permet aux objets d'accéder aux proportions qu'ils méritent. La perspective, invention du début de la Renaissance (le Quattrocento italien), a en 1900 un avenir incertain.

2.3 - Un art résolument moderne.

Apollinaire répète l'expression art nouveau, entièrement nouveau, nouveaux peintres, etc. Kandinsky compare ces changements esthétiques à un nouveau printemps, donc à une Renaissance; si la peinture qui renaît avec lui sera abstraite, d'autres ne reculent pas devant la représentation de la civilisation contemporaine et de ses nouveautés. Dans le poème "Zone" (recueil Alcools  de 1913), Apollinaire écrit : «… Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche / C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs / Il détient le record du monde pour la hauteur…»: images modernes du sport et de l'exploit.

Marinetti a l'ambition non pas de changer la société, mais de créer de la poésie et du rêve à partir des objets de la civilisation industrielle : aéroplanes, paquebots, locomotives, viaducs, arsenaux, tuyaux, etc, sont requis pour contribuer aux nouvelles images pleines de vitesse, pleines d'audace comme ces usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées. La prodigieuse puissance de l'homme du XXè siècle est donc célébrée par les arts; dès 1914 la guerre (hygiène du monde) étalera sa puissance destructrice. En 1917, Apollinaire est blessé sur le champ de bataille.

Conclusion :

L'importance de la rupture n'est pas niable, mais, à cette date, elle n'est connue que de quelques esthètes : l'avant-garde n'a pas véritablement réalisé une révolution culturelle avant 1914, il l'a entreprise, il a préparé les vastes transformations qui suivront la Grande Guerre. Le souci d'associer des éléments hétéroclites pour produire des alliances saugrenues d'images sera bientôt repris, dans les années vingt, par une nouvelle école alliant poésie et peinture : le surréalisme.            







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